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ReportageÉconomie

« On n’a pas signé pour fabriquer des armes » : l’inquiétude de salariés Renault face à un projet de drones militaires

L’usine de Cléon est pressentie pour fabriquer les moteurs des drones Chorus.

Fin 2026, le groupe Renault devrait fabriquer des drones kamikazes pour le compte de l’armée. À Cléon, le site pressenti pour produire les moteurs, les salariés sont partagés sur la militarisation de leur usine.

Cléon (Seine-Maritime), reportage

Seuls ou en petits groupes, les salariés de Ampère (une filiale de Renault), à Cléon, convergent vers le tourniquet d’entrée de l’usine, tandis que, faisant le chemin inverse, d’autres employés prennent la route du parking. Il est 13 h 30 et l’équipe de l’après-midi remplace celle du matin dans l’usine située au sud de Rouen. Une usine qui, depuis 1958, produit des moteurs et des boites de vitesse pour la marque au losange.

Produire pour l’armée ? Si la révélation du projet par la presse le 19 janvier suscite un certain nombre d’inquiétudes au sein du personnel, celui-ci n’est qu’un sujet de discussion parmi d’autres au vu de la situation sociale de l’usine. « Moi, je suis sur un secteur qui va fermer, donc on parle plus de nos mutations », glisse à l’improviste un salarié, puis d’ajouter avant de filer vers le tourniquet : « C’est vrai que ça fait peur. Si un jour il y a une guerre, on sera les premiers bombardés. »

Devant l’entrée du secteur fonderie, peu de salariés acceptent de parler des drones. © Émilie Sfez / Reporterre

Cette nouvelle production qui divise les salariés, c’est le drone Chorus. Un engin développé par l’entreprise d’armement Turgis Gaillard en collaboration avec Renault — qui devrait ouvrir dès la fin de l’année une chaîne d’assemblage dans son usine du Mans. Le site de Cléon, seul site français du groupe à fabriquer des moteurs, se chargerait quant à lui de la propulsion. Selon les informations distillées par le constructeur, la capacité mensuelle de production serait de 600 drones par mois.

Devant l’usine de Cléon, difficile d’obtenir des réactions des employés sur ce sujet. Une attitude qui, pour William Audoux, secrétaire CGT de l’usine, s’expliquerait par une peur de représailles de la part de la direction. Casquette vissée sur la tête, et badges épinglés à la veste, ce vétéran travaille dans l’usine depuis plus de trente ans et en connaît parfaitement les arcanes. Selon lui, les avis sur ce projet sont assez partagés au sein du personnel. « Certains salariés sont assez choqués et ne veulent pas entendre parler de ça, d’autres disent : “Oui mais l’avenir est incertain, ça nous fera peut-être du travail”. Il y a tout ça de mélangé. »

Une taille impressionnante

D’après les informations du journal l’Usine Nouvelle qui a révélé l’affaire en janvier, le projet Chorus consistera en des munitions téléopérées à long rayon d’action, des engins à usage unique, destinés à s’écraser sur des cibles à l’instar d’un missile de croisière. Selon le média, le drone devrait mesurer 8 mètres de long pour 10 mètres d’envergure, pour une portée hypothétique de 1 000 kilomètres. Des dimensions hors norme pour une munition rôdeuse : le Shahed 238 iranien et son pendant russe, le Geran-3, plus gros engins de ce type actuellement en service, ne mesurent que 3,5 mètres.

Suite à sa sortie dans la presse, la nouvelle a été officiellement confirmée quelques jours plus tard aux salariés de l’usine du Mans. Pourtant, à Cléon, aucune communication n’est pour le moment venue confirmer ou démentir cette nouvelle.

Depuis 2006, l’usine de Cléon est passée de 5 000 à 2 500 salariés. © Émilie Sfez / Reporterre

« La direction nous dit que pour l’instant il y a encore des discussions en cours, mais que si ça devient officiel, nous aurons un CSE extraordinaire dans la foulée », explique William Audoux.

Interrogé afin d’obtenir des explications sur cette situation, le groupe Renault s’est refusé à tout commentaire sur le calendrier du projet, ainsi que sur les caractéristiques techniques du drone. Le constructeur a cependant admis que certaines des pièces de ces engins devraient être directement issues de la construction automobile. « Le Groupe dispose d’un savoir-faire recherché dans la conception, l’industrialisation et la production en grande série d’objets hautement technologiques, tout en maîtrisant la qualité, les coûts et les délais. Certaines pièces du drone seront effectivement issues de ce savoir-faire automobile. »

Un début de production à la fin de l’année 2026

Selon nos informations, dix moteurs devraient tout de même être prélevés cette année sur la production du site normand, pour procéder à des essais sur des prototypes.

Au Mans, les choses sont plus précises. Contacté par Reporterre, Richard Germain, secrétaire CGT du site sarthois, précise que la construction de la nouvelle ligne d’assemblage devrait débuter dès le premier semestre 2026 pour un début de production à la fin de l’année. Cette nouvelle chaîne devrait employer une soixantaine de personnes, toutes recrutées au sein de l’usine sur la base du volontariat.

Contrairement au Mans, aucune nouvelle chaîne ne devrait voir le jour à Cléon, le drone devant être propulsé par un simple moteur 2L diesel, déjà produit par l’usine, selon la CGT. Pourtant, malgré cela, la nouvelle ne passe pas auprès de certains employés.

«  Si on avait voulu travailler dans l’armement, on aurait postulé ailleurs que chez Renault  », déclare Eric. © Émilie Sfez / Reporterre

« Avec les collègues, on n’a pas signé pour fabriquer des armes de guerre pour aller abattre des gens à l’autre coté de la planète », témoigne avec émotion un salarié à sa sortie de l’usine, sous couvert d’anonymat, avant d’ajouter : « Nous, on est là pour fabriquer des pièces automobiles, mais pas pour nous engager dans un quelconque conflit pour des capitalistes, ça ne nous concerne pas. »

À ses côtés, son collègue Eric, renchérit : « Les capitalistes ne risquent rien, ils engagent juste leur pognon au détriment de la vie des autres. C’est une aberration. »

Une position partagée par la CGT, le syndicat majoritaire à Cléon, pour qui il n’est pas question de soutenir la militarisation d’usines civiles.

« Nous à la CGT, on a pas du tout envie de participer à cette course mondiale à l’armement pour qu’une minorité de milliardaires se partagent la planète », déclare William Audoux, qui fustige aussi l’argument de l’emploi, souvent avancé par les partisans du projet. « Des moteurs thermiques, on en fait 11 000 à 12 000 par mois, donc 600 moteurs en plus, ça fait 30 moteurs par jour. On ne le verra même pas », dit-il. Pourtant, l’usine de Cléon est, depuis des années, dans une situation très préoccupante.

Plusieurs projets similaires en développement

À l’abri des bourrasques de vent froid qui souffle ce jour-là sur la vallée de la Seine, William Audoux nous tend une liasse de graphiques, sur l’évolution de l’emploi et de la production de l’usine. Sur chacun d’entre eux, courbes et histogrammes sont en chute libre. Ainsi, le site ne compte plus que 2 500 salariés en CDI contre 5 000 en 2006, un chiffre qui continue de diminuer.

De même, la production de moteurs thermiques a été divisée par trois depuis 2018, passant de 681 000 à 222 000 en 2025. Si l’usine produit également des moteurs électriques, leur production nécessiterait 5 à 7 fois moins de travailleurs selon William Audoux. « Dans un moteur thermique, il y a des pistons, il y a des bielles [pièce d’un moteur à piston]. Dans un moteur électrique, vous faites surtout de l’enroulage », explique le syndicaliste.

«  Si ça peut amener du travail pourquoi pas, après, c’est ce à quoi ça va servir qui nous inquiète le plus  », explique Jonathan Le Moal, salarié de l’usine. © Émilie Sfez / Reporterre

Une situation précaire qui pour Jonathan, rencontré à l’entrée du site, pourrait contribuer à maintenir une pression sur les salariés. « Il y en a qui seraient prêts à accepter tout et n’importe quoi, parce qu’il faut bien nourrir leur famille, subvenir aux besoins, payer les factures, dit-il. Il y en a d’autres pour qui c’est un peu plus facile de dire “non, je m’en vais”. On a un peu tous les profils. »

Le projet Chorus n’est pas le seul programme en France impliquant la production industrielle de drones par un constructeur automobile. Ainsi, les ingénieurs de Renault seraient en train de plancher sur un drone militaire terrestre, en collaboration avec la société de véhicules militaires Arquus. Par ailleurs, le missilier MBDA se serait rapproché d’un constructeur automobile dont le nom n’est pas encore connu pour la fabrication de sa munition rôdeuse « One way effector » à hauteur de 1 000 exemplaires par mois. Contacté par Reporterre, Renault a démenti avoir été approché pour ce projet-ci.

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