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Contre la contamination du monde, refusons l’implantation d’une usine polluante à Soissons

Durée de lecture : 6 minutes

12 novembre 2020 / Thomas Le Roux



Néfaste pour l’environnement, néfaste pour la santé : l’auteur de cette tribune dénonce l’implantation, dans le Soissonnais, d’une grande usine danoise de fabrication d’un isolant polluant, la laine de roche. Plutôt que d’artificialiser — toujours plus — les sols, pourquoi ne pas choisir un projet maraîcher « plus en harmonie avec les habitants, les ressources locales » ?

Thomas Le Roux, chargé de recherche au CNRS, est spécialiste de l’histoire des risques et des nuisances industrielles et minières. Il est l’auteur, avec François Jarrige, de l’ouvrage La contamination du monde. Une histoire des pollutions à l’âge industriel (Seuil, 2017).


Une très grande usine de laine de roche, par la multinationale danoise Rockwool, est actuellement en projet entre les communes de Courmelles et de Ploisy dans le Soissonnais (Aisne). Informé par des proches qui connaissent mon travail historique sur les risques et pollutions industrielles [1], j’ai pris connaissance du dossier déposé dans le cadre de l’enquête publique. Une analyse de ce dossier dans une perspective historique permet de démontrer que cette implantation industrielle est contradictoire avec le respect de l’environnement et de la santé publique.

L’enquête publique, d’une durée de moins d’un mois — du 14 octobre au 12 novembre 2020 —, durant une période de confinement, ne permettra pas aux riverains de s’informer et de témoigner sereinement. Même si à la fin du mois d’octobre la majorité des dépositions est opposée à cette implantation, il ne s’agit du reste certainement pour l’industriel que d’une formalité. En effet, depuis une dizaine d’années, la régulation des établissements industriels dangereux s’est radicalement assouplie, et plus encore depuis deux ans (loi Essoc en 2018 et loi Asap débattue actuellement) : l’accident de Lubrizol en septembre 2019 a permis de faire connaître au public cet assouplissement — dont les sites Reporterre et Actu Environnement rendent compte régulièrement.

Au nom de la simplification administrative et de l’encouragement à la liberté industrielle, les contre-pouvoirs sont bridés, et les voies de recours des tiers sont limitées. Ajoutons que le site sur lequel Rockwool compte s’installer fait partie des 78 sites industriels « clé en main » décrétés par le gouvernement en juillet 2020 : autant dire qu’il s’agit d’un véritable chèque en blanc donné à l’industriel.

L’histoire montre qu’en matière de pollution, c’est l’expertise profane et non savante qui a raison

Comme il est habituel dans ce genre de dossiers, dans le domaine de l’expertise, c’est le pot de fer contre le pot de terre. Cela est une récurrence historique. L’industriel fournit un dossier technique très complet et peu lisible, ce qui permet de :

  • renvoyer la parole des habitants qui s’opposent à leur « inculture », leur « ignorance », leurs « craintes infondées »
  • et comparer cette parole aux doctes rapports détaillés et incompréhensibles des ingénieurs (les comprennent-ils eux mêmes ?) chargés de la promotion de l’entreprise ou de leur régulation (via les ICPE, installations classées pour la protection de l’environnement), tous issus des mêmes corps d’ingénieurs formés pour le développement industriel du pays.

L’histoire montre pourtant qu’en matière de pollution, c’est l’expertise profane et non savante qui a raison. Le recul historique de plus de 200 ans de développement industriel démontre que la pollution découle, non pas de l’inculture des gens qui vivent, mais de la culture d’entreprise qui vante sans cesse des procédés non polluants. Or, force est de constater que la contamination du monde par des agents chimiques agressifs et destructeurs n’a cessé de se renforcer et que la source en est l’industrie. À chaque période n le discours de la non toxicité des procédés industriels est démenti par les déconvenues de la période n+1.

Le plan du site de production de laine de roche.

Le produit qui sera fabriqué – de la laine de roche – est censé contribuer à l’isolation thermique des bâtiments, ce qui pourrait être louable. Mais les procédés de fabrication, issus d’une énergie fossile — [la roche est chauffée grâce à un combustible, le coke (charbon)] — combinée à l’industrie chimique, des secteurs qui font suffoquer la planète, sont très polluants. Les substances qui s’échapperont des fumées retomberont, au moins en partie, dans la cuvette de Soissons, cela est inévitable : l’air de la ville va être dégradé par les microparticules et poussières. Par définition, ce genre d’usines devraient être proscrites en tout lieu, étant donné qu’elles contribuent à la destruction des ressources, l’altération des milieux, enfin au réchauffement climatique. Dans le monde actuel, il devient aberrant de les concevoir.

Une autre récurrence historique est celle du chantage à l’emploi. Mais les 150 emplois promis le seront-ils réellement ? Pour combien de temps ? Quel sera le bassin d’emploi ? Qui viendra travailler ? Les multinationales telles que Rockwool n’ont aucun scrupule à ce titre, elles font venir les cadres qualifiés d’ailleurs, usent et abusent de la législation du travail, elle aussi assouplie. En terme d’emploi, mieux vaudrait créer sur cette surface agricole une grande zone maraîchère qui approvisionnerait Soissons en produits frais et locaux, ce qui serait créateur d’emploi ainsi que de fierté pour les communautés locales.

Pourquoi ne pas utiliser de la laine de chanvre, produit naturel qui pourrait pousser dans les champs de la région ?

En matière d’isolants et d’emplois, pourquoi ne pas imaginer des alternatives qui ne menacent ni l’environnement ni la santé publique ? Pourquoi les acteurs publics locaux (ville, communauté de communes, département, région, etc.) ne se retroussent pas les manches pour construire un projet coopératif de production, en utilisant par exemple la laine de chanvre, produit naturel qui pourrait pousser dans les champs de la région ? Ce serait rendre hommage à l’esprit d’entreprise, tant vanté par les édiles locaux (qui se contentent pourtant de donner les clés à une multinationale peu scrupuleuse), au courage, à l’effort, au devenir en commun. Plutôt que de dire oui ou non à cette usine, disons : oui pour un autre projet, participatif, citoyen, écologique !

Un champ de chanvre, en Tourraine.

Ajoutons à tous ces éléments que ce projet est plutôt à l’image du monde des Trente Pollueuses (autre nom des Trente Glorieuses) : il artificialise le sol, une bonne terre agricole, une des plus fertiles de France, pour toujours plus de béton et de bâtiments. Le paysage va en être fortement dégradé, et traversé par le va-et-vient de 150 à 200 camions par jour. À l’heure où l’on doit lutter contre le réchauffement climatique, ce projet est tout ce qu’il ne faut pas faire si l’on veut respecter l’environnement. Additionné aux éléments précédents, il apparaît que ce projet Rockwool est l’exemple même de ces grands projets inutiles, qui ne profite qu’aux multinationales et qui aboutissent à la destruction de l’environnement naturel, et finalement de notre qualité de vie. Un projet qui profiterait aux habitants sans dégrader l’environnement serait conçu différemment, plus en harmonie avec les habitants, les ressources locales, l’attention que l’on peut porter à la nature et à autrui.





[1avec François Jarrige, La contamination du monde. Une histoire des pollutions à l’âge industriel, Paris, Le Seuil, 2017.


Lire aussi : Une usine alimentée au... charbon s’installe en Moselle

Source : Courriel à Reporterre

Photos :
. chapô : Image d’illustration. Page Facebook de Stop Rockwool. © E.B/Reporterre
. Vue d’avion éloignée. Capture d’écran de la vidéo Youtube La désintégration paysagère
. Schémas. Dossier d’enquête publique
. Champ de chanvre. Mathias Fingermann/Flickr

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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