Plus fort que les lobbies, des citoyens réinventent l’aéroport de Nantes

8 juillet 2015 / Henri Le Roux (Reporterre)



Un « atelier citoyen » : consultation publique légitimant la décision d’une collectivité par une illusion de participation ? Non. A Nantes, une association élabore en commun une étude pour repenser l’aéroport, et éviter le gâchis à Notre-Dame-des-Landes.


- Nantes, correspondance

Ce soir du 19 juin 2015, dans une salle du cinéma Bonne Garde, près de deux-cents personnes écoutent attentivement les participants à l’atelier citoyen pour l’optimisation de l’aéroport de Nantes Atlantique exposer leurs conclusions. Lancée en décembre dernier, l’initiative rassemble une soixantaine de volontaires autour d’un double constat : Nantes a déjà un aéroport, on peut l’améliorer.

D’où la démarche est-elle née ? En juin 2014, le Collectif d’élus doutant de la pertinence de l’aéroport (CéDpa) a demandé à deux architectes de réaliser une contre-expertise d’un rapport de la DGAC. Les auteurs, Ivan Fouquet et Franco Fedele, y pointaient de « nombreux raccourcis, lacunes et erreurs » et proposaient pour Nantes Atlantique un scénario « pensé et dimensionné avec intelligence et sobriété », deux à quatre fois moins cher.

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Ivan Fouquet

Ce fut le point de départ de l’atelier citoyen : prolonger cette expertise et permettre au public de s’approprier le débat. Pendant six mois, les bénévoles – opposants de longue date à Notre-Dame-des-Landes ou riverains plus indécis de la zone aéroportuaire, étudiants, salariés d’Airbus et d’entreprises locales – ont partagé leurs compétences pour étudier l’alternative sous différents angles.

Parmi eux, trois étudiantes en architecture, réunies au sein du Labo méta urba, ont poursuivi un travail sur l’urbanisme de la zone de l’actuel aéroport, posant la question : « Déplacer l’aéroport, n’est-ce pas déplacer le problème ? »

Jean-Marie Ravier, chef d’entreprise passionné de chiffres, et un jeune retraité, qui a passé trente ans à réparer la piste de Nantes Atlantique et souhaite garder l’anonymat, ont déconstruti les calculs de la DGAC. Résultat : la facture de la rénovation de la piste passe de 378 millions d’euros à 25 millions d’euros.

« Pourquoi Nantes Atlantique serait-il le seul aéroport où les zones de bruit devraient augmenter ? », s’est pour sa part interrogé Geneviève Lebouteux, du CéDpa, qui rappelle que le plan d’exposition au bruit (PEB) n’a pas été révisé depuis 2003 et ne tient pas compte des nouvelles technologies diminuant le bruit des avions.

Du côté du groupe « trajectoires et circulation aériennes », Thierry Masson et son collectif de pilotes doutant de la pertinence de l’aéroport ont développé leurs propositions pour fluidifier le trafic et limiter le survol de la métropole et les nuisances sonores qui en découlent.

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Thierry Masson, pilote de ligne expérimenté, expose les conclusions de son groupe de travail sur les trajectoires et la circulation aériennes.

Un atelier pour donner son avis

Chaque groupe de travail thématique s’organise librement, à domicile ou dans des cafés, et met en commun ses trouvailles lors de réunions mensuelles. « On voulait proposer des solutions et montrer une autre image que celle de l’opposant violent véhiculée dans les médias », explique Ivan Fouquet. Comme son confrère nantais, l’architecte installé à Paris a l’habitude d’associer les habitants à la conception des projets dont il a la charge. Les deux compères sont d’ailleurs soutenus par Patrick Bouchain, un grand nom de la profession. « Ce sont des volontaires issus de tous les bords politiques, sauf peut-être le Front national », précise Franco Fedele.

« L’une des grosses différences avec les ateliers citoyens qui sont montés actuellement, c’est que ceux-ci sont souvent mis en place pour valider un projet : on demande aux gens de comprendre, pas de donner leur avis », résume Ivan Fouquet.
« On n’a pas fait de découvertes mais on a approfondi, affiné et mis en perspective ce qui existait déjà dans le mouvement de lutte contre l’aéroport. Le gros avantage de cet atelier, c’est que ce qu’on avait fait a été requestionné par d’autres personnes », ajoute Françoise Verchère, coprésidente du CéDpa.

Pourtant, l’initiative a provoqué des désaccords entre les opposants. Dans un article intitulé « L’écologie low cost », publié en mai dernier dans le mensuel La Décroissance (n°119, mai 2015, page 12), l’ancien membre du CéDpa Thierry Brulavoine reconnaît un « magistral travail collectif ». Mais il reproche aux bénévoles, à trop vouloir « se battre sur le même terrain que les pro-aéroport » (rentabilité, réponse à l’augmentation du trafic, défense des emplois, etc.), de « soutenir la croissance du trafic aérien ». Et d’oublier le « dire-vrai » des décroissants : « "Cet aéroport et son monde" sont climaticides. »

« Nous ne soutenons en aucun cas la croissance du trafic aérien, et n’avons jamais fait la promotion du low cost, Vinci n’a pas besoin de nous pour cela, répond Ivan Fouquet. Bien plus que "climaticide", un aéroport est une infrastructure extrêmement nuisible notamment en termes de bruit, de pollution. Pour diviser par quatre – ou plus – les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050, cet aéroport devra aussi diviser par quatre – ou plus – son trafic. Nous sommes donc d’accord sur le fait qu’il est inutile de l’agrandir, de le développer ni même de le transférer. C’est la raison pour lequel nous parlons d’optimisation. »

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Page du financement participatif de l’Atelier citoyen

« Nos études vont être utilisées juridiquement, et peut-être aussi en cas de référendum », espère Ivan Fouquet. Pour Franco Fedele, le but est aussi de parvenir à déclencher une étude indépendante avant les élections régionales : « S’il y a une étude indépendante, on veut que l’atelier citoyen en fasse partie. »

L’atelier citoyen sera présent à Notre-Dame-des landes lors du rassemblement des 11 et 12 juillet organisé par la coordination des opposants au projet d’aéroport. Les bénévoles y présenteront les conclusions de leur groupe de travail, qui seront éditées en cahier grâce à un financement participatif.




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Lire aussi : À Notre-Dame-des-Landes, un atelier citoyen... pour imaginer un autre avenir

Source : Henri Le Roux pour Reporterre

Photos :
. Chapô : Atelier citoyen
. Thierry Masson : © Henri Le Roux/LeskaPress pour Reporterre
. Ivan Fouquet : Capture d’écran

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