On a trouvé l’esprit du capitalisme dans une soupe à la tomate

2 septembre 2017 / Jean-Baptiste Malet (Reporterre)



En racontant l’histoire des conserves de soupe Campbell rendues célèbres par Andy Warhol, Daniel Sidorick décrit la violence sociale à l’œuvre au sein de la Campbell Soup Company, qu’il décrit comme un « condensé de capitalisme ».

Symbole de la société de consommation popularisé par Andy Warhol, l’histoire des boîtes de soupes Campbell est, pour l’historien Daniel Sidorick, un « condensé de capitalisme ». Le prix des conserves Campbell ayant été longtemps fixé à dix cents, les dirigeants de la firme née au XIXe siècle à Camden (New Jersey) cherchèrent à augmenter sans relâche la productivité des ateliers en abaissant continuellement les coûts de production. Par sa féroce répression antisyndicale, son contrôle absolu de la chaîne d’approvisionnement des usines produisant de la nourriture industrielle, son recours précoce à l’organisation scientifique du travail, sa quête obsessionnelle d’une production à bas coût assurée par des travailleurs immigrés, et ses stratégies d’individualisation des travailleurs à la chaîne, la violence de l’histoire de la Campbell Soup Company rend caduc le célèbre argument d’Andy Warhol selon lequel les boîtes de soupes Campbell seraient « banales ».

Ce livre nous prouve le contraire, en faisant la démonstration qu’il n’y a rien de plus complexe que l’histoire d’une marchandise. La boîte de soupe Campbell, à elle seule, est à même de raconter des pans entiers de l’histoire sociale, industrielle et politique. Le titre de cette grande histoire critique de la Campbell Soup, « condensé de capitalisme », tient toutes ses promesses. À sa lecture, on comprend aisément que l’ouvrage, malheureusement non traduit en français, ait été plusieurs fois primé par des jurys d’historiens aux États-Unis.

Aux amateurs d’art, aux révoltés contre l’ordre établi, Daniel Sidorick rappelle qu’Andy Warhol dessina jadis le graphisme de marchandises Campbell commercialisées en supermarchés. C’était en 1985, peu après que l’artiste ne vende des œuvres à la multinationale.

Parce que l’ouvrage retrace la grande histoire conflictuelle d’un emblème du capitalisme, on comprend au fil des pages les stratégies impitoyables de la direction férocement anticommuniste qui brisa de grandes grèves ; on découvre les visages d’ouvriers Campbell qui se sont enrôlés dans les Brigades internationales durant la guerre d’Espagne ; ainsi que ceux d’autres syndicalistes qui, dans les années 1940, ont animé une structure d’éducation populaire où l’histoire de l’art était enseignée. Ceux-là, pour avoir osé se dresser contre un géant de l’agroalimentaire au « pays de la Liberté », furent jugés et emprisonnés sous le maccarthysme. Purgés, brisés, ils moururent anonymes et pauvres, loin des mondanités new-yorkaises d’un célèbre artiste pop art.


  • Condensed Capitalism : Campbell Soup and the Pursuit of Cheap Production in the Twentieth Century, de Daniel Sidorick, Ithaca (NY), ILR Press, 2009, 300 p.



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Lire aussi : Pourquoi la tomate raconte-t-elle le capitalisme d’aujourd’hui ?

Source : Jean-Baptiste Malet pour Reporterre

Photo :
. chapô : édition spéciale de la Campbell Soup avec une signature d’Andy Warhol. Wikipedia (Jonn Leffmann/CC BY 3.0)

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