Média indépendant, en accès libre pour tous, sans publicité, financé par les dons de ses lecteurs
Recevoir la lettre d'info

Énergie

En Espagne, l’autonomie énergétique progresse à pas de géant

L’autoconsommation en électricité solaire se développe à grande vitesse en Espagne. Les cinq entreprises qui contrôlent le marché de l’électricité ont longtemps cherché à freiner ce mouvement. Elles changent de stratégie et tentent maintenant d’en prendre le contrôle.

Madrid (Espagne), correspondance

« Si tu ne peux le combattre, embrasse ton ennemi. C’est un peu la réaction des grandes sociétés électriques en Espagne », ironise Laura Feijóo, responsable énergie citoyenne chez Ecooo. En plein cœur de Madrid, cette petite « entreprise à but non lucratif » installe des panneaux solaires sur les toits pour que les habitants produisent et consomment leur propre énergie. Elle vit des années fastes depuis 2018. Depuis la suppression de « l’impôt sur le soleil », qu’on disait instauré par et pour les grandes sociétés de production d’électricité — qui règnent en maître sur ce juteux marché — afin d’empêcher le développement de l’autoconsommation d’énergie, les temps ont changé. La pratique est en plein essor et le gouvernement doit bientôt adopter un plan pour renforcer cette dynamique. Mais les « grandes électriques » n’ont pas dit leur dernier mot.

« En 2017, nous n’avions qu’une centaine de bâtiments en autoconsommation, après douze ans d’existence, se souvient Héctor Pastor, assis devant son poste de travail dans le quartier général d’Ecooo. Aujourd’hui, nous en avons près de 500. La demande a explosé après le confinement. » En 2014, 22 mégawatts (MW) de capacités de production solaire avaient été installés en autoconsommation dans tout le pays. En 2021, le chiffre a atteint 714 MW juste pour les sept premiers mois de l’année.

Sur son écran, Héctor fait défiler des graphiques comparant la consommation totale des bâtiments équipés par Ecooo à l’électricité que produisent leurs panneaux solaires respectifs. Ces derniers couvrent 30 à 50 % des besoins en moyenne. Les plaques photovoltaïques ne peuvent combler la totalité de ces besoins, notamment quand le soleil ne brille pas. Le réseau conventionnel prend alors le relais. À l’inverse, aux heures où l’astre du jour donne plus d’énergie que le bâtiment n’en consomme, l’électricité excédentaire est versée dans le réseau général, et l’usager qui l’a produite est rétribué pour cela.

« Un jour, il n’y aura pas un toit sans panneau solaire »

Outre ses bienfaits environnementaux, ce système entraîne une baisse substantielle de la facture. Il est déjà très demandé pour les propriétés individuelles. Et Ecooo passe désormais aux choses sérieuses : les immeubles. Près des deux tiers des Espagnols vivent en appartement. « Un jour, il n’y aura pas un toit sans panneau solaire dessus », répète Laura Feijóo, comme un mantra. Son rêve ? Voir émerger de petits réseaux de producteurs-consommateurs, locaux et décentralisés, dont le but ne soit pas de faire de l’argent, mais simplement d’approvisionner ses usagers. L’entreprise à but non lucratif équipe ses clients de panneaux solaires prêts à fonctionner, et tente de faire prendre conscience aux citoyens du potentiel de transformation sociale que représente l’autoconsommation.

Il y a des raisons d’espérer. Depuis son arrivée au pouvoir en 2018, la coalition réunissant le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et la formation de gauche radicale Podemos s’est employée à lever les obstacles à cette pratique. Aujourd’hui, le gouvernement s’apprête à adopter une « feuille de route de l’autoconsommation », avec trente-sept mesures pour encourager son développement. Adossées au plan de relance économique post-Covid, elles mobiliseront environ 1,5 milliard d’euros sur cet objectif, selon le ministère de la Transition écologique.


La feuille de route compte « mettre le citoyen au centre du système énergétique » et permettre plus « d’indépendance au consommateur face au secteur énergétique traditionnel », comme le demande l’Union européenne. Le document insiste aussi sur le rôle clé des réseaux informels de citoyens, et surtout des « communautés d’énergies renouvelables », autonomes, contrôlées par leurs adhérents et dont « la finalité sera de fournir des bénéfices environnementaux, économiques ou sociaux pour leurs membres [...] au lieu de [générer] des gains financiers ».

L’émergence de petits réseaux décentralisés pourrait aussi renverser la table sur un marché détenu à 65 % par trois acteurs en 2019 : Endesa (32 %), Iberdrola (24 %) et Naturgy (9 %). En tout, cinq entreprises contrôlent près des trois quarts de la production, distribution et commercialisation d’électricité en Espagne. Elles sont réunies dans l’association Aelēc, pour défendre leurs intérêts, avant que Naturgy ne déserte cette année.

Le gouvernement table sur l’installation de 9 à 14 gigawatts (GW) de capacités de production en autoconsommation d’ici 2030. Cela représente au moins un quart des 39 GW de l’ensemble des capacités de production solaire que l’Espagne compte installer pour cette date, soit entre 5,6 et 8,7 % de la production électrique totale à la fin de la décennie. L’actuel gouvernement projette d’atteindre 100 % d’énergie renouvelable en 2050, soit trois fois plus qu’en 2030, et le soleil est sa meilleure option. Autant dire que l’autoconsommation devrait bientôt peser très lourd.

Un puissant lobbying

« Les grandes électriques ne vont pas laisser n’importe qui se mettre dans ce business. Elles essaieront de capter une quantité très importante de ces petites installations en donnant certaines garanties à leurs clients », anticipe Eduardo Collado. Ancien cadre d’Endesa, ex-directeur des opérations de l’Union espagnole du photovoltaïque et ancien président de l’Association de l’industrie photovoltaïque, il est professeur du master en énergies renouvelables de l’université internationale de Valence. « Ces entreprises ne veulent pas perdre de parts de marché. Aujourd’hui, elles sont toutes en faveur des énergies renouvelables. Ce n’était pas le cas il y a quelques années. »

« L’autoconsommation ne s’est pas développée comme elle aurait pu en Espagne, en grande partie en raison d’obstacles notamment politiques, impulsés par des grandes électriques », affirme Juan López de Uralde, député de Podemos et président de la commission parlementaire Transition écologique.


En 2015, un décret royal avait établi une série de règles rendant l’autoconsommation individuelle compliquée et l’autoconsommation collective presque impossible. La mesure la plus décriée demandait à tout usager qui versait de l’énergie dans le réseau de payer une taxe, baptisée « impôt sur le soleil » dans le langage courant. Mais le gouvernement annonçait déjà l’entrée en vigueur de cette norme depuis deux ans, ce qui avait largement refroidi les candidats à l’installation de plaques solaires, un investissement long à amortir.

« La première fois qu’on a entendu parler de “l’impôt sur le soleil”, c’était dans un document qu’Iberdrola devait présenter à ses actionnaires, avec un nom très redondant. Le même concept, avec le même nom, se retrouve dans le décret royal », raconte Laura Feijóo pour expliquer le soupçon, largement partagé, selon lequel cette norme vient des électriques. Selon Juan López de Uralde, ces entreprises exercent un puissant lobbying au Parlement : « De hauts cadres politiques du Congrès des députés vont souvent travailler dans les conseils d’administration des grandes électriques à la fin de leur carrière. En Espagne, nous avons un long historique, qui inclut deux anciens présidents : Felipe González (PSOE, pour Naturgy) et José María Aznar (PP, pour Endesa). »

Une OPA sur l’autoconsommation

Depuis, les temps ont changé. « Le passage à l’autoconsommation est inévitable, nous allons donc parier dessus, être aux côtés de nos clients pour trouver les meilleures solutions, les meilleurs équipements, les meilleurs installateurs aux meilleurs tarifs... leur offrir une solution complète pour qu’ils le fassent avec nous, et qu’ils se connectent au réseau à travers nous », explique dans un grand titre de presse économique Alejandro Sánchez, responsable produits solaires chez Endesa, dans un podcast sponsorisé par l’entreprise. Assurance tous risques gratuite pendant dix ans, panneaux solaires garantis jusqu’à douze ans. Même les subventions publiques sont un argument de vente : « Jusqu’à 40 % d’économie sur l’installation [en sollicitant la subvention] », assure le site web de l’entreprise. Le tout est assorti d’une offre maison pour relier le client au réseau, avec la promesse d’économiser jusque 40 % aux heures où le soleil ne brille plus.

« Les grandes électriques jouent avec un avantage : elles contrôlent le réseau et la commercialisation, et mettent tous les obstacles possibles à l’entrée de nouveaux acteurs », dénonce María Prado, responsable des campagnes énergie citoyenne de Greenpeace Espagne. Malgré leur changement d’attitude publique, le club des cinq influencerait toujours le législateur pour réduire la portée de ses réformes. « Nos intérêts et les leurs sont très distincts. Avec la démocratisation de l’énergie, les gens s’impliquent, ils comprennent les enjeux et peuvent participer aux décisions de politiques énergétiques, faire des économies, gagner en efficience, être plus solidaires avec la planète. L’oligopole va parier sur le contraire : plus de consommation, et l’opacité pour garder le contrôle. »

📨 S’abonner gratuitement aux lettres d’info

Abonnez-vous en moins d'une minute pour recevoir gratuitement par e-mail, au choix tous les jours ou toutes les semaines, une sélection des articles publiés par Reporterre.

S’abonner
Fermer Précedent Suivant

legende