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Mais non, la croissance ne revient pas !

16 avril 2015 / Pierre Larrouturou



Pour en finir avec le mythe de la croissance et élaborer une économie répondant à la crise économique, sociale et environnementale, il faut extirper les idées fausses qu’ont installées trente ans de dérégulation et de bourrage de crâne néolibéral.

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Pierre Larrouturou

« La difficulté n’est pas de comprendre les idées nouvelles mais d’extirper les idées anciennes qui ont poussé leurs ramifications dans tous les recoins de l’esprit des personnes ayant reçu la même formation que la plupart d’entre nous. »

En quittant les studios de la Chaine parlementaire mercredi dernier, je me disais que Keynes avait vu juste et que c’était là un combat fondamental à mener sans délai. Le 8 avril au matin, Manuel Valls, entouré de sept ministres, annonçait des mesures pour « relancer l’investissement et la croissance ». La chaine LCP Assemblée m’avait invité pour débattre en fin d’après-midi de ce énième plan de relance...

Un mythe à la peau dure

Passons sur le pseudo-débat entre un député « représentant l’aile droite du PS » (sic !) et une députée UMP qui s’opposaient d’autant plus violemment dans la forme que rien ne les séparait vraiment sur le fond. Cet échange-là n’avait guère d’intérêt.

Ce qui m’a intéressé, ce sont les réactions d’une journaliste présente elle aussi sur le plateau. Directrice d’un grand hebdomadaire, elle représente sans doute aux yeux de certains « la pensée dominante ». Pendant une bonne partie de l’émission, elle défendait le plan Valls (en rappelant qu’elle était peu suspecte de complaisance à son égard) car elle pensait qu’il allait permettre de renforcer la croissance.

Je lui répondais que cela fait trente-cinq ans que, à chaque petite vague de croissance, à chaque baisse du coût de l’énergie, on nous explique que la crise est finie : « Tous les indicateurs passent au vert », affirmait le regretté Pierre Mauroy en 1982. « La crise est finie », écrivaient les amis de Michel Rocard en 1990. « La croissance revient », jubilait - déjà - Manuel Valls, conseiller de Lionel Jospin en 2000.

Mais, à chaque fois, ce sursaut de croissance est une vaguelette plus faible et plus courte que la précédente. Sur le temps long, personne ne peut croire au retour de la croissance. L’évolution sur les cinquante dernières années est indiscutable (cf. graphe ci-dessous). Et le constat est le même dans tous les pays industrialisés

Le Japon n’a que 0,7 % de croissance en moyenne depuis vingt ans. Malgré des plans de relance pharaoniques (déficit moyen de 6,6 % PIB depuis vingt ans qui conduit à une dette publique de 250 % PIB !), malgré une politique de recherche très ambitieuse, malgré une politique monétaire très agressive (des taux d’intérêt à 0 % pour booster l’investissement), le Japon n’a même pas 1 % de croissance en moyenne depuis que sa bulle a éclaté.

Visiblement cette courbe et ces chiffres intéressaient notre journaliste mais ne suffisaient pas à la convaincre qu’il fallait, une fois pour toutes, en finir avec le mythe de la croissance et construire un nouveau modèle de développement, capable de répondre à la crise économique, sociale et environnementale que nous subissons.

C’est après la fin de l’émission, quand nous quittions l’Assemblée, que j’ai réussi à « accrocher » vraiment son intérêt : je lui ai expliqué que, aux Etats-Unis, depuis 2008, la Banque centrale a créé 3.500 milliards $ pour favoriser la croissance. Mais les chiffres publiés début avril montrent que les USA ne sont pas sortis de la crise. Au contraire !

Certes les chiffres du chômage sont bons mais c’est une illusion d’optique car, tous les mois, 300.000 personnes sortent des statistiques pour rejoindre la foule des chômeurs découragés. Ce qui mesure le mieux cette réalité, c’est le taux d’activité, soit le taux d’adultes actifs dans la population, et ce taux s’effondre : 62,7 % seulement des adultes sont actifs. Un effondrement jamais vu dans l’histoire du pays !

Quand je lui ai montré cette courbe sur mon téléphone portable, son visage s’est figé. Elle a marqué une seconde de silence puis m’a dit « OK. Tout ce qu’on fait, c’est un cautère sur une jambe de bois ! » Elle m’a demandé de lui envoyer la courbe et m’a proposé qu’on se revoie bientôt pour continuer la discussion.

Bataille culturelle

Je ne prétends pas, en quelques minutes, avoir changé le « logiciel » de cette dame. Mais je pense que, en toute bonne foi, elle était convaincue, comme beaucoup, de la réussite du modèle américain et qu’il a suffi d’une courbe, d’un chiffre percutant, pour mettre à bas un bon paquet de certitudes et rendre enfin possible un débat sur une alternative.

Keynes avait raison : « La difficulté n’est pas de comprendre les idées nouvelles mais d’extirper les idées anciennes qui ont poussé leurs ramifications dans tous les recoins de l’esprit des personnes ayant reçu la même formation que la plupart d’entre nous. »

Si nous voulons qu’une majorité de nos concitoyens adhère un jour au projet de transition ou de métamorphose que nous portons les uns et les autres, il faut d’abord extirper les idées fausses qu’ont installées dans leurs têtes trente ans de dérégulation et de bourrage de crâne néolibéral.

Si Thatcher et Reagan sont parvenus à transformer aussi profondément et aussi rapidement nos sociétés, c’est parce que, avant même de gagner la bataille électorale, ils avaient gagné une bataille culturelle.

Si nous voulons bientôt remettre à l’endroit ce que trente ans de révolution néolibérale ont mis sens-dessus-dessous, il faut dès aujourd’hui provoquer une contre révolution. Il faut sans attendre lancer une grande bataille culturelle pour extirper les idées fausses qui ont poussé leurs ramifications dans tous les recoins de l’esprit de nos contemporains.




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Lire aussi : Moins de croissance, c’est plus d’emploi

Source : Pierre Larrouturou pour Reporterre

Pierre Larrouturou est co-Président de Nouvelle Donne.

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Image : Ahalim blog

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