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Idées

Noix de muscade et pétrole, même combat

Un homme fait sécher des noix de muscade en Indonésie.

Dans « La malédiction de la muscade », l’Indien Amitav Ghosh livre une analyse de la rationalité occidentale à partir de la graine de muscade. Un récit important pour changer de perspective sur la modernité et la colonisation.

À la fin du Moyen Âge, les noix de muscade étaient si précieuses qu’une simple poignée permettait d’acheter un navire ou une solide bâtisse. On en trouve aujourd’hui dans la plupart des cuisines, mais, pour peu qu’on prenne la peine d’écouter les histoires qu’elles nous racontent, elles nous bringuebalent à travers l’espace et le temps.

Le temps d’un livre, elles deviennent les protagonistes originales d’une morale somme toute classique : la colonisation a détruit des peuples et des manières d’être au monde, et il est temps de s’ouvrir de nouveau à ces cultures trop longtemps méprisées. C’est la thèse que développe, avec un sens de la narration et de l’anecdote enthousiasmant, l’écrivain et essayiste indien Amitav Ghosh dans La malédiction de la muscade. Une contre-histoire de la modernité (Wildproject, 2024).

Des objets qui racontent des histoires

Les fresques historiques développées autour d’un objet sont, ces dernières années, devenues une veine prolifique : on a ainsi appris que le sucre a été la matrice de la société industrielle, que celle-ci n’aurait pu se développer sans l’air conditionné, ou encore que certaines civilisations ont refusé d’utiliser la roue, par rejet du productivisme.

Amitav Ghosh propose une approche bien différente : il ne se sert pas de la noix de muscade comme d’un prétexte, mais entend bel et bien lui donner la parole, la considérer comme actrice de sa propre histoire. Comme dans ses autres ouvrages — tels que Le Grand dérangement (Wildproject, 2021) ou son roman La déesse et le marchand (Actes Sud, 2021) — les non-humains, y compris des objets, racontent des histoires, agissent, influent sur leur destinée et sur la nôtre.

« La malédiction de la ressource »

Voici l’histoire, en très bref : la noix de muscade, fruit d’un arbre originaire des îles Banda, un petit archipel volcanique au large de l’Indonésie, a commencé ses voyages vers l’Europe dès l’Antiquité. Elle est entrée de plain-pied dans la modernité avec l’arrivée des navires néerlandais, qui ont accosté les îles en 1621 et y ont établi une colonie. L’histoire a alors pris un tour aussi tragique que familier : convaincus que les habitants de l’île préparaient une sédition, les Néerlandais en ont passé la moitié au fil de l’épée et réservé les autres à des séances de torture publique. Les noix de muscade fonctionnent comme une analogie du monde actuel, « un exemple d’une malédiction de la ressource, explique Ghosh, joint par téléphone. Elles ont amené beaucoup de richesses, mais aussi énormément de destruction. »

Et voici que le récit commence à s’éloigner des sentiers battus. Pour Ghosh, ce ne sont pas seulement les marins qui sont venus chercher les noix, ce sont les fruits qui ont « attiré les navigateurs européens ». Déformation d’archéologue ou de passionné, Ghosh se nourrit d’une multitude de documents pour raconter son histoire, qui vont des carnets de voyage aux correspondances des colons.

« Abandonner la monoculture des noms »

Il observe que « dans les histoires que [les historiens] racontent, les entités dépourvues de langage ne sont que des décors dans lesquels se déroulent les drames humains ». Pour commencer à appréhender une nouvelle dimension, il faut, selon l’écrivain, « abandonner la monoculture des noms, qui rend toute chose comparable ». Laissons donc de côté Myristica fragrans Houtt, son nom donné par la classification classique, pour saisir la muscade telle qu’elle est évoquée dans les chants des îles Banda.

La noix de muscade est originaire des Philippines. Wikimedia Commons / Filo gèn

Le geste n’a fondamentalement rien de transgressif. « Les noms de la classification scientifique changent eux-mêmes très fréquemment », fait remarquer Ghosh. « L’enjeu, c’est de faire évoluer ce que l’on considère comme du savoir. Dans beaucoup de cultures, le savoir est enveloppé dans des histoires, des rituels, des formes de performance : vous ne pouvez pas séparer “le savoir” de ces pratiques culturelles. » Il n’y aurait ainsi pas de sens de demander à des communautés indigènes pourquoi elles brûlent des parties de la forêt sans comprendre que la pratique s’inscrit dans un rituel saisonnier, qui fait lui-même partie « d’un rapport enchanté au monde ».

Le « processus de terraformation » des colons

Mêlant différentes trames narratives de manière parfois un peu confuse, Ghosh emmène d’une colonisation à l’autre, d’un feu de forêt à l’autre. Pas besoin de noix de muscade pour trouver des illustrations concrètes des conséquences de la « monoculture des noms ». Cap sur les États-Unis : de « la nouvelle York » à la « nouvelle Angleterre », les colons ont souhaité « transformer d’immenses régions de la Terre en néo-Europes », sans essayer de s’adapter aux façons d’être au monde des habitants de ces territoires.

Ghosh analyse ces épisodes comme des « processus de terraformation », une idée chère à la science-fiction des années 1950 et qui continue de sous-tendre les rêves de conquête spatiale. Il pousse l’analyse jusqu’à affirmer que les explorateurs, des îles Banda ou d’Amérique, « n’étaient pas simplement des colons, mais aussi des philosophes, car la violence qu’ils dirigèrent contre les “autochtones” [...] jeta les bases des philosophes mécanistes qui seraient plus tard attribuées à leurs contemporains, tels Descartes et Mandeville, Bacon et Boyle ».

Une même dépendance à la muscade et au pétrole

Le livre entre ici en débat avec la pensée du géographe suédois Andreas Malm, qui soutient qu’il faut maintenir la distinction entre nature et culture pour identifier des cibles politiques — et pointer du doigt les vrais coupables qui sont, à ses yeux, les tenants de l’industrie pétrochimique. Pour Ghosh, au contraire, déconstruire cette vision mécaniste, qui ne voit la nature que comme une entité inerte, peut avoir des débouchés politiques, comme dans des luttes écologiques qui ont été remportées en invoquant le caractère sacré des terres et des forêts.

C’est là que le récit de La malédiction de la muscade devient le plus stimulant : Ghosh remarque que la noix de muscade est entrée dans la modernité en naviguant à travers le détroit d’Ormuz, par lequel transite aujourd’hui 40 % du pétrole à l’échelle mondiale. « Cinq siècles d’histoire, qui remontent aux premières rivalités géopolitiques pour le contrôle des clous de girofle, des noix de muscade et du poivre, aboutissent à ce que les pays les plus “avancés” aient tout intérêt, stratégiquement, à perpétuer le régime des énergies fossiles à l’échelle mondiale », écrit-il.

À ses yeux, le commerce d’une épice a été le creuset de la géopolitique d’aujourd’hui, la dépendance des Occidentaux à la muscade ou au pétrole n’étant finalement pas si différente.

« Seriez-vous disposé à réduire l’empreinte géopolitique qui se dissimule dans votre empreinte carbone ? »

Il souligne que les armées sont particulièrement dépendantes aux combustibles fossiles. On comprend mieux leur présence dans le détroit, lieu stratégique pour le commerce mondial. Pour Ghosh, un programme réellement décolonial ne peut donc se mener sans envisager sérieusement une « diminution de la stature géopolitique » des pays occidentaux.

Il en tire une question particulièrement stimulante : « Seriez-vous disposé à réduire l’empreinte géopolitique qui se dissimule dans votre empreinte carbone ? ». Une interrogation qui redevient pertinente chaque fois que l’on sort une noix de muscade du placard.

La Malédiction de la muscade. Une contre-histoire de la modernité, d’Amitav Ghosh, aux éditions Wildproject, janvier 2024, 360 p., 25 euros.

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