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Pollutions

Près de Soissons, la bataille d’un maire contre une usine de laine de roche

Le maire de Courmelles, près de Soissons, a décidé de ne pas accorder de permis de construire à l’usine de laine de roche du groupe Rockwool, une position rare pour un élu local. Les opposants, réunis en collectif, craignent des dommages sur les terres et des rejets de substances néfastes pour la santé et les bâtiments historiques.

C’est l’histoire d’un maire qui se rebelle contre une multinationale. À Courmelles (Aisne), Arnaud Svrcek a décidé de ne pas accorder de permis de construire à la future usine du groupe Rockwool. Cet industriel danois prévoyait de produire plus de 110.000 tonnes annuelles de laine de roche, un isolant utilisé dans le bâtiment, et promettait d’embaucher entre 130 et 150 personnes, le tout sur une surface d’une quarantaine d’hectares. Mais les opposants au projet, rassemblés au sein du collectif Stop Rockwool, estiment que cette usine entraînera l’imperméabilisation de 10,4 hectares de terres, détruira 13,6 hectares de friches prairiales et rejettera de nombreux polluants dans l’air.

C’est pourquoi le nouveau maire de Courmelles a décidé d’agir. Cet agriculteur qui a grandi sur ces terres désindustrialisées, au taux de chômage élevé, n’a rien d’un militant. « On est 1.800 habitants sur la commune, tout le monde se connaît et je suis apprécié. Quand j’ai vu se profiler l’histoire de Rockwool, j’ai voulu monter au créneau sans pour autant abuser de ma casquette de maire, car je suis le premier riverain de cette future usine. Alors, j’ai demandé aux gens se mobiliser pendant l’enquête publique. »

Projection de la direction des fumées de l’usine par le collectif Stop Rockwool, avec l’abbaye de Saint-Jean-des-Vignes en ligne de mire.

Une réussite : près de 550 avis ont été déposés, un chiffre très honorable au regard de la densité de population. « Les gens ont fait l’effort de se déplacer malgré le confinement, raconte Thomas Wozniak du collectif Stop Rockwool. On a fini avec 85 % d’avis négatifs. Le commissaire-enquêteur a donc pris ses responsabilités, en rendant un avis défavorable au projet. Ce qui est très rare et ne concerne que 3 ou 4 % des enquêtes publiques en France. »

Contacté par Reporterre, le groupe Rockwool assure ne pas être au courant de ce refus de permis de construire, expliquant analyser actuellement le rapport du commissaire-enquêteur. « Nous travaillons de manière rapprochée avec les autorités compétentes afin de nous assurer que le projet dépasse toutes les attentes légales et réglementaires », explique par mail Rafael Rodriguez, directeur général de Rockwool France.

Bataille sur les promesses d’emplois

Depuis 2019, le collectif Stop Rockwool et d’autres associations se mobilisent pour faire connaître les enjeux de l’installation de cette usine. Ils dénoncent notamment les promesses d’emplois, fausses selon eux : d’après leurs calculs, sur les 130 à 150 emplois promis, 70 concerneraient des mobilités internes à l’entreprise. Il ne resterait donc que 60 à 80 emplois pour les habitants de la région. « De plus, Rockwool promet 300 ou 500 emplois indirects sans jamais nous donner de détails ou nous fournir de liste. Au vu de toutes les aides qu’ils vont recevoir pour s’installer, ce n’est pas normal », poursuit le maire de Courmelles.

Parmi les aides, le rabais consenti sur la vente des terres. Rockwool a acquis en mars 2020 près 400.000 m2 au prix de 16,80 euros le mètre carré. Quelques mois plus tard, un groupe logistique achetait 170.000 m2 pour 32 euros le mètre carré, avec 350 emplois à la clé. Il faudra également enfouir une ligne électrique indispensable pour alimenter l’usine en énergie, pour un coût total de trois millions d’euros, payés à 60 % par Rockwool et à 40 % par Réseau de transport d’électricité (RTE) — et donc par les utilisateurs. Trois millions d’euros seront également nécessaires pour déménager l’aérodrome voisin. « Au final, le ratio coût/emploi sera pharaonique », constate Thomas Wozniak.

De nombreuses inquiétudes pour la santé publique

Le collectif s’inquiète aussi des risques sanitaires de la future usine. Un collectif de vingt-neuf médecins a d’ailleurs publié un manifeste dans lequel ils alertent sur des rejets de produits dangereux comme des particules fines, de l’ammoniac, des oxydes d’azote, de soufre, etc. Des composés volatils que ces médecins estiment responsables de nombreuses maladies respiratoires et cancers.

Projection de la direction des fumées de l’usine vue depuis Soissons par le collectif Stop Rockwool.

Sur le plan environnemental, l’association Notre affaire à tous a également constaté de nombreuses lacunes dans l’étude d’impact, qui passe à la trappe des espèces protégées, d’après une note transmise à Reporterre. Elle signale également que le dioxyde de soufre pourrait attaquer les bâtiments en calcaire de la ville voisine de Soissons, dont de nombreux bâtiments historiques sont classés.

Menaces de mort

Au regard de tous ces arguments, la prise de position du maire de Courmelles a ravi les militants. « C’est une excellente nouvelle qui va permettre de freiner l’installation de l’usine », se réjouit Thomas Wozniak. Mais cette décision n’est pas sans conséquence. « Rares sont les maires qui refusent les permis de construire de ce genre de site, car ils savent que leur décision sera attaquée par l’industriel. C’est un acte risqué qui peut entraîner des frais. Rockwool pourrait demander la réparation du préjudice subi, par exemple en cas de retard dans les travaux, explique Chloé Gerbier, juriste chez Notre affaire à tous, qui aide le collectif Stop Rockwool. Rockwool va dire que le maire a donné un avis plus politique qu’administratif. Il pourrait y avoir un recours en annulation pour excès de pouvoir. Ce n’est vraiment pas facile pour un maire de s’opposer à l’implantation d’une usine. Il doit s’entourer d’avocats pour motiver sa décision. »

Malgré tout, Arnaud Svrcek tâche de ne pas s’inquiéter. « Notre avocate m’a rassuré en me disant que Rockwool demanderait au maximum 5.000 euros de préjudice et de frais de justice. » L’édile a pourtant reçu une lettre de menace de mort en novembre dernier. Là encore, il n’a pas été déstabilisé. « Cela ne m’empêche pas de dormir. Je suis prêt à aller jusqu’au bout car la cause est juste. D’autant que je suis l’avis du commissaire enquêteur qui va dans le même sens que moi. Et puis, quand vous voyez arriver à l’enquête publique un monsieur de 90 ans qui vient déposer son avis en disant qu’il a perdu tous ses amis à cause de cancers liés à l’amiante, cela ne vous laisse pas indifférent. »

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