SPÉCIAL OUTRE-MER - Rendues vulnérables par un système de santé dégradé, les Outre-mer se préparent au pire

Durée de lecture : 11 minutes

4 avril 2020 / Hélène Ferrarini (Reporterre)



Dans les Outre-mer, l’épidémie de Covid-19 révèle la relation de dépendance que ces territoires entretiennent avec la métropole. Importé de l’Hexagone, le virus circule désormais en Guyane, à La Réunion, en Martinique et en Guadeloupe, à Mayotte. La fragilité des services de santé y est dénoncée depuis des années.

Samedi 4 avril 2020, Reporterre a consacré trois articles à la crise du Covid-19 outre-mer. En plus de celui-ci, vous pouvez lire « En Guyane, l’orpaillage illégal s’intensifie pendant la pandémie » et « À Mayotte, le coronavirus s’installe dans un département sinistré ».


Guadeloupe, Guyane, Martinique, Mayotte, Réunion, Nouvelle-Calédonie, Polynésie... Avec quelques semaines de décalage avec l’Hexagone, le coronavirus a fini par arriver dans ces territoires d’outre-mer, où vivent 2,8 millions d’habitants, soit près de 4 % de la population française.

Avec 824 cas avérés et 13 décès le 2 avril 2020, les Outre-mer ne sont pas autant touchés que l’Hexagone. Pas encore. Car on craint le pire, et jusqu’au gouvernement. Auditionné par la mission d’information de l’Assemblée sur l’état d’urgence sanitaire, le premier ministre Édouard Philippe reconnaissait le 1er avril la « fragilité plus grande des territoires ultramarins sur les questions sanitaires ».

Les services de soins y sont chroniquement sous-dotés, en soignants et en infrastructures. À titre d’exemple, les seize lits de réanimation de Mayotte, 260.000 habitants. L’archipel vient de se voir accorder au 1er janvier 2020 une Agence régionale de santé (ARS), alors qu’il dépendait jusqu’à présent de celle de l’Océan indien dont la direction était basée à la Réunion. Or ces systèmes sanitaires fragiles ont la responsabilité de populations confrontées à des problèmes de santé avérés, entretenus par des décennies d’inégalités socio-économiques. Diabète, obésité et insuffisances respiratoires sont autant de facteurs de comorbidité que le Covid-19 ne manquera pas de révéler. Auxquels s’ajoute en Martinique et en Guadeloupe le fait que la population est vieillissante. Cette situation sanitaire préexistante à la pandémie fait d’ailleurs craindre une mortalité accrue, en raison d’un manque de suivi des autres pathologies.

Situés à plusieurs milliers de kilomètres de l’Hexagone, les ultramarins ne pourront que très difficilement compter sur des évacuations sanitaires si l’épidémie venait à déborder les services de santé locaux. Quoiqu’en dise sur le papier le principe de continuité territoriale, il y a des océans entre Cayenne, Fort-de-France, Mamoudzou et Paris.

Des militants ont demandé un strict contrôle des personnes arrivées d’Europe

Des voix se sont élevées dans les départements d’outre-mer (DOM) début mars pour demander l’arrêt ou du moins le strict contrôle des arrivées de personnes venant des zones où le virus circulait déjà activement, c’est-à-dire l’Europe.

En Martinique, des militants proches du Mouvement international pour les réparations (MIR) faisaient rebrousser chemin à un avion venant d’Italie et alertaient sur la présence des croisiéristes faisant escale sur l’île. L’Association pour la sauvegarde du patrimoine martiniquais (Assaupamar) a porté une plainte au pénal dénonçant une « négligence coupable de plusieurs semaines permettant à des touristes étrangers de débarquer sans aucune précaution ».

Les vols ont finalement été suspendus entre Paris et Cayenne le 23 mars, soit 19 jours après l’annonce des premiers cas importés.

En Guyane, des membres du mouvement indépendantiste ont dénoncé le maintien des vols aériens depuis Paris. Les autorités laissaient arriver chaque jour dans un territoire — connu pour la fragilité de son système de santé — des centaines de personnes venant d’Europe sans mesure de contrôle et d’encadrement à leur arrivée. Les vols ont finalement été suspendus entre Paris et Cayenne le 23 mars, soit 19 jours après l’annonce des premiers cas importés le 4 mars par cinq habitants de Saint-Laurent-du-Maroni de retour du rassemblement évangéliste de Mulhouse [1]. Entre les Antilles et Paris, la réduction du transport aérien a été, elle, amorcée durant la deuxième quinzaine de mars.

Ces décisions ont été prises après deux semaines au cours desquelles on a rappelé aux ultramarins la continuité territoriale, alors que des pays voisins, comme le Suriname, fermaient leurs frontières à l’annonce du premier cas importé de Covid-19 sur leur sol, conscients des faibles capacités de leur système de santé.

Dans l’outre-mer français, la Nouvelle-Calédonie, qui jouit d’un statut autonome à part, a pu prendre des décisions analogues. Le lendemain de l’annonce des deux premiers cas importés le 18 mars, le haut-commissaire de la République, Laurent Prévost, et le chef du gouvernement de la collectivité d’outre-mer, Thierry Santa annonçaient la fermeture des établissements scolaires, des bars et restaurants et l’interdiction des rassemblements. Un jour plus tard, la Nouvelle-Calédonie fermait son aéroport et imposait une quatorzaine stricte à l’hôtel aux derniers arrivants. Depuis la région teste largement sa population : en deux semaines, plus de 1.600 tests ont été pratiqués et au cours des dernières 24 heures la centaine de tests réalisés n’a révélé aucun nouveau cas.

En Guyane, qui a une population comparable de 270.000 habitants, à peine quelques centaines de tests ont été pratiqués alors que les premiers cas sont apparus deux semaines plus tôt. L’autonomie dont dispose la Nouvelle-Calédonie transparaît bien dans la manière dont elle fait face à l’épidémie. Pour les DOM, Annick Girardin, ministre des Outre-mer, le confirmait : tester plus massivement n’est pas envisageable, en raison du manque de tests qui touche toute la France. Or le virus circule désormais de plus en plus activement sur ces territoires comme en témoigne la hausse des cas secondaires.

Des médecins cubains en renfort des équipes soignantes

Les DOM — Guadeloupe, Guyane, Martinique, Mayotte, Réunion — bénéficient ou plutôt devront se contenter des « mêmes décisions que celles qui ont été décidées au niveau métropolitain », résumait Édouard Philippe. Apparaissent toutefois de petits arrangements locaux typiques de l’administration française dans les DOM

Ainsi, outre-mer, les mesures de confinement ont été prises en même temps que dans l’Hexagone quand bien même l’épidémie n’y était qu’au stade 1. Un « mois d’avance » en quelque sorte dont se satisfait la ministre des Outre-mer et dont tout le monde espère qu’il permettra d’éviter une explosion des cas et non un simple décalage temporel. « Un temps d’anticipation supérieur à celui que nous avons dans l’Hexagone » mis à profit pour augmenter les capacités de réanimation, ainsi que l’annonçait Annick Girardin le 31 mars sur La Première. Pour Mayotte par exemple, elle a promis de passer de seize à cinquante lits, « avec les équipes plus les respirateurs ».

En terme d’équipe, les équipes soignantes des départements français d’Amérique pourraient être étoffées grâce à l’arrivée de médecins cubains. C’est du moins ce que permet un décret pris en urgence et paru au Journal officiel le 1er avril, qui autorise les médecins non européens à y exercer. Le texte ne précise pas la nationalité des médecins autorisés à venir, mais, aux Antilles et en Guyane, ce sont bien les médecins caribéens de Cuba, aguerris à la gestion des crises sanitaires, qui sont attendus et espérés par des parlementaires qui demandent leur renfort depuis des mois, tout comme une partie de la population. Des médecins cubains devraient arriver dans un premier temps en Martinique.

Les systèmes de santé sont en sous-effectif chronique — comme ici en Guyane.

Toutefois, peut-être plus qu’ailleurs encore, outre-mer, la réponse de l’État a été aussi militaire, avec l’annonce par le président de la République de l’envoi de deux porte-hélicoptères amphibies, un dans l’Océan indien et l’autre dans la zone Antilles-Guyane. Or la mission de ces navires de guerre reste floue et source de déception pour les ultramarins, la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye ayant affirmé à l’issue du conseil des ministres du 1er avril qu’ils « ne seront pas utilisés comme des bateaux-hôpitaux. Ils vont transporter du matériel sanitaire. Ils apporteront un soutien logistique important ». Une affirmation contredite par Olivier Véran, le ministre des Solidarités et de la santé, vendredi 3 avril. Dans un Facebook live, il précisait que les porte-hélicoptères « pourront dans une certaine mesure accueillir des malades qui ne sont pas atteints du Covid, mais qui pourront donc libérer davantage de place dans les hôpitaux sur place ».

La « liberté d’adaptation aux préfets sur les territoires » se concrétise surtout par l’instauration de couvre-feux

La « liberté d’adaptation aux préfets sur les territoires » à laquelle tient tout de même la ministre des Outre-mer se concrétise surtout, pour l’instant, par l’instauration de couvre-feux, en Guyane, à Mayotte, en Polynésie, en Martinique et en Guadeloupe. Le 1er avril, une émeute a éclaté au centre pénitencier de Guyane, dont on peut penser qu’elle n’est pas sans lien avec la crise sanitaire.

Les mesures de confinement ainsi que les gestes barrières peuvent être difficiles à respecter dans des territoires, comme Mayotte et la Guyane, où l’accès à l’eau courante n’est pas assuré pour tous, où l’économie peut être de subsistance avec seulement quelques jours d’économies pour acheter de quoi se nourrir… Le spectre d’une hausse des prix dans des lieux largement approvisionnés par l’Hexagone émerge, alors que la vie chère et la pwofitasyon sont des motifs de contestation forts outre-mer.

La confiance des populations envers les autorités représentant l’État français y est par ailleurs déjà détériorée. Le scandale de la chlordécone, un pesticide ultra-toxique qui a empoisonné des générations d’Antillais, donne un aperçu du mépris à l’égard de la santé des ultramarins par le passé. Peut-être, alors, que les récents événements résonnent avec plus de violence qu’ailleurs dans ces territoires marqués par l’histoire coloniale. Stocks de masques moisis à la Réunion, ou encore querelle des chiffres en Guyane entre le syndicat majoritaire l’UTG et l’agence régionale de santé (ARS) sur le nombre de lits de réanimation existants dans la région.

C’est sur cette toile de fond que des associations et syndicats locaux ont déposé des référés-libertés devant le juge administratif pour sommer préfets, ARS et centres hospitaliers de protéger la vie des habitants confrontés à cette crise sanitaire. Le tribunal administratif de Basse-Terre, saisi par le syndicat guadeloupéen l’UGTG, a ainsi enjoint l’ARS et le CHU de Pointe-à-Pitre de « commander des tests de dépistage du Covid-19 et des doses nécessaires à son traitement par l’hydroxychloroquine et l’azithromycine en quantités suffisantes pour répondre aux besoins de la population ». Toutefois cette décision pourrait ne pas faire jurisprudence. Le tribunal de Fort-de-France n’a pas retenu les demandes des associations l’ayant saisi.

Les DOM se retrouvent une fois de plus à demander à l’État français de leur accorder reconnaissance et égalité de traitement promis par la départementalisation. Dans le contexte de catastrophe sanitaire actuelle, il est difficile d’envisager de Paris des réponses qui ne nourriraient pas les déceptions du passé. Reste pour certains ce que la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye citait parmi les « fragilités » des Outre-mer : leur géographie insulaire, qui pourrait s’avérer être un atout. La Polynésie, 280.000 habitants et 118 îles s’est mise à l’isolement, arrêtant les liaisons inter-îles, alors que le virus n’est pas arrivé dans la plupart d’entre elles. Wallis-et-Futuna, 12.000 habitants, et Saint-Pierre et Miquelon, 6.000 habitants, ne comptent à l’heure actuelle aucun cas de Covid-19.





[1Un millier au moins de fidèles ont été contaminés après le rassemblement évangélique de Mulhouse en février 2020, il s’agit donc d’un des principaux foyers du virus qui a contribué à propager la maladie sur tout le territoire.


Source : Hélène Ferrarini pour Reporterre

Photos : © Hélène Ferrarini / Reporterre
. Chapô : CHU de Pointe-à-Pitre, Guadeloupe, 2014. © Elsa Bastien

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