En Espagne, l’extrême droite tire parti des catastrophes écologiques
Après le déluge qui a frappé la région de Valence le 29 octobre 2024, des milliers de volontaires se sont organisés pour tenter de réparer les dégâts liés aux inondations. - © Albert Llop/NurPhoto/AFP
Après le déluge qui a frappé la région de Valence le 29 octobre 2024, des milliers de volontaires se sont organisés pour tenter de réparer les dégâts liés aux inondations. - © Albert Llop/NurPhoto/AFP
Durée de lecture : 7 minutes
Malgré son climatonégationnisme, le parti d’extrême droite Vox a bondi dans les sondages après les graves inondations d’octobre. Ses discours anti-écologistes influencent désormais le gouvernement régional.
Valence (Espagne), reportage
Une catastrophe climatique peut-elle renforcer un parti négationniste ? C’est la question qui se pose désormais en Espagne, et notamment dans le sud-est du pays. Le 29 octobre 2024, des inondations d’une ampleur colossale ont fait 235 morts, dont 227 à Valence. Les dommages, qui s’élèvent à 18 milliards d’euros, ont affecté 300 000 personnes. Les mois suivants, le parti d’extrême droite climatonégationniste Vox a bénéficié d’une hausse de popularité subite. Son habileté à tordre la réalité lui a permis de profiter des conséquences d’un changement climatique dont il questionne l’existence.
Pire : l’équilibre des forces issu de cet épisode pousse l’exécutif régional de droite à accélérer le détricotage des politiques environnementales. Affaiblie face à l’extrême droite, la droite conservatrice du Parti populaire (PP) a cédé aux conditions imposées par Vox sur le budget : « Le Pacte vert pour l’Europe appliqué de façon radicale entraîne des conséquences [dont] nous avons souffert durant les inondations. [Nous ne pouvons] donner priorité à un respect mal compris de la nature au prix des vies et du développement économique de notre Terre ! » , a déclaré Carlos Mazón, président PP de la région de Valence, le 17 mars.
Vox bénéficie d’un transfert de voix
« On pouvait penser que Vox allait être sanctionné par les événements. Cela n’a pas été le cas », résume Guillermo Fernández Vázquez, politologue madrilène spécialiste de l’extrême droite. Au niveau national, c’est Vox qui a le plus bénéficié de ce contexte. Après les inondations, la formation a connu un regain de popularité et atteint près de 14 % des intentions de vote.
Le 18 avril, le dernier baromètre du Centre de recherches sociologiques [CIS] estimait qu’elle avait retrouvé le niveau de son meilleur score, en 2019.
« Il semble qu’il y ait un élan avec la tragédie, mais d’autres facteurs ont pu jouer : l’élection de Trump, mais aussi des affaires de corruption et de violences sexuelles concernant la gauche [qui gouverne le pays sous la houlette du socialiste Pedro Sánchez] », tempère le politologue.
Lire aussi : Pour éviter d’autres inondations, ces habitants réclament des haies et des arbres
Dans la région de Valence, le parti d’extrême droite serait aussi le principal bénéficiaire de l’épisode. D’après un sondage publié en janvier, sa popularité est passée de 9,7 % en moyenne avant le drame à près de 17 % depuis.
Seule la formation de gauche régionaliste Compromis, qui mobilise des écologistes, a suivi une tendance similaire, passant de 12,6 % en moyenne à 18,2 %. Les deux dynamiques ont ralenti depuis mars. « Vox a pu bénéficier d’un transfert de voix des mécontents du PP », analyse Guillermo Fernández.
« Dans la zone sinistrée, j’ai trouvé des gens paniqués »
Carlos Mazón, président PP du gouvernement local, est vu comme le grand responsable de l’hécatombe. En dépit des alertes de l’Agence d’État de météorologie, la Région, compétente dans ce domaine, n’avait pas pris les mesures de prévention indiquées. Les messages d’alerte à la population n’ont par exemple été envoyés qu’après 20 heures, quand la situation était déjà critique.
Les scientifiques avaient pourtant annoncé la probabilité d’un tel événement. En septembre 2023, le député local Juan Bordera, écologiste affilié à Compromis, avait présenté au Parlement régional une proposition invitant à affirmer « la nécessité de mesures exceptionnelles devant l’augmentation exponentielle des inondations dans le bassin méditerranéen » — sans succès.
Depuis l’arrivée d’une coalition PP-Vox au pouvoir en juillet 2023, les politiques de lutte contre la crise environnementale ont été affaiblies, voire enterrées. « Vox est le principal responsable », estime l’élu.
Le parti, adepte des discours climatonégationnistes, a réussi à entraîner le PP : « Le 28 octobre, l’université de Valence a demandé aux élèves de ne pas venir le lendemain à cause du risque d’inondation. Le 29, un peu avant le drame, le président de Région a qualifié l’université d’alarmiste, notamment pour éviter que Vox l’attaque. »
En se rejetant mutuellement la responsabilité de la mauvaise gestion de la crise, la région de droite et le gouvernement national de gauche nourrissent la confusion à travers une bataille médiatique. L’explication de fond du succès de Vox serait ailleurs.
« Dans la zone sinistrée, j’ai trouvé des gens paniqués. Sans ressources, ni aliments ni eau, connectés à l’extérieur seulement par la TV. Certains ressentaient une immense tristesse. D’autres beaucoup de colère, surtout envers les responsables politiques, et les militaires, qui seraient venus trop tard », raconte María Casado Sánchez, psychologue d’urgence pour la Fondation Samu, mobilisée à Valence. « Dans cette situation, la colère peut s’orienter selon qui semble aider ou pas. »
Une campagne de désinformation inédite
Or Vox et la myriade d’organisations et d’influenceurs qui gravitent dans son orbite ont tout de suite réagi publiquement, en apportant du matériel, des vivres et des médicaments aux victimes du sinistre. Des députés ont aussi chaussé les bottes pour les aider, les pieds dans la boue.
Le syndicat Solidaridad et Revuelta, sorte de mouvement de jeunesse de Vox, a mobilisé ses troupes. Prétendant agir indépendamment, il est en réalité indissociable du parti, selon Guillermo Fernández.
« Cette action concertée entre l’ONG et l’organisation militante est la clé de ce succès. Ils ont beaucoup communiqué dessus, avec l’idée que Pedro Sánchez avait trahi, que les administrations avaient abandonné les victimes et que seuls “les Espagnols” et le “parti des Espagnols” étaient venus les aider. »
L’opération s’est doublée d’une vague de désinformation sans précédent, dont la fachosphère espagnole s’est fait le relais principal. « Je n’avais jamais vu une campagne aussi brutale », dit Marina Meseguer, journaliste à Valence et membre de l’association de lutte contre la désinformation Learn to check.
L’ampleur des inondations a favorisé la diffusion de certaines fausses informations, comme la rumeur selon laquelle des centaines de corps auraient été retrouvés dans le parking d’un centre commercial.
Lire aussi : Pour protéger Paris des inondations, des zones rurales sacrifient des terres
Marina Meseguer y a fait le pied de grue pendant deux jours. « Toute la presse y était. Et aussi cet “agitateur” de Vox qui se prétend journaliste, Bertrand Ndongo. Il inventait des infos de toutes pièces alors que des familles cherchaient encore leurs proches. La tension était telle qu’il a failli être lynché. »
Sur les réseaux sociaux, des influenceurs d’extrême droite ont aussi multiplié les propos racistes. Certains ont accusé Madrid d’ignorer les victimes et rendu les politiques écologistes responsables de la violente montée des eaux.
« Les crises sont idéales pour la désinformation et les discours de haine. L’état d’alerte déclenche un mode de traitement de l’information très rapide et émotionnel, qui s’appuie sur nos biais cognitifs. Nous nous retranchons facilement sur “notre” groupe et cherchons la faute chez les autres. Ce sont les messages simples et qui font appel aux émotions qui fonctionnent le mieux », explique María Fernández López, chercheuse en psychologie à l’université de Valence, spécialiste des fake news.
L’urgence minimisée
Vox avait déjà fait du climat un des grands chevaux de sa bataille culturelle. Dans son sillage, une constellation de « médias » et d’influenceurs alimente la désinformation climatique, qui atteint une part croissante des Espagnols — surtout les jeunes. « Cette accumulation génère une vision collective et configure l’opinion publique. Un événement comme les inondations est plus facilement lu à travers leur prisme », explique à Reporterre Ramón Salaverría, professeur de communication à l’université de Navarre.
Le climatonégationnisme utilise parfois une rhétorique subtile. Des éléments de langage insistent par exemple sur le coût des mesures écologistes, leur prétendue injustice, ou les caricaturent en émanations d’un dangereux activisme radical.
« L’exemple de Vox suggère qu’on ne peut pas simplement compter sur le fait que le changement climatique devienne évident pour contrer le négationnisme, ou éveiller une conscience sociale », estime Guillermo Fernández. Dans certains cas, cela pourrait même être l’inverse.