Refuges pour chevaux : de bonnes intentions à l’épreuve de la réalité
- © Camille Jacquelot / Reporterre
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Durée de lecture : 12 minutes
Par manque de moyens, certains refuges pour chevaux sont saturés et ne peuvent pas garantir leur bien-être. Les équidés font aussi face à certaines pratiques malveillantes.
Lydie flotte dans son pull gris peluché, assorti à ses cheveux argent. Jamais un mot plus haut que l’autre, le ton est calme. Avec patience, elle explique. Il y a encore un peu plus de trois ans, elle passait ses matinées à s’occuper de ses chevaux. Il y en avait plus de 140 en 2020. Mais l’administration et la justice ont décidé qu’elle s’en occupait mal, les lui a retirés. Lydie, elle, conteste : leur nourriture était choisie avec soin, ils étaient soignés chaque jour avec constance et respect. Ses chevaux ont été pris en charge par des associations de protection animale, venues les « sauver ». Mais l’ont-ils vraiment été ?, questionne aujourd’hui l’ex-éleveuse. Elle a suivi le destin de certains de ses chevaux sur les réseaux sociaux. Ils ont vécu des parcours chaotiques, ballottés entre refuges et familles d’accueil. Plusieurs sont morts alors qu’ils étaient encore jeunes, sans que l’on sache comment.
Reporterre vous a raconté cette histoire dans un précédent article. L’affaire semble représentative du petit monde de la protection du cheval. De grosses associations y côtoient de nombreux petits refuges, qui se débrouillent avec beaucoup de bénévoles et peu de moyens. Une situation qui ne permet pas toujours de garantir le bien-être des équidés accueillis.
Les refuges récupèrent les chevaux, comme ceux de Lydie, retirés à leurs propriétaires sur décision de justice ou de l’administration. Mais aussi souvent ceux devenus trop vieux pour être montés en club ou poursuivre leur carrière sportive, ceux abandonnés par des propriétaires maltraitants, désargentés, âgés ou lassés de leur animal, ceux sauvés de l’abattoir… Les occasions de recueillir des équidés ne manquent pas.
Bien que le cheptel des chevaux en France diminue, les refuges disent être toujours plus sollicités. « Les gens sont de plus en plus sensibles à la cause animale, ne supportent plus certaines négligences qu’ils voient au bord de la route », explique Stéphanie Girard, responsable du Grand refuge de la SPA consacré aux équidés, dans l’Orne. « Les professionnels comme les propriétaires de chevaux ont aussi de moins en moins envie que leurs chevaux finissent à l’abattoir », explique Vanina Deneux-Le Barh, sociologue à l’Institut français du cheval et de l’équitation (IFCE) et l’Inrae [1], qui travaille sur le sujet. Confier son vieux cheval à un refuge est alors une solution alternative.
Les grosses associations sont souvent les premières contactées. Manquant de place, elles font appel au réseau des plus petites pour organiser la prise en charge de chevaux. Mais elles aussi voient vite leurs prés saturés. « On doit limiter le nombre de chevaux accueillis parce que financièrement, on n’a pas les moyens », indique Isabelle Rachez, fondatrice de l’association Equi’souffle, dans l’Eure-et-Loir. Son association n’a que deux ans, mais elle a déjà fait le plein avec onze chevaux à sa charge. Cela n’a pas été difficile : « Je suis des pages Facebook de chevaux à donner. Dès que les chevaux ont passé la vingtaine, sont malades, vieux ou plus montables, hop, ils sont lourdés », regrette-t-elle. Un bon samaritain peut donc vite remplir son pré, mais assumer derrière est une autre affaire.
« Je refuse régulièrement des entrées. Je ne peux pas prendre plus de chevaux que je peux en nourrir, témoigne aussi Laura Affortit, présidente de l’association Les Chevaux de l’eden, dans le Gard. Mais certains refuges sont obligés de dire oui, car on les menace de leur retirer leurs subventions. » Le risque pour l’association est alors de se retrouver en difficulté pour alimenter les chevaux ou payer les soins vétérinaires. Se retrouvant ainsi dans la même situation que certains propriétaires auxquels on a retiré leur équidé, car ils n’avaient plus les moyens de l’entretenir.
Des refuges à sec
S’occuper d’un cheval coûte cher, un pré avec un peu d’herbe ne suffit pas. Les câlins et bisous qui peuplent les publications des réseaux sociaux encore moins. Le dévouement des personnes dédiées à la cause ne compense pas. La Fondation Brigitte Bardot place les chevaux sous sa protection dans diverses pensions en France. « Cela coûte entre 150 et 200 euros hors taxe, par mois, selon le gabarit du cheval, explique Aline Maatouk, chargée de mission équidés de l’association. C’est l’alimentation qui coûte le plus cher. » À laquelle il faut ajouter les frais vétérinaires (vaccins, vermifuges, dentiste, soins spécifiques), et le maréchal-ferrant.
Au Grand refuge de la SPA en Normandie, même constat, grâce aux achats en gros et aux tarifs négociés avec le vétérinaire, « on a un coût d’une moyenne de 150 euros par cheval », estime Stéphanie Girard, responsable du site qui accueille jusqu’à 300 équidés en été, 250 en hiver. Dans son petit refuge, pour limiter les frais, Isabelle Rachez a été « obligée d’apprendre à faire les vaccins et parer les pieds. Les plus faciles, je les fais moi-même, je garde les grosses pathologies pour le maréchal-ferrant ».
Le contexte économique n’aide pas, le prix de l’alimentation pour les chevaux a augmenté. « Nous ne sommes pas touchés, car nous recevons aussi des legs, mais il y a une diminution des dons des particuliers pour les petites associations », assure Aline Maatouk, de la Fondation Brigitte Bardot. « Cela nous arrive régulièrement de venir en aide à des associations en difficulté », confirme Stéphanie Girard, côté SPA.
« Plus un cheval vieillit,
plus il demande des soins »
« J’ai peur pour l’avenir de l’association, on se bagarre », confie Isabelle Rachez, chez Equi’souffle. Elle se débrouille pour récolter des fonds à coups de brocantes, de marchés de Noël, de calendriers et bijoux faits maison, vendus au profit de l’association. Autant d’activités bénévoles faites en plus d’un emploi salarié et du soin quotidien des chevaux. Sur internet, les sites de collecte de dons regorgent de cagnottes pour renflouer les finances des refuges ou payer l’alimentation des équidés recueillis.
Par ailleurs, les fondateurs de petits refuges peuvent se retrouver trompés par leurs idéaux, constate la sociologue Vanina Deneux-Le Barh : « L’idée initiale est que les animaux peuvent vivre simplement, comme s’ils étaient dans leur milieu naturel. Sauf que plus un cheval vieillit, plus il demande des soins. C’est un coût qui n’est absolument pas envisagé par certaines associations. »
Déboires et pratiques malveillantes
Cela va avec la question des compétences. Ouvrir un refuge n’en demande aucune. Il suffit de créer une association. « Être cavalier en club n’est pas suffisant pour monter un refuge, estime Laura Affortit. Quand vous devez gérer une mise bas, il faut des savoirs. Certaines associations peuvent devenir maltraitantes par manque de formation. »
Certes, depuis début 2023, tout détenteur d’équidé doit théoriquement avoir, comme pour les chiens et les chats, un « certificat d’engagement et de connaissance », délivré par un professionnel du monde équin. Mais « aucun modèle, aucun document n’a été créé », constate Stéphanie Girard à la SPA. Elle défend les bénévoles des petits refuges, des personnes « pleines de bonne volonté et de passion », souligne-t-elle. « Toutes les associations sont nécessaires. Mais peut-être que cela devrait être plus cadré, avec un suivi des services vétérinaires », concède-t-elle.
« Reprenez ma jument, elle ne m’amuse plus »
Même dans les grands refuges, où compétences et moyens sont bien là, la situation n’est pas toujours satisfaisante. À la Fondation Brigitte Bardot, les chevaux sont placés dans leur refuge ou « dans un réseau de pensions partenaires, dans l’idéal dédiées à la fondation et pas ouvertes au public », explique Aline Maatouk. « On reste propriétaires des chevaux sauvés pour les protéger jusqu’à leur mort. » Cela permet d’offrir un point de chute durable aux chevaux. Mais ces pensions sont-elles toujours optimales pour les chevaux ?
Comme Reporterre l’avait déjà raconté, Isabelle s’est vu retirer ses chevaux par l’administration en septembre 2022. Ils ont été confiés à la Fondation Brigitte Bardot, qui les a mis en pension dans un centre équestre. Là-bas, une des juments, au pré avec son poulain, était amaigrie. « Elle a des intolérances alimentaires », dit Isabelle, qui pense qu’elles n’ont pas été prises en compte. L’étalon, lui, reste désormais en box (il était auparavant en pâture), séparé des juments et poulains avec lesquels il vivait auparavant. Pour éviter d’éventuelles batailles ou la reproduction avec les juments, les associations n’ont en effet pas d’autre choix que d’isoler les étalons.
À la SPA, Stéphanie Girard le déplore : « On est obligés de garder les entiers [mâle non castré] au box, avec seulement de courtes sorties en paddock. Cela va à l’encontre des besoins du cheval. » L’association a une autre stratégie que celle de la Fondation Brigitte Bardot. Seuls les chevaux ayant de trop grosses pathologies, ou les chevaux aveugles, restent à vie au refuge, explique Stéphanie Girard. Pour elle, l’idéal est que chaque équidé trouve une famille d’accueil qui le gardera pour le restant de ses jours. « Même si nous sommes une structure de vingt personnes, on ne donne pas autant d’attention à chaque cheval qu’on le voudrait », dit-elle. Trouver une famille d’accueil « permet à de vieux chevaux d’avoir une vie plutôt douce, une attention particulière ».
Mais les adoptions ne se passent pas toujours comme prévu. Malgré toutes les précautions prises par la structure pour sélectionner des adoptants compétents et conscients de la charge que représente un cheval souvent vieux, « chaque année, on a des retours », constate-t-elle. Là encore, les bons sentiments se retrouvent confrontés à la réalité. « Des gens nous ont rendu trois poneys en expliquant “On se fait vieux”. Une dame nous a dit “Reprenez ma jument, elle ne m’amuse plus”. Quand un équidé revient, c’est un échec, on aimerait, quand il est adopté, que ce soit son dernier foyer. »
À ces déboires, s’ajoutent enfin les pratiques malveillantes de quelques associations, documentées par une enquête de Cheval Magazine en 2020. Le journal spécialisé rapportait le cas d’associations se servant des familles d’accueil pour « retaper » les chevaux malades ou amaigris arrivant au refuge, puis les récupérer et les revendre. Autre pratique, le même cheval au caractère difficile était sans cesse placé dans de nouvelles familles, qui à chaque fois le rendaient à l’association, car l’adoption se passait mal. Chaque adoption permettant à l’association d’encaisser quelques centaines d’euros.
« Un puits sans fond »
Dans ce contexte, on comprend que les chevaux retirés à Lydie à la fin de l’année 2020 aient pu, pour certains, connaître jusqu’à quatre refuges ou familles d’accueil en trois ans. Soit autant de déplacements, de nouveaux lieux, nouveaux maîtres, alors que le cheval est un animal qui s’attache à ceux qui s’occupent de lui. Malgré les bonnes intentions de la plupart des « sauveurs » de chevaux, les conditions matérielles des refuges, la réalité du terrain, font que le point de vue des chevaux est trop peu pris en compte.
L’État, lui, semble pour l’instant passif face à la situation des refuges équins. Il a besoin d’eux, en particulier pour récupérer les équidés retirés à leurs propriétaires lors de saisies décidées par l’administration ou la justice. Mais il ne défraie pas, ou très partiellement, les associations qui effectuent cette mission. Seuls 1 million d’euros sont consacrés à ce sujet (toutes espèces confondues), depuis 2023, dans le budget de l’État.
Plus généralement, 29 millions d’euros ont en tout été consacrés aux refuges pour animaux dans le plan de relance en 2021, dont au moins vingt-neuf refuges équins ont profité. Ces subventions ont-elles été utiles ? Il semble en tout cas y avoir eu un manque de suivi, car par exemple, le Refuge équin de Terre plaine, dans l’Yonne, a bénéficié d’une subvention de 140 000 euros pour construire box, manège et stockage de foin. Mais il se déclare pourtant aujourd’hui « au bord du gouffre », à cause de l’inflation.
Toutes les associations soulignent que les moyens des services vétérinaires sont insuffisants pour faire face à la cascade de signalements pour maltraitance animale. Assurer un suivi des refuges est donc encore plus illusoire.
« Avec plus d’aides de l’État, il y aurait davantage de refuges et on répondrait davantage aux besoins, mais c’est un puits sans fond », estime Stéphanie Girard. La solution serait plutôt de tarir le flux en amont. Mieux informer les propriétaires sur la durée de vie d’un cheval et ses besoins, inclure ces données dans la formation des cavaliers, rendre effectif le « certificat d’engagement et de connaissance », sont des pistes. Aider les propriétaires en difficulté à garder leur équidé, plutôt que de le leur retirer, est aussi une solution envisagée par la SPA. « On le fait déjà pour les chiens et les chats », rappelle Stéphanie Girard. Vanina Deneux-Le Barh appelle, elle, à enfin « penser collectivement les enjeux de la retraite et de la fin de vie des chevaux ».