« Nous sommes morts avec eux ce jour-là » : un an après les inondations, Valence réclame justice
Toñi García a perdu son mari et sa fille dans les inondations d'octobre 2024. - © Romain Chauvet / Reporterre
Toñi García a perdu son mari et sa fille dans les inondations d'octobre 2024. - © Romain Chauvet / Reporterre
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Entre colère contre les autorités, deuil impossible et peur de vivre une nouvelle catastrophe, la vie peine à reprendre son cours au sud de Valence. Il y a un an, des inondations meurtrières avaient frappé la région.
Valence (Espagne), reportage
« Nous sommes aussi morts avec eux ce jour-là », dit en sanglot Toñi García dans son appartement de Benetússer, au sud de Valence. Le 29 octobre 2024, Miguel, son mari de 63 ans, et Sara, sa fille unique de 24 ans, sont morts tous deux noyés dans le garage familial alors qu’ils tentaient de sortir leur véhicule. Ce jour-là, d’importantes précipitations avaient touché la région, conséquence d’une goutte froide, qui a provoqué des inondations monstres et fait 229 morts.
Au téléphone sur son balcon au moment du drame, Toñi García a tout de suite compris que sa vie allait basculer quand elle a entendu et vu ce qu’elle décrit comme un tsunami qui emportait tout sur son passage. « Je suis descendue au plus vite, mais on ne pouvait plus accéder au garage souterrain. Il y avait 2,5 mètres d’eau. C’était trop tard. » S’ensuivent de longues heures d’angoisse, jusqu’à la découverte des deux corps trois jours plus tard.
Une alerte et des secours fort tardifs
Depuis sa vie s’est arrêtée. Des photos de famille ornent tout son appartement et elle ne peut s’empêcher de raconter des souvenirs, comme les projets de sa fille ou la passion de son mari pour la paella et la moto. « On était tellement fusionnels. Aujourd’hui, je me sens tellement seule, ils me manquent terriblement », soupire-t-elle. La tristesse laisse rapidement place à la colère. « Nos proches ne sont pas morts d’un phénomène climatique, mais de l’inaptitude, de l’incompétence et de la négligence du gouvernement de Valence qui n’a pas su se montrer à la hauteur. »
Depuis les inondations meurtrières de 2024, le gouvernement régional de Valence est sous le feu des critiques, accusé d’avoir envoyé trop tardivement l’alerte d’urgence. Celle-ci est arrivée sur les téléphones plus de douze heures après que l’alerte rouge a été émise par l’Agence météorologique espagnole. La majorité des victimes étaient déjà mortes, noyées dans leurs maisons ou emportées par les eaux, selon la justice espagnole.
Le président de droite de la région, Carlos Mazón, est aussi accusé d’avoir tardé à déployer les secours et changé plusieurs fois sa version sur son emploi du temps cette journée-là.
« Aucune responsabilité n’a été assumée »
« Il est très difficile de tourner la page quand aucune responsabilité n’a été assumée et qu’ils continuent de vous mentir », juge Mariló Gradolí, porte-parole de l’Association des victimes de la Dana — acronyme espagnol donné pour parler d’une goutte froide. « La réparation doit passer par la reconstruction des infrastructures, mais aussi par une réparation morale, assortie d’une responsabilité politique. »
Ironie de l’histoire, Toñi García et son mari travaillaient tous les deux pour le gouvernement régional. « Malgré mon statut de fonctionnaire, jusqu’à ce jour, personne du gouvernement valencien ne m’a contactée. Ils ne pensent qu’à eux-mêmes, à leur salaire, à rester en poste et à avoir des privilèges. »
De grandes manifestations sont régulièrement organisées depuis un an pour demander la démission de Carlos Mazón — Plus de 50 000 manifestants se sont ainsi réunis à Valence le 25 octobre 2025 pour réclamer des comptes aux autorités. Des familles de victimes se sont récemment rendues au Parlement européen à Bruxelles pour demander une enquête sur la gestion des inondations, chose à laquelle l’Union européenne n’a pas fermé la porte.
Quant au rôle du changement climatique dans l’intensité des pluies, il est désormais clair. Des scientifiques de World Weather Attribution ont analysé qu’il a rendu les inondations 12 % plus violentes et deux fois plus probables.
Une reconstruction partielle
Dans les zones sinistrées, les dizaines de milliers de véhicules emportés par les eaux ont disparu, tout comme les torrents de boue et les nombreux débris. Les grandes routes sont de nouveau accessibles et le métro aérien a été reconstruit. Ici et là, quelques magasins et cafés ont rouvert leurs portes, mais les stigmates de la tragédie restent bien présents.
Plusieurs maisons ont encore leur devanture détruite, d’autres ont hissé un mur de brique pour remplacer la porte d’entrée qui a cédé sous la pression de l’eau. Dans les rues, restent des traces de boue, des messages élogieux à l’égard des bénévoles venus aider en masse après le drame ou encore des insultes adressées aux autorités. Tous les ascenseurs n’ont pas été réparés dans les immeubles, certains élèves ont classe dans des préfabriqués, alors que certaines infrastructures publiques, comme les piscines municipales, ne sont toujours pas opérationnelles.
Des travaux qui « traînent »
« On essaye de se dire qu’on avance, mais c’est dur. Ce n’est pas normal tout ce que nous vivons ici », confesse Juan au détour d’une rue de Paiporta, où plusieurs maisons affichent désormais des pancartes à vendre. Partout, c’est un ballet incessant d’ouvriers qui s’affairent pour rénover des propriétés, des petites rues ou encore reconstruire des ponts. « Ça traîne ces travaux, ça n’avance pas assez vite. Encore une fois, on est délaissés », se désole Juan.
Manuela Martin se sent aussi bien seule dans sa maison de Picanya, située en face du ravin Rambla del Poyo, qui s’est transformé en océan l’an dernier. Même si sa maison a tenu le coup et qu’elle l’a rénovée et remeublée avec l’aide de bénévoles, n’ayant pas d’assurance et peu de moyens, elle se désole du paysage, un an plus tard.
« Regardez comment je vis. Ma rue est toujours complètement détruite, tout comme les maisons de mes voisins. Quand cela va-t-il changer ? Ils n’ont aucune honte de ce qu’ils nous font endurer », s’exclame la sexagénaire du haut de son échelle où elle applique de la mousse isolante pour protéger les fils électriques des prochaines précipitations.
« J’ai peur de me retrouver seule à la rue »
« Quels sont les plans des autorités pour l’avenir ? Je n’en sais rien. Un jour ils nous disent blanc, le lendemain noir. Vont-ils nous forcer à partir ? Mais pour aller où et à quel coût ? J’ai peur de me retrouver seule à la rue et sans argent », s’inquiète Manuela Martin.
Elle sait qu’elle habite dans une zone inondable, mais elle ne veut pas quitter sa maison familiale. Elle a d’ailleurs installé une immense banderole sur la façade de sa maison, où l’on peut y lire : « Mon père est né ici, je suis née ici, et je mourrai ici. Vivons en paix. » « Je prends tout pour tenter de revivre. Des tranquillisants, des antidépresseurs, des herbes... mais rien n’y fait. Je suis à bout. »
L’urgence : un plan « concret » pour le futur
Comment s’assurer qu’une telle catastrophe ne se reproduise pas ? La question est sur toutes les lèvres dans ces communautés situées en zones inondables, où l’urbanisation a été pointée du doigt après le drame. « Très peu de choses ont été faites depuis un an, alors que va-t-il se passer s’il pleut de nouveau ? », se questionne Letícia Cardona, du Comité d’urgence et de reconstruction de Paiporta (Cler), une association citoyenne créée pour prendre le pouls des résidents et faire pression sur les autorités locales.
La région est souvent touchée par des gouttes froides dont les effets sont intensifiés et de plus en plus difficiles à prévoir avec les changements climatiques. « Les arbres doivent être un contrepoids aux voitures. Ces dernières ont été un obstacle et ont coûté des vies lors des inondations alors que les arbres ont sauvé des gens qui ont pu s’y accrocher. Cet exemple dit tout du modèle que nous devons changer, explique Penélope Blasco du Cler. Il est urgent d’avoir un plan concret avec une véritable adaptation aux réalités actuelles en matière de changement climatique. »
Dans les dernières semaines, la région a été plusieurs fois placée en alerte rouge pour fortes pluies et les résidents ont aussi rapidement reçu des alertes sur leurs téléphones. « À chaque alerte, je dois récupérer ma fille de 3 ans, alors comment je peux concilier cela avec mon travail ? », se questionne Julia dans les rues de Paiporta, qui pense qu’elle utilisera tous ses jours de congés pour ne pas prendre de risque.
Talkies-walkies et solidarité
Malgré la peur, peu de résidents ont le luxe de pouvoir partir vivre ailleurs. « Les gens reconstruisent leurs maisons, même ceux qui vivent au rez-de-chaussée, parce qu’ils n’ont pas d’autre solution. Les classes ouvrières n’ont pas les moyens de déménager. Et à Valence, la crise du logement est un réel problème », explique Penélope Blasco.
Alors pour éviter de revivre une situation similaire, la solidarité s’est une nouvelle fois mise en place. De nombreux résidents se sont équipés de talkies-walkies pour pouvoir communiquer entre eux en cas d’urgence. « On doit être préparés, on ne peut pas attendre que les autorités nous préviennent, on a vu où cela nous a amenés », explique María Ángeles, dont le mari Miguel, 62 ans, est mort noyé dans le garage familial.
« Si j’en avais eu un l’an dernier, peut-être que quelqu’un nous aurait prévenus de la quantité d’eau qui arrivait ou bien j’aurais pu demander de l’aide ou même sauver mon mari [les télécommunications ont été coupées durant les inondations]. Miguel ne pourra pas revenir, mais on doit se battre et tout faire pour que cela ne se reproduise plus jamais. »