« Pour changer la société, il faut raconter une nouvelle histoire »

1er août 2014 / Entretien avec Cyril Dion



Cyril Dion et Mélanie Laurent ont entamé le tournage du film Demain qui montrera d’ici quelques mois tout le potentiel des alternatives au système. Reporterre a rencontré l’initiateur de ce projet.

Cyril Dion et Mélanie Laurent ont lancé la réalisation d’un film racontant les initiatives qui, à travers le monde, changent la vie. Pour y parvenir, ils ont lancé en mai une campagne de financement citoyen, qui a connu un grand succès, rassemblant plus de 430 000 euros envoyés par 10 000 donateurs. C’est aujourd’hui le dernier jour de la campagne. Le tournage a commencé.

De passage à Paris entre les Etats-Unis d’où il revenait et la Grande-Bretagne où il repartait, Cyril Dion a répondu à nos questions. Pour Reporterre qui présente chaque jour une alternative au système dominant, il y avait sens à discuter avec celui qui veut les filmer. Reporterre est partenaire du film Demain.

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Cyril Dion

Reporterre - Présentez-nous le projet de ce film ?

Cyril Dion - L’idée, c’est de montrer à quoi la société pourrait ressembler, demain, si on mettait bout à bout toutes les meilleures solutions qu’on connaît. Cela fait un moment qu’on sait déjà comment on pourrait faire l’agriculture sans pesticides, sans pétrochimie et sans faire voyager les aliments sur des milliers de kilomètres ; qu’on sait comment passer des énergies fossiles et fissiles aux renouvelables ; comment on pourrait avoir une économie qui ne marche pas sur la tête ; comment on pourrait éduquer nos enfants autrement, etc…

Comment donner aux gens l’envie de construire cette société de demain si on ne voit pas à quoi elle ressemblera ? Ca fait des années que j’attends que quelqu’un fasse ce film, que j’espère ce film. Et comme personne ne le fait, je me suis résolu à l’entreprendre.

Pourquoi faudrait-il changer de modèle de société ?

Ce film prend sa source dans une étude de Nature parue en juin 2012 – « Approaching a state shift in Earth’s biosphere » – qui annonçait un effondrement des écosystèmes en cascade. C’est le moment où on a décidé de faire le film ensemble, avec Mélanie.

Cette étude est hyper intéressante parce qu’elle a regroupé plein de recherches différentes sur le changement climatique, sur la disparition des espèces, sur l’érosion des sols, sur la raréfaction des ressources en eau, sur l’épuisement des ressources énergétiques, etc.

L’idée du couple qui a mené l’étude – Anthony D. Barnosky et Elizabeth A. Hadly, qui ont rassemblé autour d’eux vingt-deux scientifiques – était de savoir à quoi on arrivait en agrégeant toutes ces données. Leur verdict, c’est que le « tipping point » [le point de basculement ou seuil d’irréversibilité, NDLR], le moment où le système craquera, est dans vingt ans. On a vingt ans devant nous. Et ce sera plus ou moins grave, selon ce qu’on fait d’ici là. Mais dans le pire des scénarios, ça pourrait commencer à secouer très très fort.

Après, on l’a croisé avec d’autres réflexions. On a par exemple rencontré Lester Brown aux Etats-Unis qui estime que l’enjeu principal est l’alimentation. Pour lui, on va au-devant de problèmes tellement graves dans les vingt ou trente prochaines années qu’il est fort possible qu’une partie de l’humanité y passe. Et certainement d’abord dans les pays pauvres, qui sont les plus vulnérables.

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Mélanie Laurent

Mais comment réenchanter l’avenir à partir d’un tel catastrophisme ?

On a besoin de nouvelles narrations, c’est un des premiers ressorts du film. C’est ce que dit Nancy Huston, auteur d’un bouquin qui m’a beaucoup inspiré - L’espèce fabulatrice : ce qu’il y a de plus puissant chez l’être humain, c’est sa capacité à se raconter des histoires.

Tout est une histoire. Si on veut engager les gens dans un mouvement hyper-fort de changement de société, il faut être capable de raconter une nouvelle histoire qui permette aux gens de se raconter eux-mêmes une nouvelle histoire qui sera autre chose que l’histoire du progrès, du consumérisme et de la révolution industrielle dans laquelle on vit pour l’instant.

Et ça, je pense qu’on a besoin de le voir. C’est une des raisons pour lesquelles on va au cinéma. Sinon, on aurait pu faire un livre. Le cinéma est pour moi une façon de toucher le public le plus large possible, en gardant une dimension artistique qui soit capable d’émouvoir les gens – pas simplement de parler à leur intellect comme un reportage ou un documentaire pourrait le faire.

Voir et émouvoir pour convaincre : la recette est de montrer des exemples positifs ?

C’est ce qui est beau dans les films, l’impulsion qui sort des drames. C’est comme dans un film hollywoodien. Si tu veux créer un ressort dramatique, il faut commencer par une catastrophe, une situation forte, un drame.

C’est ce qui est bouleversant, par exemple, dans l’histoire de Nelson Mandela, qui malgré toutes ses années en prison, va s’en sortir grâce à sa très grande humanité et l’engouement qu’il crée autour de lui. C’est le ressort de toutes les histoires humaines : comment, face à l’impossible et au tragique, des héros et des personnages se surpassent pour arriver à une sorte de « happy end » ?


- Cyril Dion et Barnabé Binctin -

Mais combien de Mandela pour tant de Sud-Africains victimes de l’apartheid… ?

C’est pour ça que je suis très intéressé par les mouvements qui suscitent une forme d’élan sans un leader charismatique qui risquerait d’écraser un peu tout, d’une certaine manière.

Par exemple ?

Todmorden, où les Incroyables Comestibles ont commencé, raconte une histoire extrêmement forte : ces deux femmes qui mobilisent soixante personnes dans un « pub » et qui, à l’issue de la rencontre, lance un mouvement dans leur ville qui devrait finalement les rendre autonome d’un point de vue alimentaire en 2018 – ce qui est extrêmement rare dans le monde – et que ce même mouvement en crée ensuite un autre dans le monde avec plein de gens…

C’est une histoire extraordinaire, et c’est ça qu’on veut raconter : comment des gens, à des endroits, changent, se mobilisent, construisent quelque chose qui est très utile et qui inspire des milliers d’autres personnes.

- Le teaser du film -

https://www.youtube.com/watch?v=DHNnpgswImE

Cette dynamique d’alternatives qui essaiment un peu partout se fait loin des outils que représentent les institutions et les partis politiques. En focalisant sur les initiatives positives, ne risque-t-on pas d’évacuer la question politique ?

On ne l’évacue pas du tout. Notre dernier chapitre porte sur la démocratie, on va mettre les deux pieds dedans. Parce que de toute façon, on finit toujours par retomber sur cette question. Les alternatives portées par des gens, c’est formidable ; simplement, à un moment, il faut que cela s’institutionnalise pour que ce soit quelque chose qui est porté par la société. Il faut que cela passe par un filtre politique.

Le problème, c’est que le filtre actuel ne le permet pas. Et là aussi, c’est passionnant d’essayer de comprendre pourquoi. On a été en Islande, par exemple, où la déception est immense. Ils ont vécu une expérience extraordinaire de contestation et de reprise en main du pouvoir sur le politique, un vrai processus de réécriture de leur Constitution totalement inédit dans le monde moderne, et… cela n’a rien donné.

C’est-à-dire que pour l’instant, la nouvelle Constitution n’a pas changé. Pourquoi ? Parce qu’ils n’ont pas voulu changer de société jusqu’au bout. Au final, lors des dernières élections, ils ont voté pour le parti conservateur - qui était contre la constitution - parce qu’il leur promettait de se désendetter…

C’est toujours le porte-monnaie qui reste le moteur, pas le changement de la société. Les Islandais ont vu aujourd’hui que faire une révolution, ça ne suffit pas. Il faut aller plus loin pour mettre en place un système démocratique où les gens sont impliqués au quotidien.

Quelles sont les pistes ?

Le livre de David Van Reybrouck, Contre les élections, est intéressant à cet égard. Il est partisan du tirage au sort et de mandats non-reconductibles. J’aime beaucoup cette idée qu’il faut dé-professionnaliser la politique : faire en sorte que ce pouvoir là ne soit pas capté trop longtemps par les mêmes personnes, mais que des gens lambda aillent sur un mandat pendant quelques années. Il faut que les gens participent à prendre des décisions politiques et contribuent à des orientations de société, et non pas à servir un parti politique.

A-t-on encore besoin de partis politiques, aujourd’hui ?

On a besoin de partis dans le sens où on a besoin d’avoir des gens qui défendent des idées et qui soient relais de celles-ci pour la société. En revanche, est-ce qu’on a besoin d’avoir ce cirque…

Aujourd’hui, il y a surtout la polarisation de la vie politique. La droite tape sur la gauche qui tape sur la droite… Regarder une soirée d’élection à la télévision, c’est un des trucs les plus déprimants qu’on puisse faire. Parce qu’on n’y parle jamais d’idées, on ne parle jamais de vision de société.

En Suisse, c’est différent et intéressant. Ils ont plusieurs partis, et ceux-ci sont à peu près tous représentés dans un gouvernement de coalition, la plupart du temps. Le président a un rôle honorifique, ce qui évite toute personnalisation, et l’essentiel du pouvoir est décentralisé dans les cantons où il y a la constitution, les gouvernements locaux, etc. Et ça fonctionne plutôt bien.


- Cyril Dion et Mélanie Laurent -

Remettre la chose politique au plus près des gens pour leur redonner le pouvoir…

Qu’ils ont déjà, sans en avoir conscience parfois. Comment fait-on pour rendre « McDo » moins puissant ? On arrête d’y aller. C’est le pire qui puisse leur arriver. Il peut y avoir effectivement des législations contraignantes pour les entreprises, mais fondamentalement, c’est le jour où ils n’ont plus de clients qu’ils perdent tout leur pouvoir. Et ça, ce pouvoir là de leur enlever leurs clients, c’est nous qui l’avons.

Mais cela se joue à l’échelle individuelle… Pour changer le système, ne faut-il pas forcément accéder au pouvoir, participer au jeu électoral ?

Participer au jeu électoral, je ne sais pas, mais il faut faire de la politique. Il faut s’intéresser au sujet, il faut choisir ses représentants, il faut éventuellement en être. Accéder au pouvoir, oui, mais c’est aussi une certaine façon de voir les choses, ce mythe de la conquête du pouvoir : « Je vais conquérir, moi, le pouvoir, aux dépens des autres… ».

L’enjeu est celui du partage du pouvoir. Se donner la capacité de voir où on a envie d’aller, ensemble, et partager ensuite le pouvoir pour mettre en place les meilleures dispositions pour y parvenir.

Les gens sont-ils prêts à entendre votre message ?

Oui, les gens sont plus que jamais sensibilisés et réceptifs à ces questions. Si on parle de transition énergétique, de faire sans pétrole, d’agriculture biologique, de circuits courts, de changer d’économie, etc., on voit que les gens sont mûrs pour ça. Ils comprennent ce qu’on veut dire.

Et puis, il y a la perspective de la COP 21 à Paris, en décembre 2015, et c’est sûr qu’il va y avoir une mobilisation hyper-forte, avec une écoute de la presse sur ces sujets-là. Car c’est un peu le sommet de la dernière chance, tout le monde le dit, même les politiques. Si on n’arrive à rien à ce sommet, on pourra définitivement enterrer l’idée que les politiques sont capables de faire quelque chose.

Si les gens sont mûrs, pourquoi n’existe-t-il pas de grand mouvement social écologiste ?

Je ne suis pas d’accord. Il n’est pas fédéré entre les pays, c’est vrai, mais il peut exister de manière plus importante dans des pays comme l’Allemagne, les pays scandinaves où l’intégration de la question écologique est beaucoup plus forte qu’ici. En Islande, le parti vert était un parti de gouvernement dans le précédent mandat, et cela n’a rien à voir avec la France où le parti vert reste minoritaire, et où les deux ministres n’ont rien changé.

D’où vient alors le mal français ?

Je partage l’avis de Nicolas Hulot : la question écologique est encore traitée comme une question isolée. On a marginalisé les écolos en disant que c’étaient des baba-cools avec du dentifrice à l’ortie et portant des sandales, qui veulent revenir à la bougie. On les a stigmatisé, c’en est presque de la discrimination.

Alors que ce sujet devient très transversal. Il n’y a pas un rayon « écolo » à Monoprix, mais il y a des produits bio partout, des produits de commerce équitable, et bientôt une étiquette avec l’empreinte écologique sur les produits.

Le vrai problème est la question du confort. Si on ne bouge pas, c’est à cause du confort. C’est tellement confortable de rester comme on est, plutôt que de renoncer à des éléments de confort. Là encore, c’est l’histoire qu’on se raconte aujourd’hui, liée au consumérisme. Etre heureux, c’est avoir toujours plus de confort et de possessions matérielles, c’est être capable d’acheter tout ce qu’on veut quand on veut et avoir une reconnaissance sociale grâce à ça.

Cette histoire reste extrêmement forte, elle est portée par la télé, par la publicité, par les médias en général. Il est très difficile pour la majorité des gens de changer vers une autre histoire qui dirait qu’être heureux, c’est peut-être pas forcément avoir beaucoup d’argent, qu’acheter dans les magasins et avoir un peu moins de confort par rapport aux critères actuels, peut m’apporter beaucoup plus à l’intérieur, car je serai moins stressé, pas au bord du burn-out.

La décroissance fait-elle peur ?

Oui, bien sûr, elle fait peur, mais plus que ça : elle crée un sentiment de rejet.

Te revendiques-tu comme objecteur de croissance, ou décroissant ?

Non. Je comprends très bien l’idée, et peux partager un certain nombre de thèses de Paul Ariès, Serge Latouche ou Pierre Rabhi. Certes, c’est un mot-obus qui voulait remettre en question plein de fondements de l’histoire que l’on se raconte aujourd’hui.

Mais moi, ce que je veux, c’est en raconter une autre. Parler de décroissance, c’est rester dans la même histoire, une histoire binaire où on croît ou on décroît. Ce qu’il faut, c’est autre chose, une autre dimension. Donc ça n’a pas de sens de parler de décroissance.

Et ça a encore moins de sens parce que c’est un mot repoussoir pour les gens. L’énergie qu’on est obligé de dépenser, ensuite, pour expliquer ce qu’il y a en fait derrière le mot de décroissance, j’ai plutôt envie de la passer à toucher les gens, les inspirer, les émouvoir pour faire autre chose.


- Pierre Rabhi -

Est-ce que « Demain » sera un film subversif ?

Oui, d’une certaine manière. Lawrence Ferlinghetti a cette phrase : « Strive to change the world in such a way that there’s no further need to be a dissident » (Efforcez-vous de changer le monde de telle façon qu’il n’y ait plus besoin d’être un dissident.) L’idée est que ce film soit tellement subversif que tout le monde ait envie de faire comme ça, que ce ne soit pas quelque chose qui clive.

- Propos recueillis par Barnabé Binctin




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Lire aussi : Marie-Monique Robin : « La société post-croissance a déjà commencé ! »

Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Première mise en ligne le 25 juillet 2014.

Photos :
. Cyril Dion entretien : Vladimir Slonska-Malvaud pour Reporterre
. Mélanie Laurent et manifestation : Kisskissbankbank de « Demain »
. Pierre Rabhi : Colibris (©patrick lazic).

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