123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportagePolitique

« Ça aurait été formidable. » Aux États-Unis, les jeunes écolos regrettent Bernie Sanders

Connor Wertz, organisateur communautaire à 360.org, se bat contre l’utilisation des énergies fossiles à Burlington (Vermont). Ici, le 1er mars 2024.

Les primaires à la présidentielle étasunienne se jouent le 5 mars, lors du Super Tuesday. Mais beaucoup de jeunes écolos iront voter à reculons : ils préféraient Bernie Sanders à Joe Biden.

Burlington (Vermont, États-Unis), reportage

« Voter, c’est comme se brosser les dents. C’est naturel pour moi. Mais est-ce que j’y vais avec mon cœur cette fois ? Est-ce que je me sens représenté ? Non. Alors qu’avec Bernie Sanders, ma génération sentait qu’il se passait quelque chose. » Connor Wertz, 25 ans, est organisateur communautaire à l’ONG écologiste 350.org. Lunettes cerclées et regard azur, ce jeune homme engagé ira à reculons voter le 5 mars pour le Super Tuesday — les primaires permettant de désigner les candidats des partis républicain et démocrate pour la présidentielle —, bien loin de l’effervescence pro-Bernie d’il y a quatre ans.

Du côté démocrate, la primaire est déjà écrite. Joe Biden, en tant que président sortant, n’a pas de réel concurrent. Alors que le soleil couchant fait briller ses boucles d’oreilles, Connor contemple le littoral du lac Champlain, un petit joyau que Sanders a protégé de l’appétit des promoteurs immobiliers lors de ses années à la mairie de Burlington. « Je pense qu’il avait compris certaines choses avant tout le monde. Il a contribué à faire du Vermont un État différent. À l’échelle des États-Unis, ça aurait été formidable. »

Ici, les rues donnent souvent la priorité aux vélos, et l’on trouve des pancartes antiracistes, féministes et écologistes sur certaines maisons. © Bastien Durand / Reporterre

Le Green Mountain State est souvent considéré comme le plus écolo des États-Unis. Une série de lois passées dès les années 1970 a préservé son paysage, une suite ininterrompue de montagnes touffues et de lacs, et a mis ce petit bout de terre collé au Canada à bonne distance de bien des maux étasuniens. Ici, par exemple, aucun panneau publicitaire n’a droit de cité en bord de route (seuls trois autres États étasuniens en font de même) et depuis 1970, l’Act 250 permet à des citoyens non élus d’empêcher légalement le développement de projets qui détruisent l’environnement.

Résultat ? L’air de ce petit État — grand comme deux fois l’Île-de-France — est le plus pur des États-Unis (accessoirement, c’est aussi le seul dont la capitale est garantie sans McDonald’s). Maire, député, puis sénateur, Bernie Sanders a contribué à le façonner. Depuis ses débuts, son historique de vote en tant qu’élu a reçu l’un des meilleurs scores, à vie, de la ligue des protecteurs de l’environnement.

Se concentrer sur sa ville

C’est pour toutes ces raisons que Sarah Sciortino, les cheveux bruns et roses, a quitté son Long Island natal et mis cap sur l’université du Vermont, à Burlington, pour étudier l’environnement. « J’ai commencé à lutter contre le changement climatique dès l’école secondaire, en militant pour qu’elle fonctionne à 100 % à l’énergie renouvelable. Je me suis aussi battue pour que mon université se détourne des investissements en énergies fossiles, et on a réussi ! raconte la jeune femme de 23 ans, déterminée. Dans mon État d’origine, tout le monde se fiche de l’environnement. Je connaissais l’image du Vermont et je venais chercher ici une communauté de gens de mon âge qui luttaient activement pour la planète. Je me suis donc vite retrouvée à faire campagne pour Bernie. »

La dernière campagne de Bernie Sanders était axée autour du Green New Deal : 100 % d’énergie renouvelable pour l’électricité et les transports des États-Unis d’ici 2030, un pays neutre en carbone en 2050, 20 millions d’emplois pour le climat et 16 000 milliards de dollars (environ 15 000 milliards d’euros) d’investissement public dans le domaine. L’octogénaire avait su ravir le vote des jeunes. Lors du dernier Super Tuesday, bien que battu, il était arrivé largement en tête chez les 18-29 ans.

Sarah Sciortino : «  Je venais chercher ici une communauté de gens de mon âge qui luttaient activement pour la planète. Je me suis donc vite retrouvée à faire campagne pour Bernie.  » © Bastien Durand / Reporterre

Sarah se souvient d’une période bouillonnante, où tout semblait possible. Elle prenait alors le bus pour faire campagne pour Sanders dans le New Hampshire voisin. « On sentait qu’il était un homme normal, contre les grandes compagnies et pour sauver la planète. Mais dès qu’il a commencé à devenir une menace pour l’establishment, ceux qui voulaient garder le statu quo ont appuyé Biden. J’étais déprimée après sa défaite. »

Des souvenirs proches de ceux de Connor. « L’élection présidentielle de 2016 m’a appris une bonne leçon. Hillary Clinton avait gagné l’élection générale en nombre de voix, mais le système a fait qu’elle n’a pas été élue. La défaite de Sanders aux primaires en 2020 a été un autre coup dur. À l’école, on nous dit toujours que notre devoir civique, c’est de voter. Mais on ne nous dit pas forcément que ça ne suffira pas, qu’il faut agir autrement. Pour moi, la crise climatique, c’est la grande cause de notre époque, et Sanders est le seul à l’avoir vraiment comprise. »

Connor Wertz : «  Pour moi, la crise climatique, c’est la grande cause de notre époque, et Sanders est le seul à l’avoir vraiment comprise.  » © Bastien Durand / Reporterre

Moins d’un an après la défaite de Bernie Sanders aux primaires, Sarah a cofondé Run on Climate, un organisme qui fait du lobbying local pour que les villes se dissocient vite des énergies fossiles. « Désormais, j’ai l’impression que mon impact au niveau local est tellement plus important. Mon effet sur ma ville est mesurable, et nous pouvons devenir un exemple pour d’autres municipalités dans le pays. Alors qu’à l’échelle fédérale, tout est prédéterminé… Et Biden n’a pas compris l’ampleur de la tâche climatique. »

Joe Biden, écolo mais mauvais communicant ?

Pour Matt Dickinson, professeur de science politique au Middlebury College, l’avis des jeunes votants pro-Sanders sur le bilan environnemental de Joe Biden est dur, au regard de ce que le président a accompli en quatre ans. « Non, Biden n’a pas appliqué le Green New Deal au complet, mais il est allé plus loin sur le climat que tous les autres présidents. Je pense qu’il communique mal, et cela joue sur le soutien des jeunes à son sujet. »

Malgré les annonces en pagaille, l’image d’un Joe Biden écolo a, en effet, bien du mal à imprimer. Il s’est pourtant engagé à investir 2 000 milliards de dollars (environ 1 800 milliards d’euros) pour atteindre la neutralité carbone en 2050, entre autres. « On en voit déjà des effets concrets, en plus, soutient Jack Hanson, directeur de Run on Climate, qui faisait partie de l’équipe de campagne de Bernie Sanders en 2016. Davantage de gens achètent des pompes à chaleur, des panneaux solaires. Ce n’est pas négligeable. Mais d’un autre côté, Joe Biden a permis des initiatives abjectes comme le projet Willow. »

Willow, c’est un projet de forage pétrolier dans la réserve nationale pétrolière de l’Alaska. Il pourrait émettre 280 millions de tonnes de CO2 sur trente ans, soit les émissions annuelles de 2 millions de voitures à essence. Son approbation par Joe Biden a troublé les écologistes, qui commençaient à croire en lui. « L’abandon ou non des projets pétroliers est une ligne de clivage importante pour les jeunes votants. Mais en ce moment, j’ai l’impression que c’est plutôt la position pro-israélienne de Biden dans le conflit en cours à Gaza, qui pourrait les faire davantage s’abstenir de voter pour lui », pense Matt Dickinson.

Sarah Sciortino : «  En novembre, quel choix ont les Américains  ? Le fascisme, avec Trump, ou la fin du monde, mais un peu plus lente, avec Biden.  » © Bastien Durand / Reporterre

Jack, Connor et Sarah iront bien aux urnes lors des primaires, le 5 mars, et prévoient aussi de voter à l’élection présidentielle de novembre prochain. Mais tous leurs amis ne leur emboîteront pas le pas.

« Après les campagnes de Bernie, certains ont continué à s’impliquer, comme moi. Mais ceux qui se sont engagés politiquement seulement à ce moment-là se sont désengagés par la suite », dit Jack. Pas de risque de démobilisation, chez Sarah, mais le manque de choix la fait enrager. « Trump ou Biden : l’absence d’alternative est un vrai problème. Je veux un changement de génération à la tête du pays, mais je veux aussi que Bernie revienne. En novembre, quel choix ont les Américains ? Le fascisme, avec Trump, ou la fin du monde, mais un peu plus lente, avec Biden. »


legende