Ni masque ni désinfection du camion : les éboueurs nantais s’inquiètent pour leur santé

Durée de lecture : 5 minutes

26 mars 2020 / Nicolas Mollé et Yves Monteil (Reporterre)



Pas de masques de protection en dehors de ceux qu’ils se sont eux-mêmes fabriqués, pas de désinfection de la cabine du camion benne, des quantités très limitées de gel hydroalcoolique... Reporterre a suivi, à Nantes, un camion d’éboueurs, travailleurs de haute importance en période de pandémie.

  • Nantes (Loire-Atlantique), reportage

Ils sont fidèles au poste dans la rue, aux premières lueurs de l’aube. Malgré la crise sanitaire, les éboueurs continuent de sillonner Nantes. En ce début de semaine matinal, les voici qui patrouillent à 7 h dans les beaux quartiers, de Saint-Félix aux Hauts-Pavés, remontant le pont de la Tortière. Rue de la Coquetterie, un ripeur fait un signe de la main amical à une petite-fille qui les observe derrière une fenêtre à l’étage. On repense instantanément à la chanson L’éboueur de Pigalle, évocation des fascinations enfantines pour ces « chevaliers des temps futurs, au milieu des déchets, de la moisissure ». Un peu plus loin, une habitante sort de son isolement pour aller à la rencontre d’un éboueur et pousser vers lui ses conteneurs en plastique. Sur un muret, deux sacs, dont un jaune (le tri a été abandonné en début de confinement) trônent négligemment, obligeant un agent à s’en saisir et à exposer au danger infectieux ses gants de travail. « Récemment, près d’une clinique, on s’est retrouvés face à une montagne de sacs percés, on a dû tout reprendre à la main », raconte le délégué CGT Yves Lamy.

Les « boueux » tiennent, avec les agents de nettoiement, le front de la propreté urbaine nantaise.

Mais à quelque chose malheur est bon. Vu l’ampleur de l’épidémie de Covid-19, les éboueurs de Nantes ont obtenu de leur employeur Nantes métropole le retour, dans les faits si ce n’est dans les mots, au « fini-parti ». Cette pratique les autorise à débaucher dès qu’ils ont quadrillé leur secteur et ne les oblige plus à respecter une plage horaire stricte de 6 h-13 h. La fin du « fini-parti » avait provoqué un conflit entre les agents de la collecte et la collectivité, des monceaux de sacs d’ordures s’étaient rapidement entassés en plein quartier Bouffay en 2017...

Avec ce nouveau système, en place depuis un an, l’institution souhaitait enrayer l’usure précoce de salariés préférant ne pas se ménager pour finir plus tôt. Il est donc déjà remis en cause par les incertitudes pandémiques. « Surtout pas », tient à tempérer Olivier Parcot, le directeur général des services de Nantes métropole. « On ne change pas les règles de travail, il s’agit d’ajuster les horaires, ce n’est pas tout à fait la même chose. »

Tout doit être fait pour empêcher d’autres foyers de contamination en plus du virus Covid-19

« Historiquement, on considère que l’invention des déchets remonte à la fin du 19e siècle », explique à Reporterre le sociologue Baptiste Monsaingeon, auteur d’Homo detritus. Critique de la société du déchet (Seuil, 2017). Avant l’industrialisation de masse, on parlait de détritus plus que de déchets et des métiers disparus tels que le chiffonnier assuraient leur recyclabilité. « Les hygiénistes ont alors accusé les tas d’ordures d’être responsables des épidémies. » En 2020, dans le cas du Covid-19, ce sont des animaux tels que la chauve-souris et le pangolin qui sont devenus les boucs émissaires de la pandémie. À Nantes, les rats, qui n’ont jamais vraiment déserté l’espace public, en particulier en bord de Loire, s’enhardissent. « Un matin, récemment, entre 6 h 30 et 7 h 15, on en voyait sur les trottoirs du quai de la Fosse, l’un d’eux a voulu entrer dans une poubelle », dit le chauffeur de benne Olivier Bizeul. Or les rats sont un vecteur puissant de maladies telles que la leptospirose et la salmonellose. Tout doit être fait pour empêcher d’autres foyers de contamination en plus du virus Covid-19 d’autant que ce dernier est particulièrement mortel lorsqu’il se superpose à des pathologies déjà existantes.

Les « boueux » tiennent donc, avec les agents de nettoiement, le front de la propreté urbaine nantaise, hautement stratégique lorsque l’épidémie est là. Ce qui ne les empêche pas de se sentir exposés et menacés. Un agent de maîtrise d’un des trois sites de collecte des déchets (La Janvraie, Étier et Grande-Bretagne) est récemment sorti de l’hôpital avec un diagnostic d’infection pulmonaire. « Il est aujourd’hui en confinement chez lui, après avoir donné aux équipes leurs instructions pendant toute la semaine qui a précédé son hospitalisation », dit Olivier Bizeul. Il s’exclame, la voix étreinte d’angoisse : « Ce n’est pas parce qu’on est des éboueurs qu’on peut faire partie des morts dans les statistiques ! »

L’entrée dans la crise a été rude : pas de masques de protection en dehors de ceux qu’ils se sont eux-mêmes fabriqués en se basant sur des patrons disponibles sur Internet, rien que des lingettes pour désinfecter la cabine du camion benne, des quantités jugées limitées de gel hydroalcoolique... Et surtout un non respect flagrant des distances de sécurité. Les agents se sont retrouvés serrés les uns contre les autres dans les vestiaires, en salle de pause ou dans l’habitacle de leur camion.

Les éboueurs, comme Fredo, ont fabriqué des masques eux-mêmes en se basant sur des patrons disponibles sur Internet.

« On se trouve à la limite du droit de retrait car on constate qu’il est fait peu de cas de notre sécurité », remarque le ripeur Fredo. Les fonctionnaires ont beau avoir le sens du service public, ils vont souvent travailler la peur au ventre. Olivier Bizeul gagne environ 1.700 euros nets par mois hors primes : « Je préférerais ne toucher que 84 % de mon salaire [au titre du chômage partiel, dont ne peuvent bénéficier les fonctionnaires] plutôt que de perdre ma santé. » Face au spectre d’une nouvelle grève, Nantes métropole vient en tout cas de décider en urgence de nouvelles mesures de sécurité. « Les départs matinaux des différentes équipes ont été échelonnés pour éviter le plus possible les effets de groupe », explique Olivier Parcot, et la promiscuité a été restreinte dans la cabine du conducteur à un ripeur et à un chauffeur. Des binômes resserrés sont en effet possibles dans un Nantes déserté par les voitures, sans la charge des poubelles des bars, restaurants et établissements scolaires, même si les déchets des particuliers confinés, eux, explosent.

« Ce qui est assez saisissant dans la période actuelle, conclut Baptiste Monsaingeon, c’est que l’on s’aperçoit, alors qu’elles étaient totalement invisibilisées dans les périodes de fonctionnement normal des sociétés, que l’enlèvement et les services autour des déchets font bien partie des activités dites essentielles. »





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Source : Nicolas Mollé pour Reporterre

Photos : Yves Monteil/Reporterre

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