Plus d’autoroutes et de TGV égale plus d’inégalités

Durée de lecture : 4 minutes

21 juillet 2010 / Simon Charbonneau

Le développement des systèmes technologiques se fait maintenant au détriment des classes populaires.


Il fut un temps où le progrès social rimait avec celui de la technologie malgré les coûts multiples qui pouvaient déjà en résulter. Les avantages tirés du progrès technique pouvaient justifier la dureté de la condition ouvrière comme celle des mineurs, ces soutiers de la première société industrielle. Les transports rapides, l’électricité, l’équipement des ménages profitaient à tous ou du moins, tous pouvaient espérer en profiter. C’est ainsi que Ford incita ses ouvriers à s’endetter pour acquérir une automobile. Cette situation dura en France jusqu’à la fin des « trente glorieuses ».

Aujourd’hui, il en va tout autrement, non seulement à cause de la crise écologique qui remet en question notre foi dans le progrès, mais aussi parce que les avantages découlant de ce développement apparaissent aux yeux de tout un chacun comme de plus en plus réduits. Par un effet de seuil cher à Ivan Illich, les coûts sociaux de la course à la puissance et à la sophistication sont en voie de dépasser largement ses avantages. Tout le monde peut constater que la fameuse croissance, jadis créatrice d’emplois pérennes, en détruit davantage qu’elle n’en suscite.

Cela s’est d’abord manifesté dans le domaine de l’agriculture et de la pêche où l’équipement productif a entraîné une concentration croissante des exploitations découlant de l’endettement obligé des agriculteurs et de pêcheurs. L’exode rural massif et l’élimination des petits paysans de ces cinquante dernières années n’a pas d’autres causes. Et aujourd’hui, c’est au tour de l’industrie d’être victime de ce processus destructeur résultant d’une course mondiale à la compétitivité des entreprises. Les licenciements massifs découlent de la combinaison du progrès technique et de la concurrence internationale. Seules peuvent survivre chez nous les usines sans ouvriers et dirigés par des cadres exploitant des technologies innovantes.

En matière de transport collectif, on assiste au même processus. L’énormité des investissements représentés par les projets autoroutiers et les LGV en Aquitaine est déjà à l’origine d’une discrimination sociale entre usagers. L’augmentation des péages autoroutiers prévus par exemple pour l’A65 ainsi que celui des tarifs SNCF pour les nouvelles lignes de TGV illustre ce phénomène. Les TER pour les pauvres, l’AGV pour les riches, comme en matière de transports aériens !

Mais il y a aussi des causes autres qu’économiques qui expliquent ces discriminations sociales. Ces causes d’ordre culturel résident dans l’opacité croissante des systèmes technologiques qui constituent l’environnement quotidien des catégories sociales les plus défavorisées. Qu’il s’agisse de l’informatisation galopante de la société, de la complexité et du changement permanent des organisations entraînées par le progrès technique, des risques liés à certains produits de consommation, les gens les plus modestes ont de plus en plus de mal à comprendre le monde dans le quel ils vivent. A l’opposé, on assiste au plan planétaire, à une concentration toujours plus importante de richesses, de privilèges et de pouvoirs entre les mains d’une oligarchie surinformée qui seule est véritablement au fait des choses. De ce point de vue, la classe moyenne, menacée actuellement de prolétarisation, pourrait être amenée à se radicaliser.

La question sociale doit donc aujourd’hui être complètement repensée. Les représentations politiques héritées du XIXe siècle associaient mécaniquement progrès technique et social, vitesse et justice sociale. Nous avons d’abord besoin d’une technologie qui soit à l’échelle humaine et ne s’inscrive pas dans une course épuisante qui n’a d’autre finalité qu’elle même. Autrement dit, une technologie plus simple, plus robuste, moins coûteuse pour la collectivité et inutilement sophistiquée. Tout cela implique une révolution culturelle dans la formation de nos ingénieurs jusqu’à présent dominée par l’obsession de la performance et par delà un enseignement qui réintègre la dimension sociale, politique et éthique de la technologie.




Source : Courriel à Reporterre.

L’auteur : Simon Charbonneau est maître de conférences honoraire et militant associatif.

Lire aussi : Profiter de la crise pour changer la politique de transport http://www.reporterre.net/spip.php?...

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