Molenbeek, un nid de terroristes ? Cette commune de Bruxelles est le lieu d’une belle alternative

20 novembre 2015 / Julie Lallouët-Geffroy (Reporterre) avec Espaces possibles



Molenbeek, près de Bruxelles, est présenté comme un repaire de terroristes. Comme toujours, la réalité n’est pas si simple. Car dans cette commune jouxtant Bruxelles, une initiative de parc urbain autogéré est devenue un exemple extraordinaire de mixité et de tolérance.

Molenbeek, quartier populaire de l’ouest de Bruxelles, est le plus dense de la capitale belge avec 100.000 habitants. Un quartier pauvre où le revenu moyen n’excède pas les 9.000 euros/an et où la population immigrée est très présente. À sa limite Est, en bordure du quartier historique en plein renouvellement de Tour & Taxis, se trouve une ancienne friche ferroviaire que la région, à travers son administration Bruxelles environnement, a voulu réhabiliter main dans la main avec les habitants. Le résultat de l’aménagement de cet espace vert de cinq hectares, Parckfarm, est saisissant. L’autogestion organisée par l’administration tranche avec les pratiques habituelles des pouvoirs publics sur la démocratie participative et l’implication des citoyens. Ici, on est dans le réel, la création de lien social au sens propre et concret.

Le sens de l’esthétisme

Et pourtant, à lire la presse en ce moment, Molenbeek évoque un quartier laissé à l’abandon : désindustrialisation, taux de chômage flirtant avec les 60 %, communautarisme, trafic de drogues, déscolarisation.

À l’inverse, le parc est une respiration où des populations très contrastées se côtoient, les salariés en costard-cravate qui vont travailler dans les bureaux de Tour & Taxis avec les populations immigrées qui vivent dans le quartier. Une mixité étonnante surtout lorsque l’on s’aperçoit qu’elle s’étend aux personnes sans-abri, qui n’ont pas été exclues et au contraire intégrées à la vie du parc.

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Campement de SDF.

Présents depuis une dizaine d’années, avant même l’aménagement du parc, ils jouent aujourd’hui de fait un rôle de gardiens de nuit, prévenant les dégradations, le parc restant ouvert 24 h/24.

Parckfarm ne se compose pas d’un simple carré de pelouse, on y trouve un poulailler, des potagers, des ruches, un four à pain, une vaste table de pique-nique et une serre vitrée aménagée pour que l’on y cuisine et mange.

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Le poulailler KOT-KOT.

L’ensemble de ces nouveaux équipements est esthétique ; ils sont le fruit d’une biennale de design en 2014, Parckdesign. « Ce qui est beau est respecté », c’est la ligne que s’est fixée Martine Cantillon-Cuillier, en charge du projet au sein de Bruxelles environnement, et de fait, aucune dégradation n’est à déplorer depuis la création du parc.

Après la biennale, les habitants ont créé une association pour prendre le relais et gérer seuls les équipements et l’animation de l’espace. Aujourd’hui, Bruxelles environnement n’a plus qu’un rôle de financeur et de coordinateur. Arnaud Van Blommen, gestionnaire du parc explique : « Il est plus facile de fonctionner avec un référent qui prend les décisions seul, mais le lieu ne serait pas celui-ci sans la recherche de consensus. Un apprivoisement mutuel doit se créer. Les habitants comprennent vite que le parc est vraiment créé pour eux. »

Les cinq hectares d’espace vert sont aussi un lieu d’échange, de vente de produits régionaux, de rencontres, de débats et de concerts. Des ateliers gratuits sont également proposés chaque semaine. On y apprend à reconnaître les plantes, à les cultiver et à les cuisiner.

Manier le papier administratif et le dialogue institutionnel

Des visites guidées du parc sont organisées pour les touristes, les habitants d’autres quartiers, ainsi que pour des personnes fraîchement arrivées dans le pays qui souhaitent apprendre la langue française. Contraste garanti. Mustapha est très impliqué dans le quartier et dans ce parc d’un genre nouveau. « Là, j’emmène un groupe d’étrangers faire du pain. Comme ça, ils ne restent pas qu’entre eux et dans une salle de classe. C’est important d’avoir des lieux comme ici, qui permettent de faire des choses ensemble et de rencontrer du monde »

Mais n’allons pas croire que tout est parfait. Malgré une volonté commune d’améliorer le « vivre-ensemble », les tensions sont bien palpables en particulier sur un sujet : les prix. Dans la serre située au milieu du parc, des repas et boissons sont vendus mais les prix sont trop élevés pour les habitants du quartier. De quoi rendre certains réticents à s’investir, ne se sentant pas la cible du projet. D’un autre côté, le parc, par son design original, attire des populations aisées et la vente des produits augmente l’autonomie financière de l’association. Sur fond de gentrification, les habitants vivent ces transformations urbaines et doivent jongler entre sauvegarde du caractère populaire du quartier et place à accorder aux nouveaux venus en ascension sociale et aux travailleurs aisés des tours de bureaux voisines.

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La serre, au milieu du parc.

Entre les usagers, les différences sont nombreuses : financières, ethniques, mais aussi culturelles. Pas simple pour tout le monde de s’exprimer en public, de prendre une décision au consensus. Il y a un fossé entre ceux qui sont rodés au fonctionnement associatif et les habitants qui sont prêts à s’investir corps et âme mais ne savent pas manier le papier administratif et le dialogue institutionnel. Ces derniers se retrouvent dépassés, les personnes initiées au jeu associatif prennent les devants et les places les plus stratégiques. De manière générale, les populations d’origine turques et maghrébines ont, par exemple, plus de mal à s’intégrer entièrement dans le projet.

Lutte contre l’intégrisme

L’expérience Parkfarm a réussi à créer un espace où chacun peut se trouver une place, habitant du quartier, salarié aisé des bureaux ou simple passant. L’atmosphère qui s’en dégage est enthousiasmante. Bruxelles environnement a osé intégrer les habitants à la conception de ce parc et leur déléguer un certain pouvoir. Dans un contexte social difficile, un esprit de confiance et de tolérance s’installe, faisant des initiateurs du projet les premiers participants. Les tensions font parties du processus d’apprentissage de la décision en commun et de réappropriation de l’espace démocratique. C’est par ce genre d’initiatives qu’on participe à la cohésion sociale et qu’on lutte contre l’intégrisme.




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Lire aussi : A Lille, un jardin partagé par et pour les habitants

Source : esPASces POSSIBLES et Julie Lallouët-Geffroy pour Reporterre

esPASces POSSIBLES, c’est Frantz Daniaud et Mathieu Cirou. Ces deux jeunes urbanistes réalisent en 2015 un tour de France à vélo, en quête d’habitants qui transforment eux-mêmes l’espace et qui bousculent la fabrique de la ville. Pour les suivre : https://www.facebook.com/espascespossibles/?fref=ts et https://espascespossibles.org

La version complète de leur article est ici

Photos : esPASces POSSIBLES

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