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Photographe dans les Vosges ©Mathieu Génon/Reporterre

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Tribune — Déchets

Pour lutter contre les objets jetables, le gouvernement communique et... c’est tout

Dans sa feuille de route sur l’économie circulaire, le ministère de l’Écologie propose des mesures pour allonger la durée de vie des objets. Qui se limitent à « informer le consommateur ». Selon l’autrice de cette tribune, le gouvernement a manqué l’occasion de s’attaquer à la prolifération des objets jetables.

Jeanne Guien est doctorante en philosophie à l’université Panthéon-Sorbonne. Rédigeant une thèse sur la réduction de la durée de vie des objets dans les techniques et modes de consommation contemporains, elle étudie et documente notamment le débat français sur l’obsolescence programmée.


Le ministère de la Transition écologique et solidaire a remis, le 23 avril dernier, sa feuille de route sur l’économie circulaire. Citant dès l’ouverture l’allongement de la durée de vie des produits comme une de ses priorités, ce document s’avère cependant particulièrement décevant dès lors qu’on en vient au détail des « mesures » retenues.

En effet, les principales mesures proposées pour cette « économie 100 % circulaire » portent sur l’information du consommateur. Un certain nombre de mesures contraignantes ont été abandonnées, ou sont traitées sous la forme de la promesse vague : l’extension de la garantie légale doit être « portée au niveau européen », les dépôts de plainte doivent être « facilités », la mise en place de dispositifs de consigne se fera sur la base du volontariat, et la lutte contre la publicité incitant au gaspillage doit être « renforcée » ; aucune mesure n’est proposée quant au soutien au secteur de la réparation.

Le ministère se propose ainsi principalement de « mener un effort de communication inédit pour mobiliser les citoyens et les entreprises ». Par des applications de smartphone, des « modules éducatifs », des labels spécialisés, par l’affichage de la disponibilité (et de la non-disponibilité) des pièces détachées ou encore par un indice de réparabilité (dont on ignore encore la forme) réservé uniquement aux équipements électriques et électroniques (EEE) et aux meubles, il s’agit de « sensibiliser et éduquer », d’« améliorer l’information du consommateur lui permettant de réaliser un achat “responsable” ».

Le ministère semble en fait suivre la voie bouchée dans laquelle s’engouffre, depuis dix ans en France, le débat sur la réduction de la durée de vie des objets, toujours réduite à une démarche frauduleuse, à une manipulation cachée, à une arnaque qu’il faudrait démasquer. Cette définition empêche de lutter contre une très grande partie des produits dont la durée de vie est réduite de manière tout à fait officielle, et qui ont envahi notre quotidien aux XXe et XXIe siècles : du stylo à bille aux protections menstruelles, du gobelet au filtre de cigarette, des rasoirs aux piles électriques, très nombreux sont les produits vendus et achetés comme « jetables ». Producteurs et distributeurs ne dissimulent pas, en effet, leur courte durée de vie ; leur « jetabilité » a bien plutôt servi d’argument de vente pour distinguer ces produits de leurs alternatives non jetables, et les valoriser. Quant au consommateur, il est parfaitement « informé » du fait qu’il faut les jeter après usage. Il ne s’en prive d’ailleurs pas : les produits jetables constituent aujourd’hui la majeure partie de nos déchets [1].

Si l’action citoyenne est limitée aux choix consuméristes, on ne sortira jamais de cet imaginaire libéral du marché autorégulateur 

À lire la feuille de route sur l’économie circulaire, cette situation risque malheureusement de se prolonger : les seuls produits jetables qui y sont envisagés (bouteilles et canettes) ne font l’objet d’aucune réglementation, le ministère n’envisageant de système de consigne que sous la forme d’un engagement volontaire des collectivités, tout en donnant pour exemple le cas allemand, dont le système de consigne est pourtant beaucoup plus contraignant. Pourquoi cette hypocrisie ? Qu’attendons-nous pour réglementer ces secteurs d’activités, cette obsolescence-qui-dit-son-nom en toute impunité ? Le délit d’obsolescence programmée définit depuis 2015 l’obsolescence programmée comme « l’ensemble des techniques par lesquelles un metteur sur le marché vise à réduire délibérément la durée de vie d’une produit pour en augmenter le taux de remplacement ». Qu’attendons-nous pour l’appliquer aux produits jetables ?

Le ministère de la Transition écologique et solidaire, à lire ses productions, cantonne ses citoyens et citoyennes à un seul rôle social : celui de consommateurs et consommatrices, qui peuvent être plus ou moins « responsables », mais dont l’action est limitée à l’achat. Derrière la croyance en la toute-puissance de l’information du consommateur, se profile en effet le vieil imaginaire libéral selon lequel le marché, par la force magique de la concurrence, parviendra toujours à exprimer, in fine, nos désirs ; pour changer les choses, il faudrait donc continuer à acheter et vendre des produits, en veillant simplement à ce que leur faible durabilité soit plus « lisible ».

Or, pour l’instant, ce que le marché (et le contenu de nos poubelles) exprime, c’est la domination de la consommation jetable, pourtant très lisible comme telle. De fait, n’est-ce pas la logique de la concurrence qui conduit à la course à l’innovation, à la mode et à la baisse de la qualité des objets ? On connaît l’importance de la récupération, par le marketing, des thématiques environnementales, de l’enseigne de McDo repeinte en vert aux prétentions de Nokia à vendre un smartphone « programmé pour durer ». Comment prétendre défendre la cause écologique en faisant de toutes choses — biens, désirs, valeurs, convictions politiques — une demande à laquelle proposer une offre ? Comment faire du marché la solution, alors qu’il s’agit du problème ?

Si l’action citoyenne est limitée aux choix consuméristes, on ne sortira jamais de cet imaginaire libéral du marché autorégulateur, dont le ministère, malgré ses promesses de « chang[er] de modèle », semble rester prisonnier. Si on réduit le problème de la réduction de la durée de vie des produits à l’obsolescence-qui-ne-dit-pas-son-nom et à un problème d’information du consommateur, on risque fort de ne rien pouvoir faire contre l’industrie du jetable, et de ne jamais réduire la masse de déchets qu’elle produit systématiquement. Nous ne devons pas laisser la définition actuelle de l’obsolescence programmée servir d’arbre qui cache la forêt du jetable, et de l’inaction politique.

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