« Sauvés » de la maltraitance, le destin de ces chevaux interroge
L'avenir des chevaux saisis n'est pas systématiquement mieux. - © Camille Jacquelot / Reporterre
L'avenir des chevaux saisis n'est pas systématiquement mieux. - © Camille Jacquelot / Reporterre
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Pour diverses accusations de maltraitance, parfois à tort, des chevaux sont retirés à leurs éleveurs. Mais la vie dans leurs nouveaux refuges n’est pas forcément meilleure.
Les sabots barbotent dans la boue et les mâchoires écrasent la paille. Le soleil émerge de derrière les collines de Côte-d’Or. Peu à peu, le ronronnement des moteurs se rapproche. La gendarmerie est la première sur les lieux, suivie de près par un convoi de camions étiquetés « transport d’animaux vivants ». Ce jeudi 3 décembre 2020, l’équipe du Zoo-refuge La Tanière — une association de protection animale — vient récupérer trente-cinq étalons que la DDPP, direction départementale de la protection des populations, estime maltraités.
Bientôt, le cliquetis des barrières de contention résonne. Puis, armés de licols, soigneurs, vétérinaires, bénévoles s’avancent dans le pré. Les chevaux sont agglutinés autour des râteliers, comme à leur habitude. Pas très hauts, charpentés, le ventre rond, les robes brunes, alezanes, mouchetées, pie, blanches. Rustiques comme leur vie de plein air.
À la vue de ces inconnus, pas de panique dans le troupeau. Un à un, ils sont ramenés vers les camions. Certains se laissent faire. Sont-ils confiants ? Abattus ? Sentent-ils qu’ils vont vers une nouvelle vie ? Que leur troupeau sera bientôt éparpillé, qu’ils ne reverront plus certains de leurs congénères avec lesquels ils ont vécu toute leur vie ? D’autres refusent. L’un d’eux plante ses quatre jambes dans la glaise. Mains plaquées sur sa croupe, Patrick Violas, fondateur de La Tanière et meneur de l’opération, tente de le diriger vers le coral où ses congénères sont inspectés et vaccinés un à un. Certains hennissent, se cabrent, refusent de poser les sabots sur le pont de métal des camions.
Enfin, vers 16 heures, les trente-cinq équidés sont chargés. Au coucher du soleil, le vallon est vide. Lydie s’occupait des chevaux avec un collectif informel d’une dizaine de personnes qui avaient décidé d’élever leurs équidés ensemble. Ils se sont fait retirer leurs derniers compagnons, qui viennent de partir pour une nouvelle vie.
Mission accomplie pour les associations de protection animale et l’administration : ces chevaux sont désormais en sécurité. Mais pour leurs anciens propriétaires, au contraire, ils viennent de vivre un « traumatisme », défend Lydie, petite dame de 70 ans aux cheveux gris, de sa voix calme et triste.
Les « chevaux de la secte »
Elle et ses co-éleveurs ont eu jusqu’à plus de 300 chevaux. Chaque matin, se déroulait la même ritournelle. Dès 6 heures, la nourriture était distribuée. Un régime réfléchi avec des vétérinaires pour garantir la bonne santé des chevaux. Paille dans les râteliers, et un mélange de « céréales, sucre, miel et luzerne » dans des mangeoires, autour desquels chaque cheval avait une place attitrée. Puis les chevaux étaient soignés, pansés, parfois les crins tressés. Ils vivaient « en famille », c’est-à-dire en petits groupes affinitaires. « On nous a reproché de ne rien faire de nos chevaux, mais cela ne regardait personne. C’était beau de voir leur façon de vivre », défend Lydie.
Elle se souvient encore parfaitement du caractère de chacun, des liens qu’ils avaient tissés. « Ils avaient de l’amitié, beaucoup de sentiments », dit-elle. Par exemple, Hollynke et Mynncape, décédés à trois semaines d’intervalle. « Ils étaient inséparables », assure Lydie. Pour elle, la disparition du premier a dû mener le second à se laisser mourir. « Ce n’est pas parce qu’il a les pieds dans la boue qu’un cheval est malheureux. En revanche, le séparer de ses copains, cela l’affecte », estime-t-elle.
Les accusations de maltraitance portées contre elle et ses amis remontent à bien longtemps. 2005, croit se souvenir Lydie. À l’époque, les procédures n’avaient pas abouti. Puis, les associations de protection animale ont recommencé les signalements. Le 15 décembre 2014, Lydie a accueilli trois agents de la DDPP. L’automne était passé par là. L’humidité embourbait le terrain. Pour l’administration, rien n’allait.
Dans la liste de ce qui est reproché à l’éleveuse, l’habituel vocabulaire distancié des rapports administratifs côtoie d’autres termes qui scellent une opinion tranchée. 10 hectares pour 151 chevaux ? Insuffisant. La reproduction naturelle ? Dites plutôt « anarchique ». Leur attitude paisible qui, pour l’éleveuse, témoignait de leur bien-être ? Ils étaient « apathiques ». Pour la technicienne qui suivait son dossier, Lydie a un « syndrome de thésaurisation des animaux ». Elle les « entasse », « sans but ». Pour couronner le tout, ses chevaux n’avaient pas de papiers en règle.
Il fallait corriger tout cela le plus vite possible. La technicienne qui suivait le dossier est revenue. Une deuxième fois, puis une troisième, le 25 mars 2015. Ce jour-là, elle a découvert dans un bosquet attenant au pré plusieurs tombes. S’y trouvaient, en particulier, les cadavres de deux poulains morts il y a peu. À chacun, il leur manquait un œil. La scène macabre s’est aussitôt installée, en creux, dans les constatations administratives et vétérinaires : Lydie et ses co-éleveurs auraient étouffé les poulains, et les auraient énucléés. Eux ont nié en bloc. Oui, certains ont été enterrés plutôt qu’envoyés à l’équarrissage, payant. Mais les poulains sont morts naturellement et les yeux manquants ont été prélevés par un animal sauvage.
« Aucun signe de maltraitance animale »
Seulement, le scénario était cohérent avec leur réputation… Des éleveurs au régime alimentaire particulier, à base de fruits et fromage principalement, complété de riz et pommes de terre. L’affaire est vite devenue dans le monde des associations de protection animale celle des « chevaux de la secte ». En ce printemps 2015, l’administration a considéré que les poulains étaient en danger, et a retiré en urgence dix-neuf juments et leurs poulains.
« Cette dame traînait une réputation sulfureuse, que la possession d’une myriade de chevaux n’a fait qu’aggraver », explique Sylvain Lechapt, vétérinaire et expert judiciaire, auprès de Reporterre. Il est venu voir les chevaux à l’été 2015 et a rédigé un rapport, à la demande de l’avocat de Lydie. Oui, il aurait fallu plus de terrain, et un lieu où les juments qui poulinent puissent s’isoler, expliquait-il. Mais il relevait aussi « la fréquence des bonnes pratiques ». Il se souvient de l’accusation d’avoir étouffé les poulains : « D’un point de vue médicolégal, ça ne pouvait pas coller », assure-t-il. Il estime aussi que le syndrome de thésaurisation des animaux ne peut être diagnostiqué que par un psychiatre, pas un technicien des services vétérinaires.
Un autre rapport, d’une experte judiciaire agricole, confirmait en 2019 ne voir « aucun signe de maltraitance animale » et saluait même « l’investissement total des propriétaires », en temps passé auprès des chevaux, et en dépenses faites pour leur alimentation et leurs soins, jusqu’à l’huile d’olive pour enduire les sabots. Pour elle, la surface du terrain n’est pas un problème puisque de la nourriture est apportée chaque jour aux chevaux. Fin 2020, la veille de la saisie des étalons, le vétérinaire qui suivait l’élevage à l’époque estimait « remarquable » la facilité avec laquelle lui et l’éleveuse pouvaient se mouvoir au sein du tranquille troupeau. Des rapports qui ont peu pesé dans les procédures.
Sur les 146 chevaux saisis fin 2020, trois ans plus tard, au moins 15 sont morts
En parallèle, Lydie et son collectif déplorent des vols de poulains, à partir de janvier 2015. Ils affolent les juments, perturbent le troupeau. Elle dépose plainte, retrouve la photo de l’un des disparus sur internet, postée par une association qui l’accuse de maltraitance. Une gendarme s’y rend, et y trouve effectivement un poulain correspondant aux photos. « Mais elle nous a dit “On ne vous le rendra pas, parce que vous tuez les poulains” », assure Lydie.
À partir de 2015, procès et nouvelles saisies se sont enchaînés. D’autres chevaux ont été retirés en 2015, en 2018. Puis les derniers en 2020. Désormais, les matinées de Lydie et ses amis sont bien vides.
Multiples adoptions, maladies...
Depuis, elle mène l’enquête sur les réseaux sociaux, cherchant les photos, les prénoms de ses anciens compagnons dans la constellation de posts des associations de protection animale. Elle en a retrouvé quelques-uns. Sur les 146 chevaux saisis fin 2020, trois ans plus tard, au moins 15 sont morts. Trois associations avaient récupéré des chevaux. Des trente emmenés par la Fondation Brigitte Bardot, plutôt des vieux et des hongres, plus de traces. Selon le récit de l’association, ils coulent des jours heureux au pré dans l’un de ses refuges. La SPA, elle, a mis au moins une partie des chevaux dans l’un de ses refuges en Normandie. Plusieurs ont été proposés à l’adoption, certains ont trouvé de nouveaux maîtres.
Ce sont les chevaux recueillis par La Tanière qui semblent avoir le parcours le plus chaotique. Le refuge a pris les étalons en majorité, ceux dont les autres associations ne voulaient pas, car réputés plus difficiles à gérer. Puis il a cherché à les mettre à l’adoption. « On a fait fonctionner les réseaux sociaux », indique le fondateur Patrick Violas. La Tanière met des conditions strictes : pas question de monter les chevaux, de les faire travailler. Ils doivent partir à la « retraite », chez des adoptants montrant patte blanche, avec garantie de suivi vétérinaire, terrain suffisant, etc. La réalité s’avère plus compliquée.
Lydie a retrouvé la trace de plusieurs étalons à l’autre bout de la France. Parmi eux, Térèbe — âgé de 6 ans — est arrivé dans un refuge du Gard le 14 juillet 2022, soit un an et demi après la saisie. Il est mort seulement huit jours après son arrivée. Les photos le montrent très maigre, les sabots en mauvais état, avec un « énorme abcès », selon son lieu d’accueil. Il est passé par le Zoo-refuge La Tanière. M. Violas nie toute responsabilité : « Aucun cheval malade n’a pu partir de chez nous. Les gens nous envoient régulièrement des photos. »
D’autres ont eu un meilleur sort, mais ont vécu quelques péripéties. Plusieurs posts montrent que les chevaux ont été castrés, dressés pour être montés — contrairement à ce que préconise La Tanière. Certains sont passés par au moins deux refuges différents avant de trouver un nouveau maître. Jolireine a été adopté deux fois. Hartus a connu au moins quatre déplacements depuis son pré de l’Yonne. « Les chevaux s’attachent énormément à la personne qui s’occupe d’eux. Ce n’est pas maltraitant de les trimballer comme cela ? » s’interroge Marie-Louise, qui s’occupait des chevaux avec Lydie.
En tout, sur 66 étalons recueillis par La Tanière, au moins 11 sont morts trois ans plus tard. « Cela ne m’étonne pas, ils ont un passé alimentaire très compliqué », explique Patrick Violas, qui critique le régime de paille et céréales choisi par leurs anciens propriétaires. Pour les éleveuses, c’est plutôt le choc de la saisie qui a joué. Elles supposent que le brusque changement de régime alimentaire a pu aussi fragiliser les chevaux.
Une vie en box « carcérale »
Le cas de Lydie n’est pas isolé. Elle a même fondé une association avec d’autres éleveurs ayant subi des saisies, nommée Défendre les éleveurs, défendre les animaux. Elle est en contact avec d’autres éleveuses qui se sont vu retirer leurs chevaux. Isabelle, elle, élevait des selles français, une race destinée au sport de haut niveau. Elle avait réussi à conclure un partenariat avec, notamment, le château francilien de Champs-sur-Marne, un domaine public de Seine-et-Marne. Une famille de chevaux — étalon, juments et poulains — y vivait dans un décor idyllique : 7 hectares de prairie verdoyante et de bosquets. Mais le 30 septembre 2022, ils lui ont été retirés. Manque de foin, d’entretien des sabots, de soins vétérinaires, décès d’une jument...
La DDPP considérait que l’éleveuse n’avait pas les moyens de s’occuper de ses chevaux. Quand ils ont été emmenés, les chevaux n’étaient pas en si mauvais état. Mais l’éleveuse avait des finances précaires. Et un caractère bien trempé, plus en phase avec son étalon qu’avec l’administration et les vétérinaires. Ses chevaux racés avaient pu faire joli dans le parc du monument national, mais ils risquaient aussi d’entacher sa réputation.
« Ils m’avaient dit qu’ils placeraient mes chevaux dans un endroit aussi bien », se souvient-elle. Pourtant, le tableau est moins beau aujourd’hui. Fin septembre 2023, son étalon était au box dans une écurie sombre, séparé des juments. « Il les sent, mais ne peut pas aller les voir », déplore Isabelle. Finie, la vie de famille. Le pré où sont placées les juments, avec d’autres chevaux, fait 2,5 hectares plutôt que 7. Une des juments, qui allaitait son poulain, était amaigrie. « Ils me reprochaient un pré pas assez grand et là, il est bien plus petit ! » enrage l’éleveuse. Elle a porté plainte pour l’état de sa jument.
Fervente défenseure d’un élevage en plein air, elle aussi tentait de se rapprocher de l’état naturel. Pour elle, la vie en box est « carcérale », la majorité des centres équestres par conséquent « maltraitants ». « L’écurie lambda, c’est des chevaux dans des boîtes qui passent leurs journées à attendre qu’on vienne les sortir pour leur monter dessus », dit-elle. Ses opinions tranchées, en contradiction avec certaines pratiques courantes dans le monde du cheval, l’ont-elles desservie ?
Isabelle crie à l’injustice. La bataille judiciaire est en cours. Elle veut y croire. Elle a en tête l’exemple d’Émilie Jauffret, blanchie par la cour d’appel de Chambéry le 30 janvier 2020. Ce genre d’issue judiciaire est cependant extrêmement rare en cas de saisie. Le tribunal a remarqué que, curieusement, les accusations de maltraitance avaient commencé au moment où la mairie souhaitait récupérer le terrain prêté à la cavalière, responsable d’un petit centre équestre en Haute-Savoie. Une série de contrôles avait abouti à une saisie administrative de ses chevaux. Ils lui ont été retirés le 12 février 2018, alors en « bon état » selon le rapport du vétérinaire qui a inspecté les chevaux à leur arrivée sur leur lieu d’accueil. Deux ans plus tard jour pour jour, ils lui étaient rendus. « L’un avait le bassin fracturé et trois autres des problèmes respiratoires, dit-elle. On leur a donné du foin pourri, car il fallait minimiser les dépenses pour des chevaux qui risquaient de repartir. »
L’association Refuge de Darwyn, que nous n’avions pas réussi à joindre à l’époque de l’écriture de cet article, nous a contactés début 2026. « Ces chevaux ont été pris en charge dans des conditions conformes, rigoureuses et soucieuses de leur santé et de leur bien-être », affirme sa présidente Anouk Thibaud, qui nous a également fourni un constat d’huissier constatant le bon état de santé des chevaux quand ils ont été rendus à leur propriétaire.
Faire la part des responsabilités dans ces affaires est toujours extrêmement délicat, même pour la justice. Elles révèlent en tout cas des failles dans le système de suivi des chevaux après un retrait, que Reporterre a pu pointer ici et qu’Anouk Thibaud confirme : peu de contrôles des services de l’État, manque de moyens.
Ces trois cas montrent qu’une saisie n’est jamais qu’une affaire de maltraitance : ces trois femmes et leurs chevaux gênaient, localement, par leur réputation, leurs méthodes d’élevage ou leur présence sur certains terrains. Ces affaires témoignent aussi d’une prise en charge des chevaux toujours compliquée en cas de retrait à leurs propriétaires. L’État, pour mettre en œuvre le droit de la protection animale, n’a d’autre choix que celui de se reposer sur des associations aux moyens bien souvent limités face à l’ampleur de la tâche. Après chaque saisie, associations et administration ont peut-être le sentiment du devoir accompli, d’avoir sauvé des animaux. Pour les chevaux, c’est trop souvent le début d’un périple risqué.