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EntretienNucléaire

Mines, déchets... « L’imaginaire du nucléaire est hors-sol »

Centrale nucléaire de Dampierre-en-Burly, dans le Loiret.

La vision du nucléaire portée par cette industrie est « déterrestrée », explique le chercheur Ange Pottin, pensée en dehors du sol. De quoi permettre au capitalisme de poursuivre ses ambitions de croissance.

Dans son livre Le Nucléaire imaginé — Le rêve du capitalisme sans la Terre (La Découverte, 2024), le chercheur en philosophie des sciences Ange Pottin met en évidence l’imaginaire hors-sol du nucléaire. Apparue dès les années 1950, cette vision occulte la matérialité de cette industrie — déchets, ouvriers exposés à la radioactivité, emprise sur le territoire. Elle trouve son point d’orgue dans l’obsession française du retraitement des combustibles usés et la promesse, toujours repoussée, de leur recyclage infini dans des réacteurs à neutrons rapides.

Une « fantasmagorie » que s’est réapproprié le capitalisme, qui y voit un argument supplémentaire pour la poursuite de sa croissance illimitée. Le livre d’Ange Pottin est d’autant plus important que cet imaginaire « déterrestré » et ce projet du « capital fissile » sont encore vivaces aujourd’hui, en pleine relance du nucléaire.


Reporterre — Après des années de repli, on assiste à une relance tous azimuts du nucléaire. Quel regard portez-vous sur ce revirement ?

Ange Pottin — La France a annoncé un programme de construction d’une série de réacteurs EPR. Elle n’est pas la seule : d’autres pays ont exprimé leur désir de relance de l’atome, comme on l’a vu à la COP28. Ce qui me frappe en tant que philosophe et historien des sciences, c’est que ça ravive un imaginaire ancien. Dans les documents des années 1960, 1970 que j’ai consultés, on trouve déjà cette idée que le nucléaire va prendre le relais des énergies fossiles et assurer l’indépendance énergétique de la France.

Cet argumentaire mérite d’être analysé plus en profondeur. L’approche historique peut aider à comprendre certains enjeux actuels, même si beaucoup d’éléments diffèrent par rapport aux années 1970. Par exemple, les enjeux de sûreté nucléaire et de gestion des déchets sont plus présents qu’à l’époque.


Ces arguments reposent sur une vision hors-sol, que vous appelez « déterrestrée », du nucléaire. Qu’entendez-vous par là ?

C’est la tendance générale à se représenter la technique nucléaire comme quelque chose qui fournirait de l’énergie directement disponible dans un milieu technique intégralement clos, le réacteur nucléaire. Dans cette vision, on se représente seulement la fission de l’uranium dans le réacteur, indépendamment de tout ancrage terrestre, géographique et temporel.


Le recyclage à l’infini du combustible irradié, en cycle fermé, tient une place très importante dans cet imaginaire…

Le projet du cycle fermé repose sur deux piliers : le retraitement des combustibles uranium irradiés, pour en séparer l’uranium résiduel et le plutonium pouvant théoriquement être réutilisés en combustibles ; et des réacteurs à neutrons rapides, capables d’utiliser toutes les matières issues du retraitement comme combustibles.

Cette idée que réutiliser le combustible irradié est la clé de l’indépendance énergétique est présente dès le début de l’industrie nucléaire. La ressource énergétique ne serait plus issue de la mine ; le déchet deviendrait une ressource pour l’avenir. Un rapport de 1973 dit même que quand on réutilisera le combustible irradié, la production énergétique sera indépendante de toute répartition géographique et deviendra un sous-produit de la production industrielle elle-même. C’est la circularité complète.



Aujourd’hui, les acteurs du nucléaire n’assumeraient plus de formuler les choses ainsi. Par contre, on trouve des formulations tout à fait similaires dans d’autres industries. Dans un rapport environnemental de 2021, Apple annonce son objectif de produire sans extraire de la croûte terrestre, dans une déclaration d’une similitude frappante avec les formulations les plus enthousiastes et les plus optimistes de certains représentants de l’industrie nucléaire des années 1970.


Cet imaginaire est réapproprié dans ce que vous appelez le projet du « capital fissile ».

C’est un concept que j’emploie dans la lignée des analyses d’Andreas Malm et Timothy Mitchell sur le rôle des combustibles fossiles dans l’économie. Selon eux, les combustibles fossiles, grâce à leurs propriétés physiques, ont permis de mettre en place les conditions de l’économie capitaliste telle qu’on la connaît. De la décorrélation entre l’endroit d’où est extrait le combustible et l’endroit où il est utilisé est né un ordre géographique et temporel nouveau, relativement indépendant des rythmes saisonniers.

C’est ce que reproduit le nucléaire avec l’uranium. Avec, en plus, l’atout de sa grande concentration énergétique. Depuis les années 1950, un des éléments structurants de cet imaginaire est l’idée que 1 gramme de plutonium égale 1 tonne de pétrole. Cette équivalence a beaucoup été reprise dans les discours publics, dans un contexte où il fallait mobiliser des investissements dans des moyens de production nucléaires dont la rentabilité n’était pas du tout assurée. On la retrouve aujourd’hui dans certains discours de promotion d’acteurs du nucléaire.

C’est par cette notion de capital fissile que l’imaginaire déterrestré de certains ingénieurs de l’industrie trouve une traduction dans la prospective économique. L’investissement dans des moyens de production nucléaires créerait une sorte de « puits énergétiques » sur le territoire, des sources d’énergie purement technologiques.

À la fin de mon livre, je reprends même le terme « fantasmagories » qu’utilise le philosophe allemand Walter Benjamin dans son livre Paris, capitale du XIXe siècle (1982). Il s’agit d’une représentation de la marchandise comme descendue du ciel, flottant dans un espace abstrait. Cette vision invisibilise les conditions de production. Ce qui m’amène à ce que j’appelle « les fantasmagories circulaires du capitalisme », où le déchet devient une ressource qui reste dans un système technique clos. C’est ce que traduisent des slogans tels que « 96 % des déchets nucléaires sont réutilisables ».


La dimension matérielle du nucléaire — déchets, mines, infrastructures lourdes et polluantes — est donc occultée ?

Dans les documents que j’ai consultés, la question des mines est très étonnamment absente, ou reléguée loin dans l’arrière-plan. La mine reste un impensé du nucléaire français, alors même que les dernières mines d’uranium françaises ont fermé il y a à peine plus de vingt ans et que la France a noué dans les années 1960 des contrats miniers néocoloniaux avec le Niger et le Gabon. Pour que la fission nucléaire puisse avoir lieu, il faut aussi une infrastructure très importante, et notamment une infrastructure de fabrication et de retraitement du combustible.

« Cette vision permet une interprétation optimiste des faits »

D’ailleurs, cet imaginaire n’est pas partagé par l’intégralité de la filière industrielle. De nombreuses personnes qui travaillent dans les installations nucléaires perçoivent tout à fait des difficultés matérielles de toute cette infrastructure. Ce sont des machines qui vieillissent, qui nécessitent beaucoup de précautions et d’entretien.


Comment cette vision résiste-t-elle à l’épreuve des faits ?

Elle a quand même été abîmée à certains égards. L’idée de réutiliser le combustible irradié dans un cycle fermé a perdu en crédibilité. Les réacteurs à neutrons rapides n’ont jamais connu de développement industriel de masse. En France, le programme de réacteur de quatrième génération Astrid, qui visait la fermeture du cycle, a été arrêté en 2019.

Dans ces conditions, le retraitement génère beaucoup plus de résidus qu’il n’en résorbe. Une nouvelle piscine d’entreposage doit être construite à l’usine de La Hague pour pallier la saturation des piscines d’entreposage des combustibles Mox usés. Cela crée le doute dans la filière. Depuis 2020, l’Autorité de sûreté nucléaire demande aux exploitants d’envisager le reclassement de certaines matières radioactives, comme l’uranium appauvri, en déchets. Se pose aussi la question du devenir des déchets radioactifs issus du démantèlement des installations vieillissantes.

Par contre, cette vision permet une interprétation optimiste des faits. Dans les années 1970, elle a donné du crédit à l’idée qu’on pouvait continuer la croissance énergétique malgré les troubles géopolitiques et écologiques et les questions de pénurie énergétique, de pic pétrolier. Aujourd’hui, elle retrouve une nouvelle vitalité face au contexte de changement climatique.


Au cœur de la filière, des individus se sont attachés à rendre visible cette matérialité du nucléaire : le vieillissement, la maintenance, la radioactivité qui attaque les corps… Vous vous intéressez ainsi aux grandes grèves qui ont secoué l’usine de La Hague en 1975 et 1976.

Ces années-là, le syndicat du personnel de l’énergie atomique, affilié à la CFDT, s’est mobilisé contre la privatisation et la filiarisation des installations du cycle du combustible. Les ouvriers ont documenté leur travail, l’état des installations, les déchets qu’elles produisent. Ils ont même participé à un film, Condamnés à réussir de Claude Eveno et François Jacquemain, dans lequel ils ont reconstitué leurs conditions de travail avec des objets prélevés dans l’usine de La Hague.

En effet, les installations du cycle n’étaient pas aussi automatisées que prévu. Elles ont très vite nécessité des interventions humaines en zone radioactive. Les ouvriers devaient porter des tenues Shadok composées de plusieurs couches de vinyle. La moindre égratignure, le fait de se piquer le doigt lors d’une intervention de plomberie entraînait une contamination radioactive et devenait un accident nucléaire.

Dans les documents du syndicat, on retrouve aussi des passages consacrés aux effluents de La Hague, rejetés en mer via un tuyau de 3 kilomètres de long, aux boues radioactives générées par le traitement des effluents chimiques, très délicates à gérer.

Ce qui est frappant dans cette histoire, c’est la rencontre improbable entre une certaine critique du nucléaire et des gens qui travaillent dans la filière. Ça permet de faire émerger une compréhension de la matérialité du nucléaire.

Le Nucléaire imaginé — Le rêve du capitalisme sans la Terre, d’Ange Pottin, aux éditions La Découverte, janvier 2024, 160 p., 16 euros.

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