Ouragans « monstres » dopés au changement climatique : faut-il une nouvelle catégorie ?
Passage de l'ouragan Melissa à Sainte-Catherine, en Jamaïque, le 28 octobre 2025. - © Ricardo Makyn / AFP
Passage de l'ouragan Melissa à Sainte-Catherine, en Jamaïque, le 28 octobre 2025. - © Ricardo Makyn / AFP
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L’ouragan Melissa, l’un des plus intenses jamais observés, a dévasté la Jamaïque, le 28 octobre. L’intensité de ces cyclones va augmenter avec le réchauffement climatique, posant la question d’un changement de classification.
Les prévisionnistes parlaient de lui comme d’un « monstre ». L’ouragan Melissa a atteint comme prévu les côtes de la Jamaïque, pays insulaire des Caraïbes, le 28 octobre. Et il a malheureusement tout dévasté sur son passage.
Le bilan humain et matériel n’a pas encore été établi par les autorités, mais les premières images qui nous parviennent — malgré les coupures d’électricité — montrent des toitures arrachées par la puissance des vents, des habitations réduites en morceaux et des inondations dues aux pluies torrentielles. Le Premier ministre jamaïcain, Andrew Holness, parle de son pays comme d’une « zone sinistrée ».
D’après le National Hurricane Center (NHC), organisme étasunien de surveillance des cyclones, l’ouragan Melissa « a touché terre dans l’ouest de la Jamaïque […] avec des vents soutenus maximums [sur une minute] estimés à 296 km/h ». Le phénomène était alors classé catégorie 5 sur l’échelle de Saffir-Simpson, l’outil de classification de l’intensité des cyclones tropicaux qui se forment dans l’hémisphère ouest. Il s’agit du plus haut niveau prévu par cette échelle.
Selon une analyse AFP des données météorologiques de l’Agence étasunienne d’observation océanique et atmosphérique (Noaa), c’est même la tempête tropicale la plus puissante à toucher terre en 90 ans.
« L’ouragan Melissa s’inscrit clairement parmi les plus intenses observés dans l’Atlantique ces dernières années », affirme Davide Faranda, climatologue au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE) de l’Institut Pierre-Simon Laplace. Selon l’analyse ClimaMeter qu’il a coécrite, l’ouragan Melissa présente des vents moyens supérieurs d’environ 8 km/h, des précipitations plus abondantes d’environ 10 %, et une structure atmosphérique plus chaude de 0,5 °C que les cyclones analogues du passé. « Ce profil en fait un ouragan emblématique du climat actuel : pas inédit par sa nature, mais amplifié par le réchauffement de fond des océans et de l’atmosphère », poursuit-il.
« Pour faire un ouragan, il faut un ensemble d’ingrédients, rappelle Françoise Vimeux, climatologue à l’Institut de recherche pour le développement. Au départ, il va se former à partir d’une dépression, puis se nourrir de la chaleur de l’océan. Il faut aussi des conditions de vent sur la verticale, à la fois en intensité et en direction, pas trop chaotiques. Mais c’est vraiment grâce à la chaleur de l’océan, qui est son carburant, qu’il va se maintenir. » Or les températures des eaux sont anormalement chaudes dans cette partie des Caraïbes en ce moment, ce qui a conduit l’ouragan Melissa à prendre cette intensité.
Des cyclones plus intenses
Faut-il donc craindre une augmentation du nombre de phénomènes cycloniques, avec l’accélération du changement climatique et l’élévation des températures ? « Dans l’état actuel des connaissances, contre toute attente, des températures de surface de la mer plus chaudes ne conduisent pas forcément à une augmentation du nombre de cyclones, répond Fabrice Chauvin, chercheur au Centre national de recherches météorologiques du CNRS et de Météo-France. D’ailleurs, les modèles indiquent plutôt une stagnation, voire une baisse du nombre de cyclones à l’échelle globale. »
En revanche, sur l’ensemble des cyclones qui vont rester, ceux-ci seront beaucoup plus intenses. « Dit autrement, la proportion d’ouragans de catégorie 4 ou 5 va augmenter avec le réchauffement climatique », résume Françoise Vimeux. De là à modifier et adapter les catégories ?
« C’est une question récurrente, qui revient à chaque fois qu’il y a un cyclone puissant », constate le chercheur Fabrice Chauvin. De son côté, il ne pense pas que l’échelle de Saffir-Simpson (dont la catégorie 5 s’arrête à 252 km/h) soit obsolète. « Elle a été faite pour estimer des dégâts [sur des infrastructures construites par les humains], rappelle Fabrice Chauvin. Qu’on passe à des vents de 300 ou 310 km/h, je ne pense pas que les dégâts seront forcément plus intenses. Ils sont de toute façon catastrophiques en catégorie 5. »
Robert Simpson lui-même, l’un des créateurs de cette échelle, estimait en 2001 qu’il n’était pas nécessaire de créer une catégorie 6, les dégâts provoqués par des vents supérieurs à 252 km/h étant déjà considérables.
Une échelle à repenser
De nombreux scientifiques plaident pour élargir la vision et la catégorisation des tempêtes tropicales. « L’échelle de Saffir-Simpson, centrée uniquement sur la vitesse du vent, devient de moins en moins représentative de ces nouveaux ouragans, estime Davide Faranda. Les pluies extrêmes, la rapidité d’intensification et la taille des systèmes jouent aujourd’hui un rôle déterminant dans les impacts. » Selon lui, « il devient donc nécessaire de repenser la classification des cyclones pour intégrer ces dimensions et mieux rendre compte de leur danger réel dans un climat en mutation ».
« On pourrait moduler cette échelle avec un indice de pluviométrie, parce qu’on sait que les ouragans vont être beaucoup plus pluvieux, or les pluies torrentielles aussi sont dévastatrices, pas seulement le vent », abonde Françoise Vimeux. Pour un réchauffement global de 2°C, les modèles indiquent un risque d’augmentation des pluies cycloniques de l’ordre de 12 %. L’élévation du niveau des océans fait également peser un risque accru d’inondation associé aux cyclones tropicaux.
Autant de risques auxquels il va devenir impossible de s’adapter. « Les capacités de résilience à ces ouragans de catégorie 5, via l’adaptation classique, touchent vraiment des limites. Il est impossible de dimensionner les lieux de vie, les entrepôts, les entreprises, pour résister à des vents de 300 km/h », dit Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue au LSCE. Plutôt que de s’adapter, il est donc nécessaire de limiter au plus vite le changement climatique, et donc les émissions de gaz à effet de serre.
La Jamaïque, un pays en première ligne du changement climatique... alors qu’il émet peu de gaz à effet de serre
La Jamaïque et les petits États insulaires des Caraïbes sont les premières victimes du changement climatique, alors qu’ils n’en sont pas responsables. En Jamaïque, les émissions de CO2 par habitant s’élèvent à 2,3 tonnes par personne — c’est 9,4 tonnes en France, soit 4,1 fois plus.
« On continue d’investir massivement dans les énergies fossiles [qui sont à l’origine du changement climatique, et donc de l’augmentation de l’intensité de ces ouragans], rappelle la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte. Certains en tirent profit et n’ont pas de responsabilités pour prendre en compte les dommages induits par ces profits, alors qu’ils sont majeurs. »
La scientifique affirme que la reconstruction de la Jamaïque dépendra des mécanismes d’aide internationale. Or la question de la solidarité internationale, discutée chaque année lors des COP, continue de poser problème, les pays riches et émetteurs de gaz à effet de serre ne prenant pas suffisamment leur part pour financer les pays plus pauvres et peu émetteurs.
Une étude menée par Oxfam et Care, publiée le 6 octobre, a montré que les financements climatiques étaient bien en deçà des 116 milliards de dollars (99 milliards d’euros) promis en 2022 : moins d’un tiers de la somme annoncée a réellement été accordé aux nations du Sud, plus durement frappées par le changement climatique.