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Pour le moment, l’Andra ne peut pas expulser les occupants du bois Lejuc

Durée de lecture : 4 minutes

9 février 2017 / Lorène Lavocat (Reporterre)

Mercredi 8 février, le tribunal de Bar-le-Duc étudiait la demande d’expulsion des opposants à la poubelle nucléaire Cigéo. Ils occupent le bois Lejuc. Le juge rendra sa décision le 22 février.

  • Bar-le-Duc (Meuse), reportage

Mercredi, 9 h 30, une dizaine de personnes s’engouffrent dans le tribunal de grande instance de Bar-le-Duc (Meuse). Dans la salle ornée de peintures contemporaines, la poignée d’opposants au projet d’enfouissement de déchets nucléaires est venue depuis Bure et ses alentours pour cette audience qui doit décider de leur expulsion possible du bois Lejuc, qu’ils occupent depuis août.

Les chuchotements vont bon train. « Il y aurait trois fourgons de police à la barricade Nord ! » murmure l’un des opposants, téléphone portable à l’oreille. Une vague de colère secoue le petit groupe. « Ils ne vont pas nous expulser maintenant, alors que l’audience n’a pas eu lieu… » Une demi-heure plus tard, l’inquiétude retombe : les forces de l’ordre n’ont fait que retirer les barricades installées par les militants autour de la forêt et près de l’ancienne gare de Luméville-en-Ornois, où ils cultivent du blé et des légumes en plein champ. « Un coup de pression avant le procès », soupire une opposante.

Le tribunal de grande instance de Bar-le-Duc.

10 h 15, le juge des référés annonce enfin : « Dossier Andra contre Sven Lindström ». L’Agence nationale de gestion des déchets radioactifs (Andra) demande en effet l’expulsion de M. Lindström du bois Lejuc, où il s’est installé depuis plusieurs mois. « L’Andra est aujourd’hui propriétaire de ce bois, sous lequel elle entend installer le centre de stockage des déchets nucléaires », décrit Me Carine Bourel, avocate de l’établissement public. Problème, ce statut de propriété pourrait être remis en cause le 28 février prochain : la justice doit se prononcer quant à l’illégalité de la procédure qui a permis à l’Andra d’entrer en possession de ce bosquet stratégique.

« Un homme des bois qui a répondu à son désir de vivre en forêt » 

« M. Lindström fait valoir qu’il a élu domicile dans le bois, mais nous n’avons pu identifier aucun immeuble bâti digne de ce nom. Tout au plus une édification de palettes et de paille, qui ne peut en aucun lieu faire office d’habitat décent », poursuit l’avocate. Me Étienne Ambroselli, qui défend les occupants, présente quant à lui un récit sensiblement différent : « Il s’agit d’une maison forestière bâtie avec un concept architectural certes moderne, mais qui dispose de tout le confort nécessaire : récupération d’eau de pluie, poêle à bois, toilettes sèches. Sven Lindström et ses amis y vivent quotidiennement, j’ai même pu y partager une choucroute hier avec eux. »

Des détails qui ont leur importance, car si l’édifice est effectivement un immeuble bâti et habité, le juge du tribunal de grande instance peut se déclarer incompétent pour ordonner l’expulsion : c’est alors au tribunal d’instance de se prononcer, ce qui retarde significativement la procédure.

Reporterre a visité les lieux : l’édifice en question est une maison en bois de palettes, isolée en paille, où passent et dorment chaque jour des « habitants de la forêt ». À l’intérieur, une « boisinière » — une cuisinière à bois — permet de cuisiner des repas chauds, et un dortoir a été aménagé sur une mezzanine.

La « maison forestière » occupée par les habitants du bois Lejuc.

Parmi la trentaine d’occupants, dont plusieurs étrangers, nous n’avons en revanche pas pu rencontrer M. Lindström, Finlandais de naissance. Me Bourel non plus, ce qu’elle regrette devant le juge : « Même l’huissier qui s’est rendu sur place ne l’a jamais vu. Il n’y a dans ce bois que des personnes cagoulées qui disent ne pas connaître ou ne pas savoir où se trouve ce monsieur… On se moque de nous ! » « Le bois Lejuc s’étend sur plus de 200 ha, l’huissier s’est toujours arrêté en lisière, ils ne se sont pas croisés, ce n’est pas anormal », réplique Me Ambroselli, qui décrit Sven Lindström comme un « homme des bois qui a répondu à son désir de vivre en forêt ».

D’après l’avocat, « pour être ordonnée, l’expulsion doit être nécessaire, au regard du droit au logement et du respect de la vie privée », surtout en plein hiver. Me Bourel condamne pour sa part « une atteinte manifeste au droit de propriété », et demande au tribunal d’ordonner l’expulsion de M. Lindström et des autres occupants. Vers 11 h, la nouvelle tombe : le juge rendra sa décision le 22 février. Soupirs et sourires de soulagement dans la salle, il n’y aura donc pas d’expulsion avant la grande manifestation prévue le 18 février.


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Lire aussi : À Bure, la lutte s’envole joyeusement contre la poubelle nucléaire

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © Lorène Lavocat/Reporterre
. chapô : Me Étienne Ambroselli, l’avocat des habitants du bois Lejuc.

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