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EnquêtePêche

Pêche en zone protégée : quatre chalutiers raclent les fonds girondins

Des soles, des céteaux ou encore des seiches sont notamment pêchés dans les 3 milles marins de la côte girondine. (Photo d'illustration)

Plus d’un quart de la pêche au chalut dans les 3 milles marins de la côte girondine serait illégale, selon les calculs de Reporterre. Une situation qui illustre les fragilités d’une politique de pêche qui peine à contrôler et protéger efficacement le littoral.

En marchant le long des plages de Lacanau, Carcans ou Hourtin sur le littoral girondin, le promeneur ne se doute pas que son regard balaie un paysage dont la protection est menacée. La bande littorale des 3 milles marins de ce département, qui s’étend vers le large jusqu’à 5,6 km de la côte, est en effet le théâtre d’une pêche au chalut au mépris de la loi. Racler les fonds marins en tirant d’énormes filets est normalement interdit dans ce sanctuaire de la biodiversité, essentiel au développement des jeunes poissons. Reporterre a identifié et suivi à la trace des chalutiers qui opèrent dans cette zone protégée.

D’après les calculs de Reporterre, utilisant des données de Global Fishing Watch — une ONG qui évalue l’effort de pêche à partir des données de localisation AIS [1] émises par les navires —, plus de 2 200 heures de pêche auraient été effectuées illégalement dans les 3 milles marins entre avril 2023 et décembre 2025. Au total, cela représenterait environ 29 % du chalutage dans cette zone.

4 bateaux à l’origine de 90 % des infractions présumées

28 mai 2025, 16 h 00. La balise radio à bord de L’As des As commence à émettre alors que le chalutier quitte le port d’Arcachon. Après plusieurs coups de filet en zone autorisée, il entre dans la portion des 3 milles marins interdite à la pêche, le surlendemain, aux alentours de 7 heures du matin. Il décrit alors plusieurs va-et-vient le long de la côte à une vitesse qui oscille entre 2 et 5 nœuds (1 nœud = 1 mille marin/heure = 1,852 km/h), une allure qui semble indiquer un effort de pêche selon la direction départementale des territoires et de la mer (DDTM) de Gironde et plusieurs experts consultés par Reporterre.

Lors de cette seule sortie en mer, L’As des As aurait ainsi effectué 11 traits de pêche (l’action de tirer le filet sur une ligne droite et de le relever) sur les 25 réalisés dans cette zone interdite à la pêche [2]. Ces opérations ont, en outre, eu lieu dans une aire protégée Natura 2000. Les eaux de cette zone revêtent un fort intérêt de conservation pour des espèces menacées telles que le grand dauphin, le marsouin et l’esturgeon d’Europe, lui-même en danger critique d’extinction. Sollicité par Reporterre, l’armateur de L’As des As n’a pas donné suite à nos questions.



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Cette pêche illégale présumée dans la bande littorale des 3 milles marins est réalisée selon nos calculs à 90 % par quatre chalutiers de fond, dont la taille varie de 12 à 16 mètres. Leurs noms ? Le Hollandais volant, l’Arcadia, L’As des As et le Buhez Ar Vro. À eux seuls, le Hollandais volant et l’Arcadia — qui appartiennent tous les deux à Helou Maury —, représenteraient environ 60 % de ces pêches douteuses. L’As des As, propriété de Didier Volant, et le Buhez Ar Vro [3] seraient responsables respectivement de 19 % et de 13 % du total.

Contactés via l’organisation de producteurs Pêcheurs d’Aquitaine, les propriétaires des chalutiers n’ont pas répondu à nos sollicitations.

La préfecture du département n’a, quant à elle, pas souhaité commenter notre analyse. Elle assure néanmoins que « le chalutage dans les zones dérogatoires des 3 milles marins au large de la Gironde fait l’objet d’une attention particulière des services en charge du contrôle des pêches ».

Les services de l’État confirment cependant l’existence de pêches illégales sur cette période et assurent sanctionner systématiquement les manquements à la réglementation. « À titre d’exemple, en 2024, trois navires ont été verbalisés pour pêche en zone interdite », fait-elle savoir. La préfecture fait état de sanctions administratives et mentionne des procédures pénales, mais refuse de détailler ces sanctions et le nom des navires verbalisés.

Cette suspicion de piétinement de la réglementation en vigueur ulcère Philippe Garcia, président de l’association Défense des milieux marins. Ce militant écologiste défend l’éloignement des chalutiers de la zone des 3 milles marins. Il a obtenu par la justice le retrait de la réserve naturelle Natura 2000 des zones d’exception de pêche, en août 2023. « On s’est battu cinq ans pour obtenir un résultat sur le papier, mais les chalutiers continuent sur l’eau. Je ne sais pas ce qu’il faut faire », se désole-t-il.

Une pêche illégale probablement sous-estimée

Nos chiffres sont probablement une sous-estimation du phénomène réel. Reporterre a identifié plusieurs cas suspicieux où le transpondeur AIS d’un chalut, qui est censé rester allumé à tout instant lorsque le bateau est en mer, semble opportunément arrêter d’émettre à l’approche des zones interdites.

Le 8 juillet 2024, par exemple, le Hollandais volant quitte le port d’Arcachon à 18 heures. Après plusieurs heures de navigation, il entre dans la réserve naturelle Natura 2000 et commence à longer la délimitation de la bande des 3 milles marins. Autour de 5 heures du matin, sa balise radio le montre virer de bord et entrer dans la zone interdite au chalut. Quelques minutes plus tard, son signal AIS cesse soudainement d’émettre. Il ne redonnera la position du Hollandais volant que trente heures plus tard, alors que celui-ci rentre tranquillement au port.

La pratique pourrait être répandue. Selon les données de pêche collectées par la préfecture de Gironde à partir des balises VMS — un système de surveillance des navires par satellite uniquement accessible aux services de l’État —, les quatre navires accrédités auraient effectué environ 6 000 heures de pêche dans la zone des 3 milles marins en 2024. Soit quasiment le double [4] de ce que les données AIS disponibles pour le grand public permettent d’établir sur la même période.

Une pression supplémentaire sur les soles

Cette pêche pourrait avoir des conséquences très concrètes sur l’écosystème marin girondin. Dans un avis du 17 avril 2023 concernant le projet de dérogation de pêche au chalut dans les 3 milles, l’Ifremer exprimait des craintes sur les types de filets utilisés, susceptibles d’entraîner des captures accidentelles d’un poisson plat emblématique du golfe de Gascogne : la sole. Un poisson dont le stock est dans une situation délicate dans la zone. Les quotas de capture de cette espèce dans le golfe de Gascogne avaient notamment été drastiquement baissés de 36 % par l’Union européenne en 2022 pour éviter son effondrement.

« Les espèces cibles mentionnées [...] (céteau, calamar, rouget) laissent penser que ces maillages sont petits et donc susceptibles de capturer des petits individus de nombreuses espèces inféodées à la bande côtière lors de leur phase de nourrissage, et plus particulièrement de soles », écrivaient les auteurs qui préconisaient pour cette raison de ne pas autoriser les chalutiers dans la zone.

« Cette technique abrase les fonds »

Les chercheurs de l’Institut s’appuient sur les captures de soles mélangées aux céteaux ciblés par les chalutiers de fond (de l’ordre de 25 % certains trimestres) dans les 3 milles marins du département de la Gironde et des Landes entre 2017 et 2022. Les captures montrent également « une part non négligeable d’individus de petite taille » entre 2003 et 2021.

« Même si le nombre des navires est réduit, l’autorisation de chalutage de fond dans la bande côtière des 3 milles marins n’en reste pas moins complètement absurde, parce que cette technique abrase les fonds et détruit des peuplements benthiques constitués de mollusques, crustacés et autres espèces... qui servent à nourrir les petits poissons », estime Didier Gascuel, professeur en écologie marine à l’Institut Agro Rennes-Angers.

Pour Philippe Garcia, l’enjeu de la protection de cette portion du littoral qu’il qualifie de « potager de la mer » est aussi primordial pour la pérennité de l’activité du secteur : « On devrait commencer par préserver totalement cet espace de la pratique, parce que cela rejaillirait sur la ressource dans les autres zones de pêche. »

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