Les territoires oubliés inventent d’autres façons d’habiter le monde

Durée de lecture : 6 minutes

4 mai 2019 / Damien Deville

La marche forcée du progrès a détruit la diversité territoriale, explique l’auteur de cette tribune. Pourtant, dans l’ignorance des métropoles, certains de ces « petits pays » réinventent des façons de vivre et d’habiter qui entrelacent culture et nature.

Damien Deville est géoanthropologue, coprésident de l’association Ayya, qui sensibilise à la pensée de l’écologie relationnelle.


De ce petit pays qui a compris mon cœur, il est des histoires fiévreuses. Les Cévennes, davantage qu’une région, furent la contestation même de la symbolique de l’État nation : terres à la fois d’exil et d’accueil, elles n’ont eu de cesse de s’inventer par ce que certains appellent la résistance. Des communautés protestantes venues trouver dans les vallées et les cavernes un havre religieux, des enfants juifs cachés dans les auberges de crêtes lorsque l’enfer frappa l’Europe, aux récents néoruraux fuyant les prisons du capitalisme, l’habiter cévenol semble s’être construit autour de la liberté. La liberté de se dédouaner de ce qui parait être établi, la liberté de réinventer les identités individuelles et collectives, la liberté d’écrire soi-même les histoires de sa vie.

Pourtant, les petites cités cévenoles semblent aujourd’hui s’éroder. La liberté disparaît. Les Cévennes ont essayé de suivre à couteau tiré les cycles du progrès. Il y a eu les heures de gloire : celles des industries marchandes du bas pays qui expédiaient tout droit dans la bouche des pays européens l’acier et le charbon. Mais voilà, le monde a changé, les industries ont fermé. L’économie française s’invente aujourd’hui par la compétitivité de ses pôles urbains. Trop ruraux, trop enclavés, les petits pays sont aujourd’hui marqués par la fuite et le chagrin : des lieux marginaux où les opportunités et les espoirs semblent manquer. Les jeunes partent, attirés par la gloire des villes qui s’inventent par l’international. A vouloir s’évader, ils en oublient trop souvent que leur existence est liée à une terre et aux fantômes qui ont su la porter. Les cimetières cévenols ne sont plus entretenus, les anciennes châtaigneraies ne sont plus exploitées et la diversité des écosystèmes disparaît.

La marche forcée du progrès est en train de détruire la diversité territoriale 

Que l’histoire ne se répète pas ! Il y a cinquante ans, le sociologue Henri Mendras écrivait dans des chapitres poignants La fin des paysans et la dissolution des valeurs sociales que ces derniers portaient. Vivons-nous aujourd’hui la fin des territoires ? Car dans ce monde où tout doit aller fort et vite, dans ce monde qu’est maintenant le nôtre, chaque territoire doit aujourd’hui être plus puissant que le voisin, plus attractif que la capitale. Encouragées par les pouvoirs publics qui piétinent sur l’autel de la compétitivité la diversité dont les territoires sont l’héritage, les métropoles sont aujourd’hui des villes-royaumes qui centralisent en leur sein opportunités et flux. L’un dans l’autre, une partie croissante de la population voit s’effriter sa capacité à vivre de manière belle et juste dans un territoire choisi.

Car construire l’habiter sur l’accélération, c’est laisser nécessairement sur le bas côté toutes les entités qui ne peuvent ou ne veulent suivre cette vitesse : les villes de vallées qui se méritent par le dédale de petites routes entrelacées, les villages et hameaux où s’inventait une paysannerie solidaire, le front de l’Est qui voit aujourd’hui ses populations partir pour les chaleurs de l’Ouest, les régions forestières périphériques où l’hiver est long et rude. Tous ces petits pays — pourtant magnifiques à qui sait observer — sont aujourd’hui marqués par le sceau de la subalternité. Comment, dès lors, vivre dans un territoire qui nous prive ? Comment vivre dans un territoire où l’absence sacrifie la présence ? Comment vivre dans un territoire où la carte du monde ne fait qu’apparaître des chemins noirs et des bosquets interdits ?

Les Cévennes, en septembre.

La marche forcée du progrès est en train de détruire la diversité territoriale. Aujourd’hui, les espaces sont dévorés par le béton et les esprits cimentés par l’urbanisation. Les campagnes deviennent des lieux de loisir et de consumérisme pour les proches populations métropolitaines. Les grandes villes dictent leurs lois, centralisent, assassinent, y compris en leur propre sein. Pensées comme des zones compétitives, comme des espaces à partir desquels se pensent une modernité préétablie par des politiques nationales, les métropoles ont tendance à assoir toutes les mêmes trajectoires de développement : la construction de centres universitaires, le développement de filières du numérique, un tourisme dynamique sur l’arrière-pays, une vie marchande qui ne s’endort jamais. Partout en France, les métropoles sont l’exact miroir d’elles-mêmes : à Strasbourg, Marseille, Lille, Bordeaux, Brest ou Montpellier, les citadins vivent exactement au cœur des mêmes trajectoires de développement. En dehors des vieux centres-ville muséifiés et des petits villages labellisés, la France aux mille territoires est en train de devenir plate comme un champ de betteraves.

Qui sait écouter entend des individus engagés qui se lèvent 

Malgré tout, dans les pays les plus reculés des territoires français, des rencontres laissent présager un renouveau extraordinaire. Ces rencontres, ce sont des entrepreneurs assez fous pour miser sur la ruralité, ce sont des artistes qui puisent dans les couleurs des roches les inspirations les plus sincères. Ce sont ceux et celles qui, contre vents et marées, sont restés. Ce sont ceux et celles qui, nageant à contre-courant, sont arrivés des convictions plein la tête. Ces personnes ont un regard qui réinvite la diversité dans la conversation, le regard dur des peuples libres, le regard rempli de savoirs territoriaux. Le regard qui donne davantage d’importance à la santé des anciens noyers qu’aux données statistiques.

Ces rencontres montrent aux quotidiens que les silences campagnards n’ont de cesse d’être habités. Qui sait écouter entend des individus engagés qui se lèvent, bien décidés à brandir de nouveau les emblèmes d’une fierté depuis trop longtemps oubliée. En refusant le récit de la compétitivité économique, en misant sur les spécificités de chaque territoire, sur les histoires entrelacées entre nature et culture qui fondent le caractère de chaque lieu, sur les mythes et les talents qui composent le profond de chaque intimité, ces citoyens construisent des montagnes. Ils sont assez comédiens pour déployer des caravanes sillonnant les villages, assez conteurs pour crier à raison que leur pays mérite d’être vécu, assez peintres pour réinventer le tissu paysager dont ils sont les héritiers, assez sages pour construire eux-mêmes des politiques de solidarité. Inventant leur trajectoire de développement, se réappropriant les espaces délaissés de la république, cette énergie citoyenne questionne la place de l’État nation. Ce dernier, dans sa forme actuelle, n’est-il pas dépassé pour penser aujourd’hui un monde juste et libre ? Ces citoyens invitent à réfléchir à de nouveaux agencements territoriaux : en imposant de véritables agendas distributifs aux régions et aux métropoles, en permettant à la ruralité de s’inventer par elle-même, en misant sur des projets innovants qui valorisent la singularité de chaque lieu, une nouvelle voie de sagesse s’ouvre : celle d’un pays qui pourrait enfin abriter plusieurs pays.



Lire aussi : Bruno Latour : « Défendre la nature : on bâille. Défendre les territoires : on se bouge »

Source : Courriel à Reporterre

Photos :
. chapô : les Cévennes, l’automne. Flickr (Magali/CC BY-NC-ND 2.0)
. Cévennes : Flickr (Delaina Haslam/CC BY 2.0)

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

THEMATIQUE    Culture et idées
19 septembre 2019
Climat : la France ne tient pas ses objectifs
Info
25 juillet 2019
Aux Rencontres de la photographie d’Arles, les murs séparent, la nature relie
À découvrir
19 septembre 2019
Week-end féministe à Bure : « Le nucléaire est un monstre du patriarcat »
Entretien


Sur les mêmes thèmes       Culture et idées