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Santé

Broyées par l’hôpital, les infirmières démissionnent en masse

Une infirmière à l'hôpital Delafontaine, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), en juin 2020.

Depuis le début de la pandémie de Covid-19, de nombreuses infirmières hospitalières ont quitté leur travail. Conditions de travail intenables, manque de reconnaissance… En deux ans, le nombre de postes vacants est passé de 10 000 à plus de 60 000.

« Elle a ouvert la fenêtre et elle a sauté. Comme ça, au milieu de la conversation. » Ce jour-là, le chef de service a compris ce qu’il allait se passer. Il l’a rattrapée. Mais Pauline Dubar n’a pas oublié : le ton est monté entre les médecins et les paramédicaux et, entre deux éclats de voix, sa collègue a craqué. Trop de pression…

Pauline a travaillé douze ans comme infirmière en service de réanimation. Aujourd’hui, elle accompagne les soignants qui en ont besoin au sein de Soins aux professionnels de la santé. Cette association propose d’abord une écoute. Des psychologues libéraux sont disponibles gratuitement 24h/24, 7j/7, à un numéro vert. Au bout du fil, ils écoutent la souffrance des soignants, les conseillent, les orientent vers les structures adéquates. « L’association n’hésite pas à passer le relais, si besoin », dit Pauline Dubar. Car depuis deux ans, le téléphone ne cesse de sonner : « De 5 appels par jour avant la crise, nous sommes passés à 150. La souffrance s’est révélée ». L’association a créé un réseau de psychologues sur le terrain, elle dispense aussi des ateliers pour aider les professionnels de santé à gérer leur stress, leur rappeler leurs droits, ou encore leur procurer des conseils sanitaires.

Des conditions « pas vivables »

Pourtant, le métier attire : la formation d’infirmière est la première demandée sur Parcoursup. Depuis 2020, près de 10 % des bacheliers choisissent cette filière. Une fois la porte de l’hôpital franchie, les étudiants déchantent. Au sortir d’une garde de nuit, Adèle, jeune diplômée, raconte qu’elle aime être présente auprès des patients et travailler en équipe. Mais elle ajoute qu’avec ses camarades de promo, elle parle déjà de l’après. « Je ne ferai pas ça toute ma vie, confie-t-elle à Reporterre. On en parle entre nous. Les infirmières qui font carrière n’existent plus ». Prune, en dernière année, reste convaincue de sa vocation : elle aime agir, se sentir utile et savoir que ce qu’elle fait a du sens. Mais elle reconnaît qu’avec ses amies d’école, elles s’inquiètent : « Certaines pensent que les conditions ne sont pas vivables. Pas assez de reconnaissance, trop de responsabilités. » 

La situation n’est pas nouvelle : quelques semaines avant le premier confinement, Thierry Amourroux, le porte-parole du Syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI) avançait que près d’un tiers des nouveaux diplômés abandonnaient dans les cinq ans. De l’avis des infirmiers eux-mêmes, la crise sanitaire a aggravé la situation. Au point que nombreux sont celles et ceux qui ont osé franchir le pas et raccroché leur blouse. À l’automne 2019, moins de 10 000 postes d’infirmières étaient vacants (sur 700 000), aujourd’hui, il y en a 60 000, six fois plus. 

Le 14 février 2020, à Paris. © Mathieu Génon / Reporterre

Pour comprendre une telle désaffection, Thierry Amourroux n’hésite pas à parler de maltraitance institutionnelle, expliquant que les nouvelles organisations aboutissent à une déshumanisation du travail. Et la crise y a contribué. D’exceptionnels, les plans blancs — qui permettent aux directeurs d’établissement de maintenir le personnel soignant sur place ou le rappeler si nécessaire — sont devenus la norme. Depuis deux ans, ils ont été déployés sur dix-huit mois. Au total, les soignants ont cumulé « 2,5 millions d’heures supplémentaires », estime le SNPI. « Au début de la crise, nous étions motivés, il y avait une dynamique. Nous sommes partis au front pour combattre cette maladie. Nous étions fatigués mais nous étions là. Mais aujourd’hui, les professionnels de santé sont lassés », dit Pauline Dubar. 

Selon Thierry Amourroux, porte-parole du SNPI, plusieurs événements ont particulièrement « choqué » ses collègues. La première vague, d’abord et ses nombreux morts. Mais au sortir du premier confinement, le soignant pensait « au monde d’après ». Puis il a vite déchanté. En juin 2020, 14 lits de réanimation ont été fermés à Strasbourg, alors que la région avait été durement touchée. À l’automne 2020, les professionnels de santé ont été priés de venir travailler lorsqu’ils étaient positifs au Covid. Pour beaucoup, c’en était trop.

« Et 10 % du personnel restant est en arrêt maladie », précise l’infirmier. « Je n’ai jamais vu un service qui ne soit pas en manque d’effectifs », confirment unanimement les étudiantes que nous avons interrogées. La situation est devenue intenable. « Une infirmière qui prend en charge deux postes est stressée, elle a l’impression de mal faire son travail », explique Prune. « Et la charge administrative est énorme. »

« On a transformé l’hôpital en usine à soins »

La première raison de l’abandon du métier est la perte de sens, expliquent les professionnels. « Nous sommes pourtant un métier porteur de valeur : chaque patient est unique et doit être traité comme tel », dit Thierry Amourroux. « Mais on a transformé l’hôpital en usine à soins. Cela nie tout ce qui fait le cœur du métier. Le patient n’est pas un robot : il a peur, il a des questions. Nous devons expliquer la maladie et le traitement. Ce travail d’éducation thérapeutique ne rentre pas dans les cases de l’administration. »

Pour décrire leur métier, tous emploient le même vocable : un travail à la chaîne. Faute de personnel, les infirmières cumulent les patients et les soins dans des plannings sont de plus en plus contraints. « Le seul aspect que l’on peut couper, c’est le relationnel », résume Adèle. Au point que souvent le travail d’écoute, pourtant essentiel, devient impossible. C’est la raison pour laquelle Anne-Sophie Minkiewicz a raccroché, avant de lancer Infirmière reconversion, une agence dédiée à la réorientation des soignants. Pourtant, ce métier, elle en rêvait depuis ses cinq ans mais, raconte-t-elle, « quand j’ai annoncé à ces parents que leur enfant de six ans allait mourir et que, comme d’habitude, j’ai ajouté "attendez, je reviens", sachant très bien que je ne pourrai pas revenir », ç’a été un électrochoc. Elle n’a plus supporté et a raccroché. « Les infirmières sont en surrégime permanent », explique-t-elle à Reporterre. Plus de la moitié (54 %) des infirmiers salariés d’établissements publics estiment même traverser un burn out, avec des effets préjudiciables sur la qualité des soins.

Morgane, infirmière à Nantes, en juin 2020 : « On tire beaucoup sur la corde et on gagne trop peu d’argent. » © Alexandre-Reza Kokabi / Reporterre

L’état de santé des soignants que rencontre Pauline Dubar dans son association est alarmant : « Ils dorment peu, manquent d’activité physique, présentent de nombreuses addictions et une mauvaise alimentation. » Sans oublier des rythmes éreintants, à enchaîner des gardes de jour et de nuit, au gré des plannings. Dans cette machine à flux tendu, la moindre poussière peut faire vriller le système. Ce qui met les soignants dans des situations de stress intense. « J’ai vu les comportements changer. De motivés et bienveillants avec les patients, certains sont devenus exécrables voire maltraitants », dit Pauline Dubar. Le stress peut également se retourner contre eux-mêmes. Trop de fatigue, un problème personnel, et il devient impossible de gérer cette surcharge de travail… Des soignants m’ont raconté être partis car ils étaient devenus sans foi ni loi avec leurs propres collègues : leur imposer de revenir alors qu’elles partaient en vacances, de prendre des tours de garde… 

Mais quitter sa vocation n’est pas chose aisée. Selon Anne-Sophie Minkiewicz, le sujet était presque tabou avant la crise. « Il y a une culpabilité à quitter le navire mais il en va de leur survie mentale », insiste-t-elle. « Depuis le début de la crise, les choses ont évolué, les infirmières s’autorisent davantage à franchir le pas. » Ensuite, plusieurs options s’offrent à elles : 40 % reprennent une formation, 30 % changent de profession et les 30 % restants se tournent vers de nouvelles formes d’exercice (en libéral, à domicile, etc.). « Beaucoup restent dans le soin », précise-t-elle.

Pour apaiser les tensions, le gouvernement a lancé un Ségur de la santé à l’été 2020. Mais de l’avis des infirmiers que nous avons rencontrés, il n’a pas répondu aux attentes des soignants. « Certes, il y a plus d’argent, mais ce n’est pas prendre en compte ce qui fait vraiment le sens du métier », dit Pauline Dubar. « Il faut changer de logiciel, rendre l’hôpital attractif. Des milliers ont cessé d’exercer, il faudrait les convaincre de revenir, avec des conditions de travail compatibles avec leur vie privée », conclut le porte-parole du SNPI.

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