Plutôt que l’état d’urgence, l’état d’intelligence

20 juillet 2016 / Yvette Bailly



Répondre à la violence par la violence n’a pas de sens. Il faudrait plutôt cesser de l’activer au Moyen Orient par notre politique de vente d’armes, et surtout, comprendre les causes qui poussent des jeunes vers la radicalité, estime l’auteure de cette tribune.

Yvette Bailly est porte-parole du Mouvement pour une alternative non-violente. 




Le tragique attentat qui a eu lieu à Nice le soir du 14 juillet sur une foule en fête retient toute notre attention. Nous témoignons toute notre sympathie et notre compassion aux victimes et à leurs familles. Une fois de plus de nombreux citoyens ont fait preuve de beaucoup de solidarité et n’ont pas cédé à la panique.



À ce jour, il n’est pas possible de se prononcer sur les motivations de l’auteur de cet acte meurtrier. Quels que soient les résultats de l’enquête judiciaire qui diront si celui-ci est en lien ou non avec une organisation terroriste, nous sommes inquiets du développement de tels actes de violence extrême, et de la fascination qu’ils produisent sur nombre de nos concitoyens, via les médias de toutes sortes.



Les médias, qui ne savent pas résister aux diktats de l’immédiateté et du sensationnel, avancent des interprétations avant même de s’appuyer sur les faits. Avec le terrorisme, il y a une volonté de sidération. Provoquer une sidération émotionnelle qui nous empêche de réfléchir, de prendre du recul. Donc la première réponse au terrorisme, c’est la pensée. Privilégier le sensationnalisme par rapport aux faits, c’est en quelque sorte faire le jeu de ces criminels qui veulent se mettre sous le feu des projecteurs.

De même, les responsables politiques trop préoccupés par des stratégies politiciennes pour se faire élire ou garder leur poste, se précipitent pour parler sans incarner la sagesse et le recul que les citoyens seraient en droit d’attendre des élus.

De même que les médias, nos dirigeants tombent dans le panneau du terrorisme en abandonnant la démocratie au profit de la sécurité. 

Une fois de plus, les réponses annoncées par le gouvernement (prolongation de l’état d’urgence, renforcement des frappes militaires, mobilisation des réservistes) n’apportent aucune réponse aux causes de ces actes. Car même le plus gros arsenal militaire n’empêchera jamais le passage à l’acte d’un être déterminé à tuer – nous craignons au contraire qu’elles accentuent la peur, la méfiance et la haine.

Modifier la politique étrangère



Activer uniquement l’arsenal sécuritaire n’est pas une réponse adaptée à la situation. Il y a une impérieuse nécessité à modifier la politique étrangère. Depuis trop longtemps la France joue avec le feu en vendant des armes à des régimes instables et en participant à des opérations militaires. Notre pays est aujourd’hui le second exportateur d’armes, devant la Russie (et derrière les États-Unis) ! Notre premier client, c’est l’Arabie Saoudite, un Etat qui a financé les débuts et participé à forger l’idéologie de Daech. Il faudrait plutôt exercer des pressions coercitives économiques et financières pour limiter la puissance de nuisance d’organisations comme Daech (notamment en refusant d’acheter son pétrole) et renforcer les sociétés civiles pour qu’elles puissent œuvrer au rétablissement des conditions du dialogue et trouver une issue à la guerre.

Comprendre les motivations des jeunes aspirés par le discours radical


Il est aussi nécessaire de prendre en compte dans notre société les motivations des jeunes qui sont aspirés par un discours radical. Certains jeunes se construisent dans l’échec, la frustration et la dépréciation de soi. Ils ne trouvent nulle part la satisfaction de leur besoin de reconnaissance, d’estime de soi, d’accomplissement, de sens et d’espoir en l’avenir. La violence est alors vécue par eux comme un pouvoir et une revanche : elle naît d’un profond sentiment d’humiliation. Un grand nombre d’entre eux vivent dans un « entre soi » qui accentue paranoïa et victimisation.

Ils considèrent tout ce qui est autre, différent, comme dangereux. Ces sentiments sont un terreau fertile pour les théories du complot les plus folles. Nous cherchons donc, - avec le Mouvement pour une alternative non-violente – à conflictualiser la violence. Le conflit est positif, les temps d’échanges, de confrontation et de débats sont constructifs. Il faut faire en sorte que les gens, les jeunes puissent s’exprimer. Yazid Kherfi, un médiateur qui travaille avec nous, dit toujours aux jeunes : la parole est plus forte que la violence.

Mais pour ce faire, il faut d’abord rétablir les conditions du dialogue : apprendre à parler des émotions, puis ensuite seulement parler des idées. Demander aux enseignants, au lendemain des attentats de Charlie Hebdo, d’aborder la laïcité avec leurs élèves, c’est catastrophique ! On ne peut faire intervenir la raison qu’après avoir fait sortir les émotions. La commande du gouvernement était impossible à réaliser à ce moment-là. Ça s’appelle du discernement, et nous en manquons tous cruellement.



Des actions éducatives dans le « faire ensemble » sont indispensables pour développer la capacité à être en lien, sans peur, avec des personnes différentes de soi. Il faut ouvrir des lieux de parole, de dialogue respectueux et de confrontation des idées, pour échanger sur les convictions et sur ce qui peut « faire société ». Renforcer l’éducation, la santé (le soin psychiatrique par exemple), développer des alternatives à la prison... Pas assez d’argent dans les caisses de l’État ? Abandonnons le nucléaire, inutile, coûteux et dangereux ! Les installations nucléaires civiles et militaires sont des cibles faciles pour les terroristes.

Enfin il s’agit de transformer les colères en luttes contre les injustices, pour que chacun trouve sa place sans être tenté par des actes extrêmes qui tuent les victimes et les auteurs.




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Lire aussi : Lanza del Vasto : non-violence rime avec décroissance

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Photo :
. À Malmö, en Suède. Flickr (Maria Eklind/CC BY-SA 2.0)
. Yvette Bailly : © Hervé Kempf/Reporterre

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