Pour prévenir le changement climatique, les écologistes doivent cibler les compagnies pétrolières

Durée de lecture : 4 minutes

22 décembre 2012 / Bill McKibben



Malgré la connaissance que nous avons de la gravité du changement climatique, le mouvement écologiste échoue à mobiliser la société. C’est qu’il lui manque un ennemi clairement identifiable, estime Bill McKibben. Qui propose de cibler les compagnies pétrolières


Bill McKibben est un journaliste états-unien devenu activiste. En 1989, il avait écrit The End of nature, un essai important qui analysait, un des premiers, les conséquences du changement climatique sur la société humaine.

Dans les années récentes, il a participé à la création de l’organisation 350.org et à la campagne contre un oléoduc entre les sables bitumineux de l’Alberta, au Canada, et les raffineries du Texas.

Dans un article paru dans la revue Rolling Stone en août 2012, « Global warming’s terrifying new math », il expose une stratégie de lutte contre le changement climatique. En voici le résumé.


L’auteur évoque d’abord trois chiffres à l’importance cardinale :

- 2° C  : adopté à la conférence des Nations unies sur le climat à Copenhague, en décembre 2009 : « l’augmentation de la température planétaire devrait rester inférieure à deux degrés Celsius ». C’est le seuil de réchauffement, par rapport à la température qui prévalait avant la révolution industrielle, au-delà duquel les conséquences deviendraient insupportables.

- 565 milliards de tonnes de dioxyde de carbone : quantité estimée de ce que l’on peut encore déverser dans l’atmosphère sans dépasser ce seuil de 2° C (1).

- 2 795 milliards de tonnes de dioxyde de carbone  : quantité estimée de CO2 contenue dans les réserves connues de gaz, pétrole et charbon, selon Carbon Tracker Initiative .

Si l’on consomme toutes les réserves de ces combustibles fossiles, on émettra donc dans l’atmosphère cinq fois plus de dioxyde de carbone qu’il n’est souhaitable si l’on veut rester en-deçà d’un réchauffement de 2°C. Brûler tous ces combustibles garantit un réchauffement massif aux conséquences désastreuses. Il faut donc en laisser enfouis sous la terre 80 %.

Mais cela supposerait que les compagnies énergétiques abandonnent près de 20 000 milliards de dollars de ce capital (évalué au total à 27 000 milliards de dollars).

Le deuxième volet de l’argumentation constate que les efforts du mouvement écologiste pour prévenir le changement climatique ont jusqu’à présent échoué. Les émissions planétaires se poursuivent même à un rythme supérieur à ce qu’il était il y a une dizaine d’années. Cet échec signifie « que nous en savons beaucoup sur les stratégies qui ne marchent pas » [souligné par McKibben]. Par exemple, chercher à changer le mode de consommation du public ne fonctionne pas. L’action sur le système politique est tout aussi inefficace : Obama, pourtant sensible à la question du changement climatique, a ainsi déclaré en mars : « Vous avez ma parole que nous continuerons à forer [pour trouver du gaz et du pétrole] partout où nous le pourrons ».

En fait, poursuit l’auteur, « les efforts que nous avons déployés pour empêcher le changement climatique n’ont jusqu’à présent produit que des mouvements graduels et hésitants. Un changement rapide de transformation suppose de former un mouvement, et un mouvement demande des ennemis (…). Les ennemis est ce dont le changement climatique a manqué ».

Les chiffres exposés au début de l’article indiquent clairement qui est l’ennemi principal : « Compte tenu de ces statistiques, nous devons considérer l’industrie des combustibles fossiles sous un nouvel éclairage. Elle est devenue une activité voyou, plus dangereuse qu’aucune autre force sur Terre. Elle est l’Ennemie Numéro Un de la survie de la civilisation planétaire ».

Selon Carbon Tracker, les six firmes possédant les plus grandes réserves sont Exxon, BP, Gazprom, Chevron, ConocoPhillips et Shell. A elles six, elles concentrent un quart du budget carbone de la planète.

McKibben explique enfin un facteur essentiel de la nocivité de cette industrie : « l’industrie des combustibles fossiles est la seule qui est autorisée à balancer gratuitement dans la nature son principal déchet, le dioxyde de carbone ». Toutes les autres activités économiques doivent payer pour la gestion de leurs déchets. Mais dans le cas des fossiles, ce n’est pas le cas. Et les compagnies s’y opposent, parce que mettre un prix sur le carbone diminuerait fortement la profitabilité.

Et l’auteur de conclure : « Le changement climatique opère sur une échelle géologique, mais ce n’est pas une force impersonnelle de la nature ; plus vous rentrez dans le détail des chiffres, plus vous réalisez que c’est, au fond, une question morale. Nous avons trouvé l’ennemi, et c’est Shell ».

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Notes :

(1) Ce chiffre de 565 provient de Carbon tracker initiative. Cet organisme s’inspire d’une étude importante parue dans Nature en 2009, par Meinshausen et al.).

Meinshausen et son équipe calculaient le budget carbone – combien il nous reste à émettre si l’on veut rester en-deçà de 2°C. Soit 1000 gigatonnes de CO2 entre 2000 et 2050. Carbon Tracker Initiative en retranche ce qui a été émis entre 2000 et 2011, ce qui conduit à 565 milliards de tonnes.

Notons que sur les 38 ans qu’il reste d’ici 2050, cela signifie 15 milliards de tonnes par an, soit deux fois moins que le rythme actuel (32 milliards de tonnes en 2011 selon l’AIE).





Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Illustration et texte original de Bill McKibben : Rolling Stone

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