123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

PortraitAnimaux

« L’humain méprise quelque chose dont il est responsable » : cette Marseillaise vole au secours des pigeons

Céline Albinet, la fondatrice de Pinpon Pigeon, à Marseille le 28 avril 2026.

Passionnée de pigeons, Céline Albinet tente de faire changer notre regard sur ces oiseaux à la mauvaise réputation. Avec son association Pinpon pigeon, elle soigne ces volatiles à Marseille. « C’est fascinant d’apprendre à les connaître ! »

Marseille (Bouches-du-Rhône), reportage

Ils sont partout dans nos villes, et pourtant nous les connaissons si peu. Au mieux, on les ignore, au pire, on les méprise : les pigeons, appelés parfois « rats du ciel », seraient moches, sales, vecteurs de maladies… « Bref, ils font chier les gens ! » résume ironiquement Céline Albinet. La Marseillaise de 30 ans pense à contre-courant : les pigeons, elle les aime !

Depuis l’été 2025, elle leur dédie même un compte Instagram, qui cumule près de 45 000 abonnés. L’engouement est tel qu’elle en a créé une association, Pinpon Pigeon. Mêlant humour, anecdotes et savoirs historiques, ses posts visent à casser les préjugés sur ces oiseaux mal-aimés et apprendre à les soigner. « J’ai voulu mettre mes compétences en communication au service d’une cause délaissée », explique Céline, freelance dans cette filière. Ce qui n’est pas nouveau pour elle : elle est la cofondatrice de Clean my Calanques, une association qui organise des opérations de nettoyage sur le littoral marseillais, qu’elle a quittée l’été dernier.

Les infections et moignons des pigeons sont souvent causés par nos cheveux ou des fils textiles qui s’emmêlent autour de leurs pattes. © Maïté Baldi / Reporterre

Pourquoi se consacrer aujourd’hui aux pigeons ? Sensible depuis toujours à la cause animale — enfant, elle voulait devenir vétérinaire —, Céline s’est découvert une fascination pour cette espèce pendant le confinement.

Tout a commencé sur TikTok, en tombant sur une vidéo soulignant un paradoxe qui la révolte encore aujourd’hui : « Encore une fois, l’humain méprise quelque chose dont il est responsable. » La vidéo parle des infections et moignons des pigeons, très souvent causés par nos cheveux ou des fils textiles qui s’emmêlent autour de leurs pattes. « J’ai chialé en la regardant, se souvient Céline. Puis l’algorithme a très vite compris que j’aimais bien les pigeons. »

Elle est notamment tombée sur le compte de Tom, qui filme ses sessions de « défilage » en Angleterre, où il retire les fils enroulés autour des pattes des pigeons. « J’ai directement eu envie de faire pareil. »

Éviter l’effet Nemo

Sa fiancée lui a alors offert le même kit de soins que le vidéaste. Dans la petite pochette tient tout le nécessaire au défilage : des graines, une serviette, des ciseaux, une pince à épiler, des cotons-tiges et du désinfectant. Céline filme « son premier sauvetage » dans les rues de sa ville. « À Marseille, personne ne s’occupe des pigeons, ni les vétérinaires ni les centres de soins. » L’espèce se trouve dans un flou juridique : elle n’est ni traitée comme un animal juridique, ni comme un animal sauvage chassable. Sur Instagram, « la vidéo a percé de ouf » : elle cumule près de 400 000 vues.

Rapidement, elle a reçu des messages de personnes voulant apprendre à ses côtés. « Je n’avais pas forcément l’énergie pour faire face à tout cet engouement », admet Céline. Elle a alors créé des groupes pour permettre aux intéressés de se réunir dans leur ville respective.

Céline procède au défilage d’un pigeon. © Maïté Baldi / Reporterre

Tout n’est pourtant pas rose sur les réseaux sociaux. « J’ai peur de “l’effet Nemo”, admet Céline, en référence au film qui a donné envie à beaucoup de personnes d’acheter des poissons-clowns. L’idée, ce n’est pas que l’on voit le pigeon comme un animal de compagnie ou un objet. C’est pour ça que je souhaite moins filmer, et davantage sensibiliser. »

Les réseaux laissent également le champ libre aux critiques : « Tu n’as qu’à te raser la tête », lui a écrit un homme lorsqu’elle expliquait les infections causées par les cheveux dans les rues. « Vu que t’es déjà chauve, pas besoin, tu compenses », lui a-t-elle répondu. Quand des colombophiles, qui élèvent et font concourir des pigeons, la contactent concernant leur soi-disant passion commune, elle admet les détester : « Je les méprise et les envoie chier », assume-t-elle, refusant de mettre ces oiseaux à son service.

«  À Marseille, personne ne s’occupe des pigeons, ni les vétérinaires ni les centres de soins  », déplore Céline Albinet. © Maïté Baldi / Reporterre

« C’est l’humain qui maintient leur surpopulation »

En parallèle des réseaux, Céline ne cesse d’approfondir ses connaissances sur le pigeon : « C’est fascinant d’apprendre à les connaître. » Elle lit, discute avec des vétérinaires, et s’est également formée au centre de soins Faune Alfort, à Maisons-Alfort, « pour ne pas véhiculer des informations ou des pratiques dangereuses ».

Difficile, toutefois, de connaître les bonnes pratiques : beaucoup de désaccords perdurent entre vétérinaires ou soigneurs, comme sur la façon de les attraper, de les soigner ou s’il faut les euthanasier ou non. « À l’école, ils n’ont pas appris à prendre soin de cette espèce car personne n’est vraiment spécialiste », explique Céline.

« Je me suis surprise à adorer l’odeur des pigeons. Ça sent le pain chaud ! »

Une chose est sûre : pendant des millénaires, « on a domestiqué et exploité ces oiseaux, on a fait d’eux des pigeons voyageurs, on a organisé des concours de beauté, croisé des espèces, et aujourd’hui certaines villes les gazent ». Après la Seconde Guerre mondiale, avec le développement des moyens de communication, les pigeons voyageurs ont peu à peu été livrés à eux-mêmes : « Ils sont, comme nous, partisans du moindre effort : ils restent donc en ville. »

Nos poubelles et restes de nourriture leur permettent de se nourrir et de se reproduire. « C’est l’humain qui maintient leur surpopulation », insiste Céline, rappelant qu’avant de trouver refuge sous nos toits, le pigeon vivait dans les falaises.

Au centre de soins, elle a aussi découvert des faits plus étonnants : « Je me suis surprise à adorer l’odeur des pigeons. Ça sent le pain chaud ! »

Céline Albinet lance des graines pour identifier et attraper ceux qui ont besoin d’être défilés. © Maïté Baldi / Reporterre

« Lui, il est plein d’essence »

Quand elle a le temps, entre son travail de freelance dans la communication et la gestion des réseaux sociaux de l’association, qui compte 1 400 personnes sur les 36 groupes WhatsApp locaux, Céline Albinet continue ses opérations de sauvetage, souvent au Cours Julien à Marseille. En cette fin avril, les pigeons sont nombreux à faire leur toilette dans la fontaine et à picorer les miettes qu’ils trouvent au bord des restaurants. Pour les attirer, la jeune femme lance une petite poignée de graines. Immédiatement, une vingtaine d’oiseaux s’agglutine à ses pieds, sous le regard curieux des passants.

Aucun ne se ressemble vraiment, même si la plupart sont des pigeons biset, aux yeux orange et aux reflets violet et bleu. « Regarde celui-là, dit Céline, en pointant un oiseau assez chétif et dégarni. On dirait qu’il ne va pas bien. En réalité, c’est simplement un juvénile. »

Certains sont cependant réellement mal en point. « Lui, il est plein d’essence », dit-elle en montrant un pigeon taché de noir. Céline a l’œil : elle remarque rapidement que ses pattes sont abîmées. Celle de droite nécessiterait des soins approfondis, mais avec ses cinq chats, pas possible pour Céline de le ramener dans son appartement.

Le risque pour les pigeons (dont celui-ci a les pattes pleines de cheveux) de transmettre des maladies aux humains reste très faible en les tenant quelques minutes, mais il est nécessaire de se laver les mains. Ils peuvent toutefois se transmettre des maladies entre eux, explique Céline, qui désinfecte le matériel entre deux pigeons. © Maïté Baldi / Reporterre
Céline procède au défilage d’un pigeon. © Maïté Baldi / Reporterre

De son sac à dos, agrémenté d’un porte-clés en forme de pigeon, Céline sort son « Pinpon kit ». « On va déjà couper le fil sur sa patte gauche », annonce-t-elle. Les oiseaux étant tous regroupés, ils sont moins vigilants : la jeune femme tend les mains et l’attrape sans problème, tandis que les autres, pris de peur, s’envolent plus loin.

Pris de panique, le petit animal s’agrippe aux doigts de Céline. Il respire fort, gigote pour s’échapper. « S’il est trop agité, je place la serviette sur ses yeux. Quand il ne voit pas, il est plus calme », explique-t-elle en le plaçant entre sa cuisse et sa main. De l’autre, elle attrape les ciseaux et lui coupe délicatement le fil qui menaçait sa patte de s’infecter. Puis, elle le libère. Moins de cinq minutes d’intervention. Et, peut-être, une patte sauvée.

legende