Pour la croissance du poétique

Durée de lecture : 4 minutes

18 juillet 2014 / Clara Breteau



« Parler d’une prospérité sans croissance, ou d’un projet poétique, c’est parler d’un monde où tout une partie de ce qui croît (et fait croître), de ce qui grandit (et fait grandir) est volontairement et sciemment rendu au mystère. »


Comment concilier le fait que la quantification macro-économique soit aujourd’hui la seule modalité de « prise au sérieux » dont nous soyons capables, et la nécessité de s’orienter vers un objet a priori non mesurable – le gratuit, ce qui ne peut ni s’acheter ni se vendre ?

Car si la dimension poétique de l’existence s’avère être, tel que le présente par exemple le Manifeste des Neuf, « cet essentiel qui nous manque et donne du sens à l’existence », de quel droit l’Etat se réclamerait-il pour en produire une vision agrégée, quantifiée et modélisée ?

La croissance du poétique non mesurable dans nos vies ne rend-elle pas du même coup légitime et acceptable une décroissance du prosaïque mesurable ? Parler comme le fait Tim Jackson d’une prospérité sans croissance, ou comme le fait le Manifeste des Neuf d’un projet poétique, c’est parler d’un monde où tout une partie de ce qui croît (et fait croître), de ce qui grandit (et fait grandir) est volontairement et sciemment rendu au mystère.

Il y va bien en réalité de notre rapport à l’inconnu. Et de notre capacité à sortir ou non du langage économique comme seul moyen de dire nos projets de société et la réalité au sens large. Il ne s’agit pas de dire que demain sera meilleur ni pire qu’aujourd’hui. Il s’agit, par-delà les contractions et contraintes matérielles qui iront en grandissant dans le monde de demain, de sauvegarder la possibilité d’exercer librement, dignement et pleinement le « métier de vivre » qui nous est échu.

Avec toutes les aventures, farces et drames qu’il comporte, et avec pour seul salaire un mystère que jamais aucun comptable national ne pourra capturer dans son filet de chiffres.

La décroissance au défi de la culture

« La culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié » dit une maxime célèbre du l’ancien Président de la République française Edouard Herriot. Ainsi, la culture pourrait effectivement bien être la réponse pertinente, et « ce qui reste », quand on a tout oublié des savoir-faire anciens qui garantissaient l’autonomie et la résilience locales.

Elle pourrait bien être « ce qui reste » d’offert au renouvellement, quand on cherche précisément à sortir de la pensée croissantiste. Ce qui reste quand on a délocalisé une partie de nos mémoires dans des boîtiers d’ordinateurs. Quand on a tout oublié, volontairement ou involontairement, la culture est alors cet horizon insubmersible qui nous aide malgré tout à surnager.

Elle est l’espoir qui reste, la richesse qui nous reste. Le sentiment fragile et grave du fil de l’Histoire sur lequel chacun de nous évolue en funambule. Ce qui nous reste comme espace et substrat existentiel, une terre sur laquelle on n’en continue pas moins malgré tout de marcher.

En Islande, les responsables politiques ne s’y sont pas trompés : depuis l’effondrement financier du pays en 2008, ils ont fait de la culture l’un des tous premiers lieux de leur soutien, et ce sont les artistes qu’ils ont choisi de mettre en avant dans une politique générale de New Deal que certains ont dès lors qualifié de « New Deal artistique ». (1)

Si les activités composant la dimension poétique de nos vies, qui tournent autour de « cet essentiel qui nous manque et donne du sens à l’existence » sont fondamentalement « non mesurables », c’est cependant dans le sens contemporain et technocrate du terme.

En effet, comme le montre Heidegger à travers le poème d’Hölderlin dans un azur délicieux brille le clocher au toit de métal, l’homme habite poétiquement le monde en faisant de la « prise de mesure » de sa condition le fondement même de son existence, et ce qui le rend capable « d’habiter » pleinement. Les activités qui composent la culture et la dimension poétique sont donc à proprement parler non pas mesurables mais perpétuellement « mesurantes ».

Cette mesure poétique est un mouvement, un rythme, une respiration. Ainsi, la notion de croissance est-elle mise en balancier non pas avec le « patrimoine » - qui concerne notre habitation et nos constructions prosaïques, mais avec la culture, ce quelque chose « qui reste », qui nous guide et construit une continuité parce que constamment mis en respiration et en révolution sur son axe par la poésie.

Au cœur de ses batailles et dans le vacarme parfois assourdissant de ses « mots obus », la décroissance comme mouvement social et politique fait maintenant face à une nouvelle dimension, qui la place au contraire devant le « silence effrayant » et les « espaces infinis » de toute réelle perspective culturelle.

Prise en étau entre les accusations de passéisme et les dérives technocratiques futuristes de ses adversaires, elle est véritablement mise au défi de ce qui lui reste, non pas comme chantier, mais comme champ de liberté à explorer pour s’accomplir : « La culture, autrement dit – selon Camus - l’exercice de son sens le plus intime, c’est-à-dire celui de l’éternité ».


Notes

1 - Le courrier international, Presseurop.eu, 22 mars 2013, Daniel Verdu traduit par Mélanie Liffschitz





Source : Courriel à Reporterre

Diplômée en philosophie et en économie, Clara Breteau poursuit des recherches sur l’écologie, la décroissance et les utopies concrètes à l’université de Cambridge au Royaume-Uni. Elle développe les liens existant entre les rapports au monde écologique et poétique.

Images :
.chapô : Reporterre
. dessin : Ecolo info

Lire aussi : Marie-Monique Robin : « La société post-croissance a déjà commencé ! »

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