Nucléaire : la routine et l’enfer

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27 mars 2011 / Guillaume Malaurie

« Il est en grand temps que la démocratie vienne demander des comptes à la technocratie de l’atome. »


Ce que l’on apprend au compte goutte sur l’état des réacteurs de Fukushima avant le tsunami est atterrant et devrait amener à un examen de conscience approfondi de tous les partisans de bonne foi de l’atome civil.

Explication.

Alors que le risque sanitaire du nucléaire est infini, inchiffrable, impensable en douleurs et en tragédies pour les individus exposés par les poussières radioactives, mais aussi pour leurs enfants et les enfants de leurs enfants, on constate effaré que la banalisation de cette technique et la routine de la gestion et des contrôles, avait conduit au Japon à un invraisemblable laxisme.

Manifestement, la sécurité était devenue une variable d’ajustement des business plan de l’industrie atomique. En tout cas, au Japon, c’est maintenant de notoriété publique. Un « détail » d’abord : Tepco, la société japonaise exploitante de Fukushima n’assurait plus depuis sept mois les six réacteurs de la centrale. Raison invoquée selon l’Afp : « les tarifs étaient trop élevés ». On se pince ou on hurle, mais ce n’est là qu’une broutille.

Le plus ancien des réacteurs de la centrale, le n°1, venait d’obtenir une prolongation de dix années supplémentaires, soit au-delà de quarante ans, et avait fait l’objet, comme c’est obligatoire, d’une inspection pour obtenir le feu vert de l’autorité de contrôle nippone. Des craquelures avaient été officiellement constatées sur le groupe électrogène de sûreté et des travaux devaient y mettre bon ordre.

Mais ça, c’était pour la version officielle. En fait, Tepco avait reconnu, dix jours avant la catastrophe, qu’il avait faussé les données transmises aux autorités de contrôle ! La vérification d’une trentaine de pièces supposées avoir été réalisée ne l’avait pas été. Pareil pour une valve de contrôle de température du réacteur qui n’avait pas été testée , tenez-vous bien, depuis onze ans.

L’ancien préfet de Fukushima, Eisaku Sato, avait déjà dénoncé l’inefficacité de l’agence des contrôles notamment s’agissant des craquelures cette fois-ci sur l’enceinte même du réacteur. « Un ingénieur cité par le New-York Times, qui a contribué à la fabrication des réacteurs de la centrale Fukushima Dai-Ichi, rappelle Antoine Bouthier dans le monde.fr, avait même déclaré : "Il était grand temps de remplacer le réacteur. Certes, le tsunami l’aurait endommagé de toute façon. Mais les tuyaux, la mécanique, l’informatique et même l’ensemble du réacteur étaient vétustes, cela n’a fait qu’aggraver le risque."

Saura-t-on jamais si ces négligences de routine ont été ou non pour partie responsable du blocage des systémes de secours et de l’incapacité dans laquelle étaient les responsables du site de connaître la température du cœur du réacteurs au début du sinistre ? Au vu de l’état du matériel aujourd’hui, sans doute jamais.

Une question plus générale demeure. Pourquoi aujourd’hui, tous les exploitants, à commencer par les français, envisagent-ils de prolonger les réacteurs de "deux fois dix ans" comme Edf, voire de trente ans, c’est-à-dire jusqu’à soixante ans ? Réponse officielle, : parce qu’ils tournent comme des horloges suisses. Et d’ailleurs les autorités de sûreté nationales sont tenues de valider cette sécurité maximale.

On a vu ce que valait cette assurance au Japon. On laissera le lecteur imaginer ce que ces mêmes garanties peuvent valoir en Chine ou en Russie où l’indépendance des autorités de sûreté doit être à peu prés comparable à celle de la presse

Pour comprendre le contexte, on ne peut pas ne pas souligner ce truisme : ne pas fermer une centrale qui pourrait ou devrait l’être permet d’économiser la construction d’une nouvelle centrale. Une simple décision administrative, un simple paraphe, vaut le prix d’un réacteur neuf. En France, les prochaines visites décennales intéressent 34 réacteurs trentenaires. L’exploitant envisage de les prolonger tous.

De surcroît, une telle décision permet de remettre à plus tard un autre coût : le démantèlement du réacteur qu’on devrait détruire. Or un démantèlement est estimé aujourd’hui au prix d’une centrale neuve. Et ce n’est qu’une estimation, car aucune centrale n’a encore été démantelée en France. Mieux, l’évaluation produite par Edf est contestée par la Cour des Comptes, et est très en-dessous de celle produite en Grande Bretagne. Mieux encore , Edf qui devait provisionner les sommes nécessaires est trés en retard sur le plan de route et vient d’être autorisée par décret à réaliser un tour de passe passe, indescriptible est le mot, lui permettant de se défausser de la garantie des provisions. Voir aussi ici l’analyse de Corinne Lepage.

Pour faire vite : en prolongeant de dix ans une seule centrale âgée de trente ans , ce qui est le cas pour Tricastin et devrait ou aurait dû être le cas pour Fessenheim, on économise le prix de deux. C’est tentant.

Car cette opération, il faut le savoir, structure le bilan financier d’Edf bien plus précaire qu’il n’y parait mais aussi de GDF Suez qui vient d’obtenir les premières autorisations de prolongement pour ses centrales belges. La santé de ces entreprises, le niveau de confiance sur les marchés financiers est donc gagé sur le pari du vieillissement sans pépin.

Une bonne nouvelle cependant. Une très bonne nouvelle. La décision de Bruxelles de confier la tutelle des « stress tests » sur les 143 réacteurs aux experts nucléaires de la Commission européenne et à l’ENSRG, un groupe indépendant de régulateurs européens créé en 2007. Même si c’est l’ASN qui réalise en France les tests, ceux-çi seront soumis pour validation aux experts européens.

Manifestement, le Commissaire à l’énergie Günther Oettinger estime que des réacteurs ne passeront pas l’épreuve des « stress tests ». Il l’a dit explicitement à plusieurs reprises : "Je pense que le test de résistance que nous voulons mener sur tous les réacteurs nucléaires montrera qu’ils ne satisfont pas tous aux plus hautes normes de sécurité", a-t-il déclaré sur Arte. "En Allemagne, a rappelé Oettinger, les autorités viennent de décider d’arrêter pour un trimestre sept réacteurs, Les tests de résistance montreront que l’un ou l’autre des 143 réacteurs (de l’UE) aura du mal à satisfaire les plus hautes normes".

A quel pays pense-t-il ? A la Slovaquie ? Aux plus vieux réacteurs allemands du Bade Wurtemberg ? A certains réacteurs anglais ? Au réacteur de Fessenheim ? En tout cas, c’est une manière polie de dire que certains Autorités de Sûreté Nationales nous baladent. Ecoutez le Premier ministre luxembourgeois Jean-Claude Juncker : "Il ne faut pas que les experts qui mènent les tests soient liés au lobby nucléaire".

Il est en tous cas grand temps que la démocratie vienne demander des comptes à la technocratie de l’atome. Le temps des gros secrets et des petits arrangements entre nucléocrates du même monde, du même pays, des mêmes écoles et des mêmes cénacles doit s’achever.

Il faut aussi que nos sociétés sortent du "déni" selon le mot très juste du sociologue Frédérick Lemarchand. Des sociétés qui constatent après Tchernobyl et pendant la fusion en direct des réacteurs de Fukushima l’ampleur des risques pris pour eux-mêmes et pour leurs enfants et qui ne savent plus si l’on peut s’affranchir ou non de cette dépendance. Qui se sentent un peu responsables et pas vraiment coupables. Qui infusent un sentiment de lâcheté qui ronge. La plupart des techniciens leur disent en effet depuis un demi siècle que vivre sans nucléaire c’est inconcevable. Cette irréversibilité qui consacre l’impuissance politique au nom des lois technologiques est devenu l’un des cancers de notre vie démocratique.

Et puis supportera-t-on encore longtemps les scénes de ménage pathétiques d’Henri Proglio (Edf) et de Anne Lauverjeon (Areva) qui se faisaient ostensiblement la gueule lors de leur audition le 16 Mars dernier à l’Assemblée Nationale ? Comme si leur compétition d’intérêt sur les marchés et la guerre de leurs EPR respectifs devait encore une fois être mis en avant alors que nous attendons d’eux en ces moments tragiques de mettre la sécurité tout en haut de la pile. Fukushima pose des questions métaphysiques à nos sociétés. Et pas seulement des questions de cours sur les avantages comparés du charbon et de l’atome.

Oui, il est temps de sortir du jargon des ingénieurs des mines qui aiment à parler de "Sûreté nucléaire". Sauf qu’on ne sait jamais bien si ce terme renvoie à la pérennité de la filière ou à la sécurité sanitaire des populations. Levez le doute !

Car une des leçons de Fukushima, c’est que la démocratisation "aval" des radiations à l’Iode et au Césium est bien à l’oeuvre dans l’eau, dans l’air, dans la mer, dans la végétation, les cultures agricoles.... Il est temps que cette démocratisation irradie de ses lumières "l’amont" (1) de la filière industrielle.

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Note :

(1) Amont et Aval sont des mots utilisés courament dans le langage des exploitants de centrale en France. "Aval" concerne par exemple le traitement des déchets et le démantèlement.

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Source : http://planete.blogs.nouvelobs.com/...

Lire aussi : Les nucléaristes gonflent une nouvelle bulle

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