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M. Macron, président de la Négation écologique

Durée de lecture : 5 minutes

5 septembre 2018 / Hervé Kempf (Reporterre)

La nomination de M. de Rugy comme ministre et l’absence de réaction du pouvoir à l’appel de Nicolas Hulot sont un révélateur : il n’y a pas de compromis possible entre le néolibéralisme et une politique écologique. Et il n’y a rien à attendre du pouvoir qui ne serait pas gagné par la lutte.

Surprise : tout ça pour ça. Après le choc émotionnel du départ de Hulot et la lumière fortement projetée sur la gravité de la situation écologique, on attendait candidement un « geste fort », la nomination d’un(e) écologiste engagé, les signes d’un changement de cap. Le réveil est dur : voici M. Eau tiède, carriériste, anti-zadiste, et qu’au mieux, on pourrait qualifier d’écolo de centre droit.

Mais on doit en fait remercier M. Macron de sa franchise. Qu’espérait-on ? Que saisi par la grâce de la parole du prophète Hulot et du cri populaire pour plus d’écologie, il connaîtrait son chemin de Damas ? C’est mal comprendre la réalité du pouvoir : M. Macron n’est pas un décideur autonome, il est l’élu de la banque, de la finance, des classes dominantes, qui entendent moins que jamais renoncer à leur politique néolibérale. Il a donc nommé un ambitieux opportuniste, habile politique, qui saura ne jamais se mettre en contradiction avec les orientations du pouvoir oligarchique.

Cela n’empêchera pas que, pour amuser la galerie, on continuera à prétendre que l’écologie est la priorité, que la transformation est en route, que tout change. À employer sans vergogne, même, le langage des écologistes les plus inquiets, comme le 2 juillet, lorsque Édouard Philippe se montrait « taraudé » par la perspective de l’effondrement : « Une question me taraude beaucoup plus que certains peuvent l’imaginer. Comment se fait-il que les sociétés humaines n’arrivent pas au point où elles seraient condamnées à s’effondrer ? » déclarait-il d’un air pénétré sous l’œil ravi d’un Hulot crédule.

Edouard Philippe expliquant l’effondrement à Nicolas Hulot.

Il est presque possible que M. Philippe ne soit pas un simple cynique. Mais alors, quelle terrible schizophrénie chez ces hommes de pouvoir, qui savent ce qui est en jeu mais continuent dans la voie qui mènent à ce qu’ils prétendent redouter : la croissance, les inégalités, le néolibéralisme, l’élargissement continu de l’économie marchande à tous les domaines de la vie.

En tout cas, la séquence Hulot-de Rugy permet de tirer une leçon : la recherche du consensus en matière écologique est illusoire. Avant d’accepter d’entrer au gouvernement, Nicolas Hulot connaissait l’impossibilité de mener à la fois une politique néolibérale et une politique écologique. « La violence capitaliste a colonisé tous les cercles du pouvoir », écrivait-il sans barguigner dans Osons, en 2015, soulignant « la mystification qui fait croire que le changement et la solidarité sont possibles » quand on laisse libre champ à « une industrie de la finance qui ignore l’intérêt général ». M. Hulot a cependant cru que le consensus était possible, il a cru que s’allier à M. Macron permettrait de faire progresser les choses, alors que tant le passé de banquier du nouveau président que son action comme ministre de l’Économie montraient clairement qu’il se rangeait du côté de l’ « industrie de la finance ».

Il n’y a pas ici d’« en même temps » : c’est soit l’un, soit l’autre. Soit le néolibéralisme, soit l’écologie

La conclusion de l’expérience est claire : il y a incompatibilité entre le capitalisme et l’écologie, entre le néolibéralisme et une politique environnementale déterminée. Si l’on peut déplorer que M. Hulot n’ait pas été cohérent avec ce qu’il savait dès mai 2017, si l’on peut admettre qu’il a voulu expérimenter le caractère surmontable de cette contradiction, on peut lui faire honneur d’avoir tiré la conséquence de son échec. Il n’y a pas ici d’« en même temps » : c’est soit l’un, soit l’autre. Soit le néolibéralisme, soit l’écologie.

Dire que la conciliation est impossible signifie aussi que les deux termes sont conflictuels, et qu’il faut assumer cette dimension du conflit. Un consensus s’est opéré — parmi les écologistes, et plus largement dans une large partie de la société — sur le fait que la gravité de la crise écologique est historique, et que la laisser s’amplifier conduirait à une catastrophe mondiale et durable. On entend souvent évoquer, pour rendre sensible une telle perspective, la comparaison avec la Deuxième Guerre mondiale. Rappelons que c’est l’écologiste Lester Brown qui le premier, il y a plus de vingt ans, a recouru à cette comparaison.

Mais l’on n’en tire que rarement les conséquences. À savoir que la gravité historique de telles situations est engendrée par une opposition entre groupes humains : naguère entre le nazisme et les alliés, aujourd’hui… entre les zélateurs du capitalisme et l’ensemble de celles et ceux qui en subissent les conséquences. Entre les zélateurs du capitalisme et celles et ceux qui risquent demain de souffrir du chaos climatique et de l’écroulement de la biodiversité. C’est bien une guerre qui est en jeu : « la guerre des classes », comme l’avait reconnu dès 2005 le milliardaire Warren Buffet, des capitalistes contre les écologistes, des riches contre les pauvres. Il faut en tirer les conséquences dans la lutte contre la destruction du monde : il n’y a pas de compromis possible. Et seule la lutte déterminée peut faire dévier les pouvoirs du chemin de la catastrophe.


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Lire aussi : Vanessa Jérome : « François de Rugy ne nuira pas aux lobbies »

Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Photos :
. chapô : tag bd de Charonne, Paris, juin 2018 (© Hervé Kempf/Reporterre)
. Philippe et Hulot : capture d’écran (Mark Asthon)



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