Pour « sauver la planète », ils et elles ont choisi de ne pas avoir d’enfant

Durée de lecture : 7 minutes

28 juin 2019 / Oriane Mollaret (Reporterre)

Vivre avec une conscience aiguë du drame écologique pousse de jeunes gens à faire le choix de la stérilisation. Certains et certaines ont expliqué à Reporterre les raisons de leur décision.

1,7 planète. C’est ce qu’il faut à l’humanité pour subvenir à ses besoins, d’après l’ONG Global Footprint Network (GPN). Mais il y a qu’une seule Terre. Et elle va mal. Face à l’absence de mesures prises pour inverser la tendance, des jeunes hommes et femmes ont décidé d’agir à leur échelle, au plus intime d’eux-mêmes : ils n’auront pas d’enfants. Jamais. D’après une étude suédoise publiée en juillet 2017 dans la revue Environmental Research Letters, avoir un enfant de moins reviendrait à diminuer les émissions de CO 2 de 58,6 tonnes par an. Vingt fois plus efficace contre le réchauffement climatique que ne pas prendre sa voiture ou renoncer à un vol transatlantique d’après les chercheurs. Alors, ne pas en avoir… Si ces chiffres ont suscité l’indignation sur les réseaux sociaux, la crise écologique pousse de plus en plus de jeunes adultes à renoncer à leur capacité de reproduction.

Légèrement essoufflé, Sereb, 31 ans, rassemble ses longs cheveux bruns en catogan. Écolo depuis son adolescence, le jeune homme fait très attention à son empreinte carbone et sillonne Grenoble à vélo. Tombé sur les écrits des penseurs malthusiens à l’adolescence, c’est en toute logique qu’il a décidé de se faire stériliser à ses 28 ans. Trois ans plus tard, il évoque « un geste radical », mais aussi « le choix le plus écoresponsable à l’échelle individuelle ». « Une vie en plus, c’est une vie en moins, explique-t-il en haussant les épaules. Ne pas avoir d’enfant, c’est un flocon de moins dans l’avalanche à venir, ça ne signifie rien pour l’avalanche, mais beaucoup pour le flocon d’à côté. Un Français moyen consomme l’équivalent de trois planètes. Soit on consomme trois fois moins, soit on doit être trois fois moins nombreux. »

« Faire un enfant aujourd’hui, c’est lui imposer une vie de merde » 

Lucille, une assistante vétérinaire de 31 ans, est arrivée à la même conclusion et a pris la décision de se faire stériliser. « Entre la production et le développement de produits spécifiques comme les biberons, tétines, couches, alimentation, jouets, médocs, les trajets supplémentaires nécessaires, les fringues nécessaires durant la croissance, un enfant a des conséquences environnementales énormes ! explique-t-elle. Entre la pollution, la surpopulation et la surconsommation que cela entraîne, je me vois mal ajouter à la surface du globe un être qui va devoir consommer pour vivre, au détriment des autres. »

Pour Mathilde aussi, la crise écologique a été un déclic. « L’écologie est la principale raison pour laquelle je vais me faire stériliser, dit d’un ton déterminé cette masseuse de 27 ans. Je me souviens de ce jour où j’ai retrouvé mon partenaire. Son frère est océanologue, il venait de lui dire que ses collègues et lui-même sont affolés, le réchauffement climatique est pire que ce qu’on pensait. Et l’humain est clairement l’élément le plus pollueur. » 

Lucille et Mathilde ont d’ores et déjà pris rendez-vous avec un gynécologue pour commencer le délai de réflexion de quatre mois imposé par la loi et se faire ligaturer les trompes dès que possible.

Jade [*] est déjà maman d’un adolescent. Pour elle, pas question d’en avoir un deuxième dans le contexte actuel de crise écologique. « Je pense qu’un enfant, c’est plus qu’assez, explique la trentenaire avec gravité. La Terre est fatiguée, nous puisons de plus en plus dans ses réserves, je ne souhaitais pas offrir cette vie-là à mon enfant. Si c’était à refaire, je choque lorsque je le dis, je ne serais jamais devenue maman. »

À 24 ans, Maria [*] se fera stériliser à l’automne. Dans son lycée agricole, elle s’intéressait déjà de près à l’écologie. Aujourd’hui, le futur lui paraît plus incertain que jamais. C’est donc avec attention qu’elle surligne la brochure du gouvernement sur la stérilisation volontaire. « Ce monde n’inspire pas confiance en l’avenir, explique-t-elle en lançant un regard indigné à la brochure. On arrive à une époque où on est beaucoup trop nombreux. Il y a des changements climatiques considérables, qui vont entraîner des vagues de migrations provoquant des guerres pour des ressources devenues rares, la disparition de terres comme les Maldives d’ici 2050, des catastrophes naturelles de plus en plus fortes… Déjà que les prochaines décennies ne vont pas être faciles pour nous, faire un enfant aujourd’hui, je pense que c’est lui imposer une vie de merde. » « Faire un enfant aujourd’hui, c’est accepter qu’il n’aura pas la même espérance de vie que nous, estime aussi Sereb. C’est égoïste mais aussi irresponsable. »

« Je suis toujours claire dans le début d’une relation, quitte à ce qu’elle s’achève si l’homme en face de moi veut des enfants » 

Au-delà de ces scénarios catastrophes, c’est la disparition du monde tel qu’on le connaît aujourd’hui qui a incité Mandy à ne pas avoir d’enfants. Travaillant dans la sauvegarde de la faune, elle est particulièrement inquiète de la disparition des espèces animales. « Vu l’état de la planète, je n’ai pas envie d’imposer la vie à quelqu’un qui n’en verra peut-être pas la moitié, dit-elle. J’adore voyager, je me dépêche déjà d’aller dans certains pays pour voir des espèces avant qu’elles ne disparaissent. Ça me fait mal au cœur de voir des parents emmener leurs enfants au zoo ou au cirque pour voir des animaux. Si aujourd’hui j’avais des enfants, je ne pense pas que je puisse les emmener voir des lions en Afrique quand ils auront 10 ans. »

La stérilisation est un choix militant difficile. Si Mandy est bien décidée à se faire stériliser, son compagnon, lui, veut des enfants. Mais rien n’entamera la détermination de la jeune femme. « Nous allons nous séparer après notre prochain voyage », explique-t-elle avec une pointe de tristesse dans la voix. Sereb aussi a dû se séparer de sa compagne car elle voulait des enfants. Lucille préfère annoncer la couleur d’emblée : « Je suis toujours claire dans le début d’une relation, quitte à ce qu’elle s’achève si l’homme en face de moi veut des enfants. »

Dans un pays à la politique nataliste comme la France, le parcours de ces jeunes adultes vers la stérilisation est semé d’embûches. Mais cette démarche est vaine, pour Sereb car, selon lui, il est trop tard : « Comme tout choix individuel, la stérilisation n’est pas efficace. On se fait stériliser parce que c’est juste et en accord avec nos convictions. Avec l’écologie, on cherche à se donner bonne conscience plutôt qu’à être efficaces. En soi, le geste le plus écoresponsable serait le suicide, mais c’est bien trop coûteux. » Marion, consultante en architecture de 26 ans en chemin vers la stérilisation, n’est pas d’accord. Pour elle, l’espoir est permis : « Se faire stériliser n’est qu’un petit geste environnemental parmi tant d’autres. Les résultats ne sont pas visibles mais j’espère que par ce geste, je contribue à faire quelque chose de bien pour l’environnement. »


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[*Son prénom a été changé.


Lire aussi : En cinq jours, j’ai réduit mon empreinte écologique

Source : Oriane Mollaret pour Reporterre

Dessin : © Tommy/Reporterre

Images : extraits de la brochure du gouvernement sur la stérilisation volontaire

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