123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportagePollutions

Résine, fibres de verre... Les épaves polluent la mer et les animaux marins

Angie Richard, fer de lance de l’association Floating Stories Lab, dans le cimetière à bateaux de l’estuaire du Goyen, entre Audierne et Plouhinec (Finistère).

Perçus comme un patrimoine à valoriser pour le tourisme, les cimetières de bateaux ont un fort coût environnemental. Au fil du temps, des résidus se détachent des coques, polluant l’eau et les animaux.

Audierne et Plouhinec (Finistère), reportage

L’épave a des allures de carcasse où seules la colonne vertébrale et quelques côtes subsistent. Le goémon qui la recouvre indique qu’à marée haute, le squelette est entièrement noyé. Partout autour, sur un lit de vase aux allures de sable mouvant, des dizaines d’autres embarcations plus ou moins en voie de décomposition gisent elles aussi, l’air apparemment inertes. Mais en laissant traîner un peu l’œil sur ce cimetière de bateaux, situé dans l’estuaire du Goyen, entre les communes d’Audierne et de Plouhinec (Finistère), un autre décor apparaît : le site est pollué.

Témoins de l’histoire maritime, appréciés des peintres et des photographes, servant parfois à illustrer les cartes postales, les cimetières de bateaux sont généralement présentés comme appartenant au patrimoine marin. © Chloé Richard / Reporterre

Sur des dizaines de mètres, entre des algues et des coquillages attendant la prochaine marée, des centaines de petits déchets tapissent le sol de l’estran. Il s’agit souvent de morceaux de peinture écaillée qui se détachent des bateaux au fil du temps et au gré des vents et marées. Ou bien de morceaux de coques de bateaux en fibre de verre. Ou d’autres types de déchets encore, telle que cette vitre en plastique plantée dans la vase.

Avec son association Floating Stories Lab (« Laboratoire d’histoires flottantes »), basée à Plouhinec, Angie Richard entend alerter sur le coût environnemental des cimetières de bateaux : « Tout ceci, ce n’est pas du patrimoine. Ce sont des déchets et de la pollution », déplore l’Australienne d’origine, également réalisatrice de documentaires sur l’environnement, tout en bravant la vase du Goyen, bottes aux pieds. C’est en emménageant en Bretagne il y a deux ans, et « en découvrant tous ces bateaux abandonnés partout dans la région », qu’Angie s’est intéressée à ce sujet.

Des microparticules de résine et de fibres de verre

Témoins de l’histoire maritime, appréciés des peintres et des photographes, servant parfois à illustrer les cartes postales, les cimetières de bateaux sont généralement présentés comme appartenant au patrimoine marin. Nombreuses sont les collectivités à répertorier ces attractions touristiques sur leur site. D’après Lorient Bretagne Tourisme, le cimetière de bateaux de Kerhervy (Morbihan) est par exemple un lieu « où thoniers, sardiniers ou simples canots finissent paisiblement leur vie de bons et loyaux services. On pourrait craindre que cela ressemble à une décharge mais pas du tout : il s’agit là de poésie ».

La commune de Landévennec (Finistère), elle, décrit son cimetière de bateaux comme un lieu « qui ne manque pas de surprendre le visiteur qui […] se plaît à contempler avec une certaine nostalgie ces vieilles coques rouillées, unités prestigieuses ou modestes gabarres […]. » La Région Bretagne met en avant des visites en 3D existantes pour les bateaux les plus difficiles d’accès.

Outre les fibres de verre, des microplastiques se répandent eux aussi dans l’eau via la peinture des bateaux. © Chloé Richard / Reporterre

Ces descriptions valorisantes, quasi romantiques, masquent une tout autre histoire. Dans sa main, Angie Richard tient un petit microscope portable qu’elle connecte à son smartphone. « Là, on voit bien à quel point ces composants sont minuscules. Il y a aussi beaucoup d’éclats. Tout ça finit ensuite dans l’eau », dit-elle, alors que la lunette de l’instrument scientifique est collée à la coque abîmée d’un bateau, composée de fibres de verre.

« Ces bateaux relâchent des microparticules de résine et de fibres de verre dans l’environnement », explique Corina Ciocan, écotoxicologue à l’Université de Brighton. La scientifique a mené des recherches à partir d’huîtres et de moules prélevées dans le port de Chichester, en Angleterre. « On a découvert de la fibre de verre en quantité. Pour un kilogramme d’huîtres, on pouvait retrouver 1 000 particules de ce composite. Et même dans des cas avec une faible concentration en fibre de verre, les animaux sont touchés. »

« Les animaux sont touchés »

Les bivalves ont été ici prélevés devant un chantier naval, qui projette beaucoup de poussière dans l’eau. « Dans le cadre d’une expérimentation, nous avons constaté que le zooplancton ou la puce de mer, lorsqu’ils étaient exposés à la fibre de verre, mourraient en moins d’une heure », précise la chercheuse.

Pour elle, la fibre de verre ressemble fortement à l’amiante. Corina Ciocan souhaiterait que ce composite soit lui aussi reconnu comme dangereux. « Inhalée, elle présente les mêmes risques que l’amiante : des études ont démontré que les ouvriers des usines de fabrication de fibre de verre développent plus facilement des emphysèmes ou cancers du poumon. »

Angie Richard colle la lunette de l’instrument scientifique à la coque abîmée d’un bateau. © Chloé Richard / Reporterre

Huîtres et moules du Goyen aussi contaminées

Fin avril, dans le cadre d’ateliers organisés par Floating Lab Stories avec des collégiens bretons, l’écotoxicologue est venue dans le Finistère. Dans l’estuaire du Goyen, des moules et des huîtres ont été prélevées. « À l’aide du microscope, nous avons pu constater que les branchies de ces animaux contiennent toutes du plastique et des résidus de fibre de verre », indique Corina Ciocan.

La venue de la chercheuse a été permise grâce au projet de sciences participatives, ReTiss (Regenerative Tides : Sailing for Solutions, ou « Marées régénératrices : naviguer vers des solutions »), mené par Floating Stories Lab et financé par l’Union européenne. Car c’est en créant des ponts entre citoyens et scientifiques, notamment via la science participative, qu’Angie et son association espèrent faire bouger les lignes sur la pollution des cimetières de bateaux.

«  Au nom de la tradition, certaines personnes voudraient maintenir ces cimetières de bateaux. Pour moi, les choses sont plus belles lorsque l’on peut admirer l’écosystème sans pollution  », assure Angie Richard. © Chloé Richard / Reporterre

Dans son laboratoire, à Brighton, Corina Ciocan a également mené une autre recherche complémentaire : « Après avoir exposé pendant une semaine des bivalves à cette poudre (la fibre de verre), nous avons constaté que leur système digestif était saturé de résine. Les animaux ne pouvaient alors plus se nourrir. »

Angie et son association répertorient sur une carte, nommée Bad Boat Mapping, les cimetières de bateaux. « Collecter de la donnée en tant que citoyens ou association n’est pas obligatoire en soi. Mais c’est une manière pour nous d’alimenter la recherche en contribuant avec nos propres moyens », précise Angie, qui prend en photo des morceaux de résidus constellant la vase.

Un recyclage possible

Dans l’estuaire du Goyen comme ailleurs, les bateaux abandonnés viennent de partout : certains étaient des bateaux de pêche, d’autres de commerce, d’autres appartenaient à des particuliers, ou bien encore à l’État. Certains sont très vieux, d’autres moins. « Quand l’immatriculation est encore lisible, on arrive parfois à retrouver les propriétaires. Ou alors, on découvre que ceux-ci sont morts et que les enfants ne savent que faire de ces épaves », précise Angie, remarquant, pour la première fois, une petite embarcation… juchée en haut d’un arbre. « À chaque fois que je reviens ici, j’en découvre de nouvelles. C’est un peu déprimant », ajoute-t-elle.

«  Le recyclage des épaves est pris en charge par l’État via l’écotaxe. Mais le transport du bateau jusqu’aux sites de recyclage agréés ne l’est pas  », dit Angie Richard. © Chloé Richard / Reporterre

Des solutions existent pourtant pour recycler les bateaux en fin de vie. En France, l’Association pour une plaisance écoresponsable (Aper) est l’organisme agréé par le ministère de la Transition écologique pour gérer la déconstruction et le recyclage des bateaux de plaisance et ceux des professionnels ou appartenant à des collectivités et associations. « Ce recyclage est pris en charge par l’État via l’écotaxe. Mais le transport du bateau jusqu’aux sites de recyclage agréés ne l’est pas », dit Angie Richard. Selon elle, ce coût devrait lui aussi être couvert par cette taxe, appliquée à des produits ou services portant atteinte à l’environnement.

En créant des ponts entre citoyens et scientifiques, Angie Richard et son association espèrent faire bouger les lignes sur la pollution des cimetières de bateaux. © Chloé Richard / Reporterre

Avec son association, Angie coconstruit un canoë en bois, « le plus écoresponsable possible car on essaye déjà de penser à sa fin de vie et à l’empreinte écologique qu’il aura ou non. C’est une chose que devraient aussi faire les industriels ». Une fois à l’eau, ce bateau servira à la recherche et sera partagé, pour rendre la mer la plus accessible possible. En attendant que le navire prenne forme, une chose est sûre pour Angie : « Au nom de la tradition, certaines personnes voudraient maintenir ces cimetières de bateaux. Pour moi, les choses sont plus belles lorsque l’on peut admirer l’écosystème sans pollution. »


legende