Pétrole, nucléaire et armement, Nicolas Lambert secoue les piliers de la France

13 décembre 2016 / Lorène Lavocat (Reporterre)



Jusqu’au 30 décembre, au théâtre de Belleville, Nicolas Lambert présente les trois volets de sa trilogie « Bleu-Blanc-Rouge », consacrée aux trois piliers de la vie politique française : le pétrole, le nucléaire et l’armement. Rencontre avec un comédien qui n’a pas ses engagements dans sa poche.

Seul sur scène, un homme en costard sombre interprète tour à tour Manuel Valls, Michel Rocard ou un agent de la Direction générale du renseignement intérieur. Pendant deux heures de spectacle aux allures de Cash investigation, le comédien décortique, analyse et dénonce les financements libyens de la campagne de Balladur et de Sarkozy. Jusqu’au 30 décembre prochain, au théâtre de Belleville, l’acteur Nicolas Lambert présente les trois volets de sa trilogie « Bleu-Blanc-Rouge », consacrée aux trois mamelles empoisonnées de la vie politique française : le pétrole, le nucléaire et l’armement. Six heures de jeu au total et près de dix ans de travail pour aboutir à ce spectacle… dérangeant. Intrigué, Reporterre a voulu en savoir plus sur ce curieux bonhomme capable d’imiter l’ancienne patronne d’Areva Anne Lauvergeon comme d’écumer les réunions publiques normandes sur l’EPR de Flamanville.

Un lundi de décembre, il se pointe donc dans nos locaux d’un air presque timide. Béret à la Che Guevara et veste gris clair, Nicolas Lambert a tout d’un Gavroche élégant de l’Est parisien. Chaque parcelle de sa silhouette vibre de révolte. Et puis, il y a ce regard bleu clair, à la fois aiguisé et naïf. Des yeux qui scrutent le monde avec un mélange d’émerveillement et de colère. Curiosité et insoumission semblent guider sa vie pas vraiment rangée de saltimbanque.

Nicolas Lambert dans les locaux de Reporterre.

Deux phares qui lui ont d’abord permis de s’évader, enfant, de sa « banlieue sinistre » du sud de l’Île-de-France dont il préfère taire le nom. Pour « s’ouvrir au monde » malgré des parents isolés « qui ne sortaient que pour aller au boulot et dans les grandes surfaces », il lit Le Canard enchaîné de sa grand-mère. À l’école comme au collège, le petit Nicolas galère, redouble… jusqu’à ce jour où, alors qu’il peine à terminer sa 3e, il découvre le théâtre. « Grâce à un bon prof de français, j’ai compris que les grands auteurs dramatiques avaient des choses à me dire sur le monde. » En autodidacte, il plonge avec délice dans ce nouvel univers… et s’accroche au système scolaire. « Le théâtre m’a sauvé », assure-t-il aujourd’hui.

« Théâtre et politique, ça rime depuis le départ » 

Deuxième grande découverte qui va bousculer sa vie : la philosophie. « J’ai appris en terminale qu’on pouvait se poser des questions ! » Il monte avec une dizaine d’autres lycéens son premier spectacle, « On achève bien les chevaux », inspiré du film et du roman du même nom, qui raconte les marathons de danse interminables organisés pendant la Grande Dépression aux États-Unis.

« Théâtre et politique, ça rime depuis le départ, remarque Nicolas Lambert. Mais la politique, pour moi, c’est avant tout se questionner et réfléchir. » Pour parfaire son esprit critique, il s’inscrit en philosophie à Nanterre. C’est là qu’il va créer sa compagnie Un pas de côté, avec la comédienne Sylvie Gravagna au début des années 1990. Leur premier spectacle met en scène la journée du 22 mars 1968, qui lança le mouvement de Mai depuis l’université de l’Ouest parisien. Les comédiens trublions ne se font alors pas que des amis. « Les gens des études théâtrales de Nanterre nous ont immédiatement détestés. On ne faisait pas comme il fallait, on ne venait pas d’où il fallait venir », se rappelle-t-il.

Dans « Elf, la pompe Afrique ».

Nicolas Lambert ne se démonte pas. Il est bien décidé à « ne pas laisser le théâtre à ceux qui ont la clé ». À défaut d’être philosophe, il sera comédien. Et son théâtre sera politique. « Je ne sais pas quoi raconter d’autre. Ma vie familiale n’est pas passionnante et je veux parler aux gens de ce qui les regarde. » Dans les années 1990, il écume avec sa compagnie les collèges et les lycées de la région parisienne. Derrière les masques de la Comedia dell’arte et sous couvert de pièces du répertoire, ils parlent aux jeunes du sida à une époque où le sujet est encore tabou. « Le théâtre peut ouvrir les yeux et donner des clés pour comprendre ce qui se passe. C’est la première étape pour agir et changer le monde. » À condition de « toucher le plus grand nombre », même ceux qui ne se rendent jamais dans des salles sombres aux fauteuils de velours rouge.

Très vite, la compagnie Un pas de côté développe un « TTT », un Théâtre tout terrain : des cabarets mêlant humour et politique, musique et théâtre. Ils jouent partout, « dans des cités ou des vieux rades ». Puis, ils posent leurs valises et leurs tréteaux à Pantin. Avec le soutien de la mairie communiste d’alors, ils montent un projet sur les mémoires de l’immigration. Pendant plus d’un an, ils enquêtent, recueillent les témoignages, épluchent les archives. Un énorme travail d’historien qui aboutit en 2003 à une série d’expositions et de spectacles réalisés avec les habitants.

Toucher les gens, les émouvoir, les captiver

« Entretemps, la France avait changé, il y avait eu le 21 avril 2002, se souvient le comédien. Ces merveilleuses élections qui ont mis au pouvoir Chirac et ses amis du Medef. » En 2003, le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin propose une réforme de l’intermittence. Grève générale du spectacle, manifestations et occupations de lieux s’enchaînent. Nicolas Lambert est aux premières loges : « Je me suis dit qu’il fallait attaquer frontalement le pouvoir, ne plus se cacher. Être acteur, c’est agir. » C’est dans ce bouillonnement protestataire que naît le projet « Bleu-blanc-rouge ». Avec à l’origine un objectif : « Enquêter sur les financements obscurs du parti gaulliste », l’UMP à l’époque.

Nicolas Lambert se lance alors dans une enquête minutieuse et titanesque. Il assiste aux audiences du procès Elf et aux réunions publiques préalables à la construction de l’EPR de Flamanville, il interviewe des hauts gradés de l’armée française et des responsables du parc nucléaire, il analyse des centaines d’articles de journaux et d’émissions audiovisuelles. Pendant près de dix ans, à la manière d’un journaliste d’investigation, il amasse les preuves et collecte les témoignages. « Je suis allé à la pêche sans trop savoir ce que j’allais trouver, explique-t-il. J’étais un chercheur d’or avec son tamis : souvent je ne trouvais rien, mais parfois il y avait des pépites. » Comme ce discours de Michel Rocard fustigeant la guerre, « une affaire de civils fous », et analysant la faillite du nucléaire français, qui a anéanti notre politique de défense et énergétique. « Je suis un documentariste dont le média est le théâtre. »

Mais Nicolas Lambert ne perd pas non plus son premier objectif : toucher les gens, les émouvoir, les captiver. Il travaille donc soigneusement l’écriture, usant de contraintes créatives à la manière de l’OuLiPo. « Je m’étais fixé un maximum de 12.000 mots par spectacle, avec des obligations de mise en scène et un nombre précis de personnages. » La trilogie est pensée comme une progression. « Elf, la pompe Afrique » est centré autour du procès Elf : unité de lieu et de temps. Le second volet, « Avenir radieux, une fission française », met face à face les interrogations de citoyens avec le silence de l’État sur la question nucléaire : dualité et confrontation. La dernière séquence, « Le Maniement des larmes », tient plus de la polyphonie, ou de la cacophonie politique : « L’explosion finale », résume le comédien.

« Non là, je peux plus, c’est trop »

Mais à chaque fois, une constante : « Tous les propos sont exacts et ont été prononcés. » Une rigueur qui permet à la compagnie d’échapper aux attaques et aux plaintes judiciaires. Car Nicolas Lambert n’y va pas par quatre chemins : il dénonce la corruption, le néo-colonialisme et l’aveuglement de nos dirigeants, nommant précisément chacun d’entre eux. Un ton direct qui ne fait pas que des heureux, notamment parmi les professionnels du théâtre. « Pour l’instant, aucun des programmateurs venus assister aux spectacles ne veut les acheter, regrette le comédien. Ils aiment la pièce, mais ils trouvent ça trop risqué, car trop virulent. » Comme ce monsieur venu voir « Le Maniement des larmes », qui rit du début jusqu’à la fin, enthousiasmé, mais qui se refroidit lors de la dernière scène, où un Manuel Valls excité vante l’armement français. « Il nous a dit : “Non là, je peux plus, c’est trop” . »

D’après Nicolas Lambert, les salles de théâtre sont sur les dents et rechignent à diffuser des spectacles qui pourraient leur faire perdre leurs dernières et précieuses subventions. Surtout en période préélectorale. « Il y a aussi une forme de pensée unique, ajoute-t-il. Dans les grandes salles, beaucoup de spectacles parlent de la même chose. » Et de rappeler que le ministère de la Culture a été créé en 1959 après la fin des colonies, « pour poursuivre la mission civilisatrice » de la France. « Le ministère est là pour nous dire ce que doit être et comment doit être la culture », s’agace-t-il.

Dans « Le Maniement des larmes ».

Mais que ferait-il, lui, s’il était ministre ? « Impossible de dire, je ne me vois pas faire de la politique, répond-il après un instant de réflexion. Nous n’avons pas besoin de plus de pouvoir, mais de contrepouvoir : c’est ce que j’essaye de faire, à mon niveau. » Pas d’engagement partisan donc, mais le comédien caresse quand même l’espoir d’une révolution institutionnelle : « Il faut se débarrasser de ce cadre qui nous bouffe, de cette Ve République et de sa Constitution. » Pourquoi pas une Assemblée constituante citoyenne ? « Le peuple a envie de se poser des questions et d’y répondre ! On l’a vu avec Nuit debout : les citoyens ont soif de démocratie. »

En attendant les grands soirs et les lendemains qui chantent, Nicolas Lambert continuera à « verser sa petite goutte » bleu vif dans le vase grondant des contestations. Prochain projet ? L’Europe et l’Otan : « Mon fantasme, c’est d’en faire une comédie musicale ! »


LES DATES DES SPECTACLES DE NICOLAS LAMBERT

  • Au théâtre de Belleville, à Paris :
    - Elf, la pompe Afrique : du 6 au 11 décembre et du 19 au 23 décembre.
    - Avenir radieux, une fission française : du 14 au 18 décembre et du 26 au 30 décembre.
  • Puis en tournée partout en France.
    Toutes les dates sont ici.



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Lire aussi : Que peut le théâtre pour changer le monde ?

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © compagnie Un pas de côté
. chapô : Nicolas Lambert dans « Avenir radieux »
. Nicolas Lambert chez Reporterre : Lorène Lavocat/Reporterre

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