Notre-Dame-des-Landes, à nouveau sous pression, imagine un avenir heureux

Durée de lecture : 6 minutes

22 septembre 2015 / Nicolas de La Casinière (Reporterre)

Un juge des expropriations devait intervenir à Notre-Dame-des-Landes ce mardi 22 septembre. L’Etat remet la pression, alors que, samedi, se déroulait sur la Zad la fête des Battages. Un rassemblement populaire réussi, où l’on a parlé des projets au long cours. Mais face au juge et à la police, les opposants se remobilisent.

Actualisation - Mardi 22 septembre, 14h48

A 8 h 45, le juge des expropriations est venu en cravate accompagné d’un gradé de gendarmerie en képi sur la Zad. Il voulait rendre visite à la première de trois maisons à exproprier. Il n’a pas atteint de la première barricade. Un kilomètre en avant, il a été accueilli par une grosse centaine d’opposants qui lui ont signifié qu’il n’était pas le bienvenu. Le magistrat a pris des photos avec son téléphone. L’officier de gendarmerie a tiré sur la cagoule d’un zadiste, qui s’en est aussitôt pris à son talkie walkie. L’officier a mis la main sur son arme de service en clamant « OK, OK on s’en va. Pas de caillassage, pas de caillassage ! » Quelques pierres ont quand même volé vers les véhicules 4x4 blancs, sans marque de gendarmerie, stationnés en arrière. Quatre gendarmes en tenue anti émeute en sont sortis pour couvrir la retraite du magistrat et de leur officier et le convoi a fait demi tour après le tir d’une grenade lacrymogène. Les zadistes ont riposté par des fusées pyrotechnique avec un joli feu d’artifice horizontal. En un quart d’heure, sans réel face à face, l’opération était achevée.


- Notre-Dame-des-Landes, reportage

Plus que jamais, la Zad de Notre-Dame-des-Landes se trouve tiraillée entre deux ambiances et deux échelles de temps. Les saisons agricoles ancrent des projets, des récoltes, des discussions sur les usages agricoles partagés. Mais à court terme l’éventualité d’une opération militaire d’expulsion est dans tous les esprits. Une menace prise au sérieux. Des rouleaux d’affiches clamant « En cas de démarrage des travaux ou d’expulsion de la Zad, mobilisations, occupations, blocages » viennent d’être tirées. Le week end dernier, chacun est reparti avec un paquet.

Samedi 19 septembre, la fête des Battages avait fière allure dans la ferme occupée de Saint-Jean-du Tertre. Le rassemblement a télescopé les deux préoccupations, long terme et autogestion, branle-bas et combat et riposte large en cas d’attaque du périmètre.

D’un côté les discussions sur les semences paysannes, la visite de la meunerie qui fournit le pain de la ZAD, mais aussi de squat de migrants à Nantes. Un stand étale des exemplaires d’une brochure sur l’histoire des communs agricoles de secteur au XVIIIe siècle et un bel étal de sac kraft présentant les farines produites, testées, élaborées. Le sac d’oignons est à 2 euros le kilo, prix de soutien. La récolte a été belle cet été.

Du battage avant le juge

La fête brasse du grain à moudre et a pétri des miches de bon pain cuites aussitôt. Cette fête est un rituel récent des étés de la Zad. Mais le calendrier l’a placée trois jours avant la venue annoncée d’un juge des expropriations, qui sera mardi matin 22 septembre sur place, bien encadré par les forces policières. Un petit déjeuner d’accueil est appelé par le mouvement des zadistes ce mardi matin, au carrefour stratégique de la Saulce. L’association citoyenne Acipa convie de son coté à un rassemblement de soutien l’après-midi à Nantes devant le Palais de justice. Ce partage des tâches n’empêche pas l’unité face à une éventuelle intervention policière.

La menace se ravive depuis les jugements du 17 juillet dernier, les opposants ayant été déboutés en première instance de leurs recours sur la loi sur l’eau et le déplacement des espèces protégées. La promesse du gouvernement est pourtant de ne pas procéder à des expulsions avant que tous les recours aient été purgés, c’est-à-dire parvenus au terme des appels et cassations.

Mais les déclarations de Manuel Valls laissent entendre que le respect de ces échéances et de la parole donnée ne seraient plus d’actualité. Le préfet de région n’a pas dit autre chose.

Quant à Stephan Bossoreille de Ribou, l’ancien lieutenant-colonel d’infanterie devenu sous-préfet chargé du projet d’aéroport, il confie à Ouest-France « ne pas vouloir temporiser jusqu’après l’élection présidentielle (...). Tout le monde, aujourd’hui, se met en ligne pour être en capacité d’y aller quand le top sera donné. »

Provocation ou procédure ordinaire ?

Ces annonces d’une volonté affichée se traduiront-elles par l’envoi de convois bleus et de troupes de maintien de l’ordre sur la Zad dans les semaines qui viennent ? Lors de la fête des Battages, beaucoup y croient sans y croire. « On ne verra rien avant la COP 21, et les élections régionales en décembre », analyse une zadiste en pétrissant au soleil une belle boule de pâte à pain. « Mais on peut imaginer des actions de provocation, directes, voire par des agents infiltrés, pour obtenir des images exploitables politiquement », craint un autre. « Ce sont juste des gesticulation de plus, pas de quoi paniquer », tempère un paysan.

« Les effets d’annonces, on en entend depuis deux ans. Il y a une force de répétition. Mais c’est vrai on prend ça plus au sérieux qu’il y a quelques mois... » indique un autre, arborant un T shirt « Q de plomb », du nom du banquet d’un cochon du cru grillé à la broche et de coups à boire qui assemble régulièrement les paysans du coin. Une fête populaire, à la bonne franquette, plus large que le réseau militant, de gens se targuant d’avoir le cul trop lourd pour être bougés facilement. Et la visite du juge des expropriations ce mardi ? « Une provoc’. » « Non, c’est juste une procédure qui suit normalement son cours, et si le juge constate qu’il ne peut pas accéder aux maisons, il repartira. »

Galettes œuf fromages fumantes ou frites de patates récoltées la veille, dans le champ d’à côté, la fête des Battages reprend ses droits. Sous un barnum, auprès des pommiers, une équipe lit à tour de rôle des témoignages, hilarants, poignants, sensibles, toniques, collectés entre Notre-Dame-des-Landes et le Val de Susa. Les zadistes sont sensibles à ces partages d’imaginaires dans les luttes, venant d’adolescents aux regards décalés, ou d’anciens, octogénaires italiens déterminés de la vallée des No Tav.

La machine a fabriquer des pâtes torsadées plaît aux enfants, mais les pâtes dures, à croquer, un peu moins. Les paysans discutent des tamisages et des farines, du son récupéré et donné aux cochons du voisin, à l’autre ferme occupée, celle de Bellevue. Des amateurs de semences rares partagent avec gourmandise des graines ocre d’épeautre originaire du Caucase mais qui a fait une petite percée ici en Loire-Atlantique. Des épingles à linge tiennent une ribambelle de petits sacs en papier de graines de tomates.

Une belle expo photo court sur les murs et les bottes de pailles jusqu’au moulin « à meule de granit », on n’est pas en Bretagne pour rien. Le trieur et la vis sans fin font trembloter un petit nuage de farine blanche dans la lumière du hangar. Sur un de ces clichés, un tracteur dans un champ fleuri, de trois-quart arrière avec cette légende amusée : « En route vers le communisme ! »


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Lire aussi : Les opposants de Notre-Dame-des-Landes interpellent l’Etat : « Le climat ou l’avion, il faut choisir »

Source : Nicolas de La Casinière pour Reporterre

Photos : © Isabelle Rimbert/Reporterre

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