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Enquête — Nucléaire

Relancer le nucléaire ? Une mauvaise affaire pour le climat

Dans le monde, le nucléaire est en déclin, largement supplanté par les énergies renouvelables. Pourtant, la France prévoit de relancer le nucléaire. Une relance qui se base sur des hypothèses fragiles et risque de nous coûter cher. Enquête [4/5]

[4/5 — Le nucléaire n’est pas bon pour le climat] Face aux lobbies qui présentent le nucléaire comme LA solution au défi climatique, Reporterre a mené l’enquête. Comment l’atome s’est-il imposé dans le débat public ? Un accident grave est-il possible en France ? La sobriété n’est-elle pas la meilleure solution à l’urgence climatique ? Une enquête en cinq parties.



Quelle est la priorité face au réchauffement climatique ? Réduire très rapidement les émissions de gaz à effet de serre. Et l’enjeu crucial est ici celui du temps dont nous disposons : la France a accepté l’objectif européen de diminuer les émissions de 55 % d’ici 2030 par rapport à 1990. En Europe, elles ont baissé de seulement 22,5 % entre 1990 et 2018 [1] : une nouvelle baisse d’environ 42 % du niveau de 2018 reste donc à réaliser à court terme, d’ici 2030, soit 4,7 % par an... dès maintenant ! Se reposer sur de nouveaux réacteurs dont le premier serait au mieux couplé au réseau en 2037 [2] n’est donc pas une attitude rationnelle. Il faut décider quelle politique peut être effective le plus rapidement possible et à moindre coût, et l’engager vite. Autrement dit, ne pas mettre la charrue avant les bœufs.

Au niveau mondial, le choix énergétique a déjà été opéré par la majorité des pays. Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), « les énergies renouvelables jouent les premiers rôles dans tous nos scénarios, le solaire en tête. [...] L’énergie solaire photovoltaïque est désormais systématiquement moins chère que les nouvelles centrales électriques au charbon ou au gaz, et les projets solaires offrent désormais une électricité dont le coût est parmi les plus bas jamais vus. Dans le scénario des politiques établies, les énergies renouvelables répondent à 80 % de la croissance de la demande mondiale d’électricité au cours de la prochaine décennie » [3].

La raison en est simple : les énergies nouvelles, et notamment le solaire, ont connu une progression technique fulgurante, tandis que le nucléaire, dont le coût est à la hausse, s’empêtre dans une technologie datant pour l’essentiel des années 1970.

L’éolien en mer amorce lui aussi un développement rapide : en 2021, la Chine en a installé 16 gigawatts (GW) — l’équivalent de la puissance de huit réacteurs nucléaires —, tandis que l’Allemagne, le Danemark, la Belgique et les Pays-Bas se sont fixés ensemble un objectif de 350 GW d’éolien marin en mer du Nord et en Baltique [4].

La recommandation du Giec : réduire fortement la demande et développer les renouvelables

Ce choix massif des renouvelables se fait au détriment du nucléaire, dont ont notamment décidé de sortir l’Allemagne, l’Espagne, Taïwan et la Corée du Sud [5]. Le nucléaire dans le monde est sur une pente déclinante : non seulement le nombre de nouveaux réacteurs mis en service décline depuis 2014, observe le WNISR, un rapport de référence sur le nucléaire international, mais le parc mondial se renouvelle très peu.

Si tous les réacteurs en service allaient jusqu’à la fin de leur durée de fonctionnement autorisée, 123 réacteurs supplémentaires devraient être mis en service avant la fin 2030 pour simplement maintenir le statu quo. Cela impliquerait de plus que doubler le rythme de construction de la dernière décennie, c’est-à-dire passer de 6 à 12 unités par an. Or, depuis 2016, le rythme de construction est descendu à moins de cinq mises en chantier par an. Conclusion : la capacité nucléaire globale va diminuer, le déclin nucléaire est inéluctable.

Les conséquences de la guerre contre l’Ukraine vont-elles changer la donne ? La Belgique, par exemple, a décidé de remettre en question la sortie du nucléaire. La Grande-Bretagne prévoit de construire huit réacteurs — mais en négligeant la rénovation énergétique des logements et en exploitant plus de pétrole.

De son côté, l’Allemagne ne dévie pas de sa ligne et a confirmé qu’elle comptait assurer sa production électrique uniquement par les renouvelables en 2035 ! Quant aux États-Unis, si l’administration de Joe Biden soutient en principe le nucléaire, elle est bien plus exigeante sur les questions de sûreté, alors que la discipline s’était assouplie sous Donald Trump [6].

De son côté, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) n’accorde qu’une place limitée au nucléaire, et prévoit dans son rapport de 2018 la baisse de sa part dans la production électrique à l’horizon 2050 [7].

Dans son rapport de mars dernier, il constate que les mesures à prendre d’ici 2030 pour réduire les émissions de gaz à effet de serre sont incompatibles avec le rythme de déploiement de nouvelles centrales, comme le reconnaît elle-même la Société française d’énergie nucléaire. La conclusion essentielle du rapport est qu’il faut réduire la demande d’énergie, mais aussi les consommations — notamment celle de viande —, et développer les énergies renouvelables.

Le nucléaire, un pari qui se transforme en boulet

Malgré cet environnement international et scientifique, la France s’oriente pourtant vers la relance du nucléaire, qui mobilise l’essentiel du débat public. Les voix qui plaident pour la sobriété sont à peine audibles, et les énergies renouvelables restent sévèrement contestées. EDF envisage ainsi de construire 6, voire 14 EPR dans les prochaines décennies, alors même que l’entreprise est en piètre situation financière, gère un parc en mauvais état, et parvient à peine à construire un nouveau réacteur. Ce pari étrange est cependant soutenu par la majorité des partis politiques, convaincus que l’exception nucléaire française est un atout et non pas un boulet. Est-il réaliste ? Il convient pour en juger de lister les questions qu’il pose.

La première est de savoir si les délais affichés pour la construction pourraient être respectés. La construction de l’EPR accuse plus de dix ans de retard en France, mais connaît aussi des retards importants en Angleterre et en Finlande (où il n’a commencé à produire de l’électricité qu’en mars 2022, douze ans après la date prévue). En Chine, les deux réacteurs EPR — dont un seul est actuellement en fonctionnement — ont été construits avec un dépassement de cinq ans du délai initialement annoncé [8].

Pendant ce temps, même en France, les énergies renouvelables ont décollé. Paul Neau, de l’association d’experts indépendants Négawatt, remarque que 2006, date du démarrage à Flamanville du chantier EPR — 1 650 mégawatts (MW) de puissance —, il a été installé en France environ 17 000 MW en éolien et 12 000 MW en photovoltaïque !

Centrale nucléaire de Chooz (Ardennes). Wikimedia Commons/CC BY-SA 2.5/Mossot

Tout ceci n’empêche pas les autorités de tabler sur la mise en service en 2037 d’un réacteur EPR2, un nouveau modèle dont le design précis n’est pas achevé. Leur optimisme fait bon compte des problèmes de sûreté qui subsistent sur l’EPR de Flamanville et dont il faudra préserver l’EPR2, alors même que celui-ci a vu ses dispositifs de sûreté allégés [9].

En ce qui concerne l’EPR de Flamanville, outre le problème de couvercle de cuve évoqué précédemment dans cette enquête, une incertitude est née de vibrations anormales apparues sur les barres de combustible d’un des deux réacteurs de Taishan (Chine), et qui ont conduit à son arrêt. Il faut examiner si ces vibrations pourraient se reproduire sur l’EPR français, voire si elles découlent de la conception même de la cuve de ce réacteur super-puissant (1 650 mégawatts) [10]. Auquel cas il faudrait revoir le design de cette pièce vitale.

L’EPR2 étant encore au stade du « basic design », il faudra s’assurer que sa conception finale satisfasse les exigences de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) — une validation qui ne peut être préjugée.

Un lingot d’uranium hautement enrichi. Wikimedia Commons/CC0/United States Department of Energy

Une autre question majeure porte sur la gestion des déchets radioactifs, dont la situation en France est pour le moins problématique. D’une part, le projet Cigéo d’enfouissement des déchets les plus radioactifs a un coût incertain et pose des problèmes techniques, pointés par l’Autorité environnementale et par l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), et qui ne sont pas résolus. De surcroît, la capacité à accepter les nouveaux déchets créés par de nouveaux réacteurs et par la prolongation n’a pas trouvé de réponse.

Deux autres pièces majeures du dispositif passablement tarabiscoté de la filière française des déchets nucléaires souffrent aussi de graves avaries : les capacités de stockage de combustible usé atteignent leurs limites et EDF cherche désespérément à créer une nouvelle piscine à La Hague (Manche) pour les augmenter. L’entreposage de plutonium — la France continue en effet à produire du plutonium dont elle n’a pas pleinement l’usage — devrait même atteindre la saturation dès avril 2022, l’usine Melox, qui fabrique le combustible Mox en mélangeant du plutonium et de l’uranium, fonctionnant très mal. Un autre déchet, l’uranium de retraitement, est envoyé en Russie, ce qui est assez étrange vu le comportement de ce pays en Ukraine : mais EDF en dépend pour se débarrasser de ce déchet dont elle ne sait que faire.

De leur côté, les deux usines de retraitement de La Hague fonctionnent en mode dégradé, des équipements cruciaux, appelés évaporateurs de vapeur, devant être changés. L’opération va entraîner l’arrêt du retraitement. Seule issue à court terme : l’entreposage à sec, qui est pratiqué par tous les autres pays nucléarisés.

Tout le système français des déchets nucléaires est au bord de l’engorgement, ce dont les politiques ne semblent pas avoir conscience : « La fragilité des industries du cycle du combustible s’ajoute à la fragilité du parc », a pourtant averti le président de l’ASN, Bernard Doroszczuk, le 19 janvier dernier.

L’inapplicable scénario nucléariste

Tous ces éléments conduisent à des incertitudes importantes sur chaque élément des coûts qu’impliquerait une politique de relance du nucléaire. Plusieurs études ont tâché récemment d’évaluer son intérêt économique dans la perspective de la réduction nécessaire des émissions de gaz à effet de serre et en la comparant aux énergies renouvelables et à une politique de sobriété énergétique. Elles ont été publiées à la fin de 2021, produite par le Réseau de transport d’électricité (RTE), l’Agence de la transition énergétique (Ademe) et l’association d’experts indépendants Négawatt.

Ces études approfondies ont cherché à comparer des scénarios de politique énergétique à l’horizon 2050, selon différentes combinaisons des moyens disponibles. L’essentiel de la question tournait autour de la production d’électricité. L’étude qui a le plus reçu d’écho — du fait de sa mise en scène par le gouvernement — a été celle de RTE, qui concluait à l’avantage économique d’un choix nucléaire (de l’ordre de 10 milliards d’euros par an, soit environ 15 % de la dépense prévue pour le plus sobre [11]).

Mais cet avantage économique doit être relativisé du fait des hypothèses adoptées dans le rapport. D’une part, le coût d’un accident nucléaire n’a pas été intégré dans les simulations. D’autre part, les experts ont considéré que la construction des EPR2 se déroulerait selon les conditions prévues par EDF, très optimistes sur le calendrier. Par exemple, le couplage au réseau d’un premier réacteur EPR2 ne se ferait pas en 2035, comme intégré par RTE, mais en 2037, selon un rapport du gouvernement [12].

Centrale nucléaire de Belleville-sur-Loire (Cher), en 2011. Flickr/CC BY 2.0/Vincent Desjardins

Ensuite, un paramètre essentiel joue à l’avantage du nucléaire : les experts ont adopté un taux d’intérêt de 4 %. La valeur de ce taux est très importante, parce que les projets énergétiques mobilisent beaucoup de capital d’investissement, nécessaire pour des chantiers longs qu’il faut financer à perte avant que la mise en service génère des recettes. Le financement se fait donc essentiellement par emprunt. Or les investisseurs privilégient les énergies renouvelables et se méfient du nucléaire, lourd, massif, plus cher et risqué techniquement. Résultat : le taux d’intérêt est plus faible pour les renouvelables que pour le nucléaire, ce qui réduit à peu près à rien l’avantage supposé de celui-ci.

C’est ce qu’a confirmé sans ambiguïté le président de RTE lors d’une audition à l’Assemblée nationale : « L’avantage économique des scénarios qui comportent du nouveau nucléaire dans nos évaluations est conditionné, je pèse mes mots, est conditionné, à un financement qui ne s’écarte pas des autres technologies bas carbone. Dans notre étude nous avons pris un coût de financement de l’ensemble des installations de 4 % [13]. »

En fait, le nucléaire ne pourra s’imposer que s’il y avait une aide conséquente de l’État, conclut la Cour des comptes : « Pour être mené à bien, l’effort d’investissement supposerait un partage des risques avec l’État. » Mais la Cour rappelle à l’État qu’il a déjà beaucoup donné au nucléaire : « La restructuration de la filière nucléaire a déjà récemment conduit l’État à mobiliser une aide publique importante [14]. »

« Chaque euro investi dans de nouvelles centrales nucléaires aggrave la crise climatique »

Dès lors, la question fondamentale est de savoir à quoi affecter des ressources limitées pour qu’elles soient les plus efficaces par rapport à l’objectif de limiter le changement climatique. Or, les ressources publiques seront de plus en plus limitées, parce que les tensions internationales, le changement climatique et les pandémies vont peser sur la croissance économique. Comme l’observe un spécialiste de l’économie du nucléaire, Mycle Schneider [15], « chaque euro investi dans de nouvelles centrales nucléaires aggrave la crise climatique, car cet argent ne peut plus être utilisé pour investir dans des options efficaces de protection du climat ». Le rendement serait meilleur et plus rapide si l’on s’engageait franchement dans une politique d’économies d’énergie.

Il y a enfin un « risque » qu’on ne peut oublier. Le projet de relance nucléaire suppose une adhésion de la population et la stabilité politique. Or, le projet nucléariste ne fait pas consensus, et au moins deux partis importants — La France insoumise (LFI) et Europe Écologie-Les Verts (EELV) — y sont opposés. Qui peut affirmer qu’ils resteront toujours minoritaires ? Et qu’étant en position de gouverner, ils ne remettraient pas en cause un plan si manifestement boiteux ?

Mais en fait, l’enjeu essentiel de la politique climatique est celui de la sobriété énergétique. Lire le dernier volet de cette enquête : Nucléaire ou sobriété, il faut choisir.




L’enquête en cinq parties :

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