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Enquête — Nucléaire

Nucléaire ou sobriété, il faut choisir

L’obsession des conservateurs pour le nucléaire repousse le débat sur la sobriété. C’est pourtant le meilleur moyen pour limiter le réchauffement climatique. Mais elle suppose une baisse des inégalités, une nécessité ignorée par les nucléaristes. [Enquête 5/5]

[5/5 — Le nucléaire n’est pas bon pour le climat] Face aux lobbies qui présentent le nucléaire comme LA solution au défi climatique, Reporterre a mené l’enquête. Comment l’atome s’est-il imposé dans le débat public ? Un accident grave est-il possible en France ? La sobriété n’est-elle pas la meilleure solution à l’urgence climatique ? Une enquête en cinq parties.



Contrairement à ce que prétendent les nucléaristes, la question de l’énergie nucléaire du point de vue du climat n’est pas seulement scientifique, mais tout autant politique. Et ce n’est pas un hasard si le choix de poursuivre le nucléaire est majoritairement fait par des dictatures ou des pays très autoritaires (Chine, Russie, Biélorussie, Turquie). Pas un hasard non plus si, en France ou en Angleterre, l’énergie atomique est essentiellement soutenue par les partis de droite et d’extrême droite.

D’abord, il y a un lien consubstantiel entre nucléaire civil et arme atomique, comme l’a rappelé le président de la République française en décembre 2020 : « Opposer nucléaire civil et nucléaire militaire en termes de production, comme en termes d’ailleurs de recherche, n’a pas de sens pour un pays comme le nôtre. La filière vit de ses complémentarités et elle doit être pensée dans ses complémentarités [1]. »

Ensuite, un débat ouvert ne donne pas l’avantage à l’énergie nucléaire, qui ne peut s’imposer qu’en limitant l’information. Comme l’observe l’autrice La Parisienne libérée, « le nucléaire est par essence militaire et le rapport de cette industrie au secret définit la nature même du régime politique dans lequel il nous oblige à vivre » [2]. En France, les décisions sont imposées sans discussion, comme l’a déploré la Commission nationale du débat public : « L’énergie nucléaire est-elle nécessaire à la transition énergétique ? C’est un débat dont le public n’a jamais pu se saisir. »

Informations restées secrètes

Nombre d’informations restent secrètes : le rapport de 2018 remis au gouvernement et lançant l’idée de construire six EPR n’a ainsi jamais été publié, tout comme l’analyse faite par l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) sur les conséquences sur les déchets qu’auraient d’éventuels EPR [3]. Des informations sont même dissimulées aux parlementaires. « Durant la commission Pompili en 2018, le “secret défense” nous était systématiquement opposé », dit à Reporterre la députée Émilie Cariou. Le plan national sur les déchets (PNGMDR) n’a pas été communiqué aux parlementaires malgré l’obligation légale de le faire.

Sur les coûts de la prolongation des réacteurs, de leur démantèlement, ou du projet Cigéo, la représentation nationale reste privée par les gouvernements d’informations précises, au point que des sénateurs ont proposé une loi pour obtenir la transparence financière sur les coûts du nucléaire.

Le nucléaire est antithétique des principes d’une société démocratique

Enfin, et comme si la mise sous le boisseau de nombreuses informations ne suffisait pas pour imposer ses projets, l’État emploie des moyens démesurés pour tenter de résoudre les oppositions, comme celle qui s’exprime contre Cigéo.

Le nucléaire, en fait, est antithétique des principes d’une société démocratique. Par son imbrication avec la bombe, on l’a vu, mais aussi parce que c’est une technologie massive, centralisée (le terme de « centrales nucléaires » l’exprime bien), qui implique des structures de contrôle verticales et policières en raison même du danger qu’elle représente. En revanche, les énergies renouvelables ont un caractère plus petit et plus disséminé : par exemple, développer les toits solaires et l’autoconsommation favorise l’autonomie, puisque l’investissement relativement modeste peut être porté localement et le travail y être réalisé.

Ainsi, à la société nucléaire, autoritaire et dangereuse, s’oppose la société sobre, autonome, distribuée, où les rapports de pouvoir sont adoucis. Vers cet avenir écologique, la voie de la sobriété est la plus efficace et la plus vivable pour enrayer le réchauffement climatique.

Une sobriété urgente

Sur le plan économique et technique, le réalisme de cette perspective est bien documenté. L’association d’experts indépendants Négawatt et l’Agence de la transition énergétique (Ademe) ont montré dans leurs études de scénarisation qu’un avenir fondé sur une consommation d’énergie bien moins grande qu’aujourd’hui et sur les énergies renouvelables était possible et pertinent. RTE est venu conforter cette approche dans son rapport de février 2022 [4], en soulignant que « les actions de maîtrise de la demande [...] constituent donc, au niveau du système énergétique, un facteur important de réduction des coûts ».

Encore faut-il faire des choix clairs et qui répondent à l’urgence climatique, pour prendre effet rapidement. La lutte contre le gaspillage suppose de ne pas laisser se développer des technologies gourmandes en énergie comme la 5G, responsable d’émissions importantes de gaz à effet de serre, les bitcoins (qui ont consommé dans le monde en 2021 l’équivalent de 30 % de la consommation électrique française [5]), de dissuader les voitures trop lourdes, interdire les panneaux vidéos publicitaires, réduire l’éclairage nocturne, etc.

La rénovation thermique des bâtiments est un enjeu vital de réduction du gaspillage, avec de nombreux autres effets bénéfiques pour les plus pauvres et pour l’emploi. La diminution de la taille des logements, l’encouragement aux transports en commun, l’arrêt de construction d’autoroutes, la promotion du train, le développement du vélo et... de la marche, la lutte contre l’étalement urbain, la limitation de l’alimentation transformée et de la consommation de viande, l’efficacité énergétique des réfrigérateurs et des appareils électriques ne sont que quelques-unes des nombreuses mesures qui participent d’une nouvelle façon de concevoir la société et l’économie. Rien d’impossible dans tout cela, ni techniquement ni même en termes d’acceptabilité sociale, dès lors que la facture énergétique et la justice sociale s’en trouveront améliorées.

Redistribuer les richesses

Ces mesures sont d’autant plus urgentes que, même s’il faudra en parallèle développer les énergies renouvelables, celles-ci ne sont pas magiques : la hausse probable du prix de nombre de matières premières pourrait renchérir leur coût, tandis que le rapport entre l’énergie qu’elles produisent et celles que leur production exige n’est pas très élevé.

Quant au nucléaire, il pourra sortir de la scène — en laissant les réacteurs s’éteindre d’ici à 2045, sous une surveillance exigeante de leur sûreté —, et deviendra la composante marginale d’un avenir où le gaspillage sera chassé et où de nouveaux modes de vie, correspondant aux besoins des gens et de l’époque se généraliseront.

En fait, la société va devoir apprendre à vivre avec un prix de l’énergie croissant.

Mais il y a un aspect crucial qui se dissimule sous le voile des discussions à n’en plus finir à propos du nucléaire. C’est que pour aller vers la sobriété, il faut passer par une redistribution des richesses. Il ne faut pas envisager les efforts uniformément, mais les doser selon le niveau de consommation énergétique et matérielle, que résume le niveau d’émissions de gaz à effet de serre. Or, il est bien documenté maintenant que plus on est riche, plus on pollue.

Ainsi, le World Inequality Lab constate, dans son rapport 2022 [6], qu’en France, les 10 % les plus riches émettent chacun près de 25 tonnes de CO2 par an, quand celles et ceux qui constituent 50 % du bas de l’échelle des revenus émettent chacun 5 tonnes. La conclusion est simple : si la société doit s’engager dans la réduction des émissions, les riches doivent prioritairement y contribuer. Et bien plus que le nucléaire ou tout autre technique, la fiscalité est un outil majeur pour aller dans le bon sens.

C’est bien pourquoi le débat sur le nucléaire n’est que le faux-nez d’un refus d’aborder la question des inégalités, en France comme dans les autres pays. La promotion du nucléaire exprime le refus de se poser la question de la société dans laquelle on veut vivre. Il est fort probable que la dureté des temps imposera des contraintes douloureuses, si on ne fait rien. Mieux vaut choisir que subir. Et s’engager dans une société juste, sobre, libre, dans laquelle le nucléaire deviendra un sujet d’étude pour les historiens.




L’enquête en cinq parties :

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