« Sans renouement avec le vivant, il n’y a pas de sortie du technocapitalisme »

2 mai 2019 / Entretien avec Alain Damasio

Ode au vivant et à ceux qui luttent pour renouer avec lui, « Les Furtifs », troisième roman de l’auteur de science-fiction Alain Damasio, vient de paraître. Reporterre a évoqué avec lui les Zad, les luttes écologiques, les Gilets jaunes, et les pistes pour faire émerger ce qu’il appelle « une politique du vivant ».

Le roman Les Furtifs est peut-être aussi difficile à classer dans le règne littéraire que l’espèce fantasmée dont il tire son nom dans le règne animal. L’auteur, Alain Damasio, se réclame de la science-fiction, ses personnages ont des prénoms de saga de fantaisie, sa dystopie nous semble parfois étrangement contemporaine, la précision des états d’âme contés est digne d’un roman d’amour, les suspenses d’une grande aventure, les dialogues virent parfois à l’essai philosophique, la narration polyphonique bouscule la classique alternative entre première et troisième personnes, les mots sans cesse recomposés pulsent au rythme d’une poésie slam. Le tout est contenu en 700 pages foisonnantes, où la métamorphose permanente de la langue, la densité des idées, l’intensité recherchée dans la description des sensations, sont à l’image de ces êtres qui donnent leur titre au livre.

« C’est exactement tout ce qu’on vous dit de ne pas faire dans l’édition », plaisantait son éditeur Mathias Echenay, alors qu’on attendait dans le couloir pour l’entretien avec l’auteur. Mathias Echenay a créé la maison d’édition La Volte à la demande d’Alain Damasio pour publier ses ouvrages, et, depuis, ceux d’autres auteurs. Les premiers romans de science-fiction d’Alain Damasio, La Zone du dehors et La Horde du contrevent, n’ont pas été des succès immédiats, mais de bouche-à-oreille. Aujourd’hui, la petite maison d’édition gère sa première sortie événement. Les Furtifs, sortis le 18 avril dernier, étaient annoncés depuis longtemps, Alain Damasio raconte avoir pris les premières notes il y a 15 ans.

Animaux ultrarapides échappant sans cesse au regard humain sous peine de se figer, les furtifs se recomposent en permanence à partir de matières piochées dans leur environnement, telle une histoire de l’évolution en accéléré. Espèce inconnue de la plupart des êtres humains, elle n’existe que dans les légendes urbaines, et dans les expérimentations d’une unité secrète de l’armée formant des chasseurs de furtifs. Le récit commence avec l’admission dans cette unité de Lorca Varèse, père quarantenaire dont la fille de 4 ans a disparu. Il est persuadé qu’elle est partie avec un furtif. Nous sommes en 2040, les villes sont gérées par des multinationales, on ne peut plus y faire un pas sans être sollicité par une publicité ciblée, certains espaces ne sont accessibles qu’en fonction du forfait que l’on paye : « standard », « premium » ou « privilège ». Les opposants à ce monde ultraprivatisé et marchandisé se déploient dans les interstices de la ville : toits, sous-sols, etc. Ou dans les cités et territoires jugés non rentables, y créant des communes aux modes de gouvernance divers.

Ce décor sert un propos qu’Alain Damasio revendique très clairement politique, de « gauche radicale », pour être précis. Inspiré par la Zad de Notre-Dame-des-Landes ou par Tarnac, il veut donner énergie et imaginaire aux luttes.


Reporterre — L’histoire se déroule en 2040, soit dans un futur assez proche. Pourquoi avoir aussi peu poussé le curseur ?

Alain Damasio — Je voulais un livre qui soit autant que possible une lecture de l’époque. Le tout petit décalage que je fais permet de rendre visibles des choses qui ne sont encore que potentielles ou latentes.

Je veux que mes livres permettent aux gens de se battre intelligemment contre ce qui ne va pas dans le système actuel. J’aime bien ce terme de Deleuze qui dit qu’on doit « entrer dans un livre comme dans une armurerie ». Pas au sens guerrier, mais au sens où tu vas pouvoir employer un certain nombre d’armes pour ta vie, ta militance, tes rapports collectifs et que tout cela t’empuissante.



Que vouliez-vous mettre en lumière de notre époque ?

Déjà, une ligne très classique mais sur laquelle il faut insister : l’ultralibéralisme. On a marchandisé l’amitié avec Facebook, on a marchandisé l’amour, l’éducation, le monde associatif, la générosité en faisant des plateformes sur lesquelles on prélève des pourcentages sur les dons. On est dans un monde où l’empire du marché s’enfile dans toutes les failles.

« Les Gilets jaunes sont une divine surprise. Je pensais que tout le monde courbait l’échine et là, cette catégorie de la société qu’on n’attendait pas du tout se mobilise. »

Je voulais montrer cela et l’appliquer au domaine urbain. Les villes empruntent de l’argent sur le marché bancaire international, aux banques privées. Paris est côté triple A, mais, le jour où elle est cotée triple B, il y a des risques de faillite. La stratégie du capital est toujours la même, c’est-à-dire dégrader les services publics en disant que les gens ne veulent pas payer d’impôts, puis les faire gérer par les multinationales. C’est potentiellement ce qui peut se passer dans les villes. Mais seules celles qui sont rentables sont réinvesties par le capital. Paris, c’est LVMH qui la rachète, Cannes, c’est la Warner, la capitale de la gastronomie, Lyon, est rachetée par l’empire de la bouffe Nestlé, donc c’est Nestlyon, et puis, Orange est racheté par Orange, et ils en font une smart city. Je voulais montrer aux gens ce qui vient.

J’habite Marseille depuis dix ans et c’est une ville où, comme les inégalités sont très fortes, pour des raisons sécuritaires se créent des îlots privatisés dont l’accessibilité est gérée par des technologies. Pour moi, couplé avec la smart city, c’est le prototype de la ville de demain.

Enfin sur le côté luttes, Zad, ce qui me chiffonnait est qu’il a fallu s’arc-bouter sur un projet d’aéroport pour ensuite pouvoir développer des alternatives puissantes. Dans Zad, le « d » devrait signifier « désirer », « développer », « déployer »… pour « zone à désirer » etc. mais pas « zone à défendre  ». Donc j’ai fait muter les Zad en Zag, les zones autogouvernées, qui ne dépendent plus de l’opposition à un grand projet pour jaillir. Mon grand rêve, si je vendais des millions de livres, ce serait d’acheter 100 hectares, 200 hectares et de les ouvrir à tous les gens qui ont envie d’inventer un nouveau mode de vie, sans avoir besoin de se battre contre la police ou l’armée. Je suis très conscient que l’énergie dépensée à la lutte est une énergie vitale qui soude les gens, et qu’il y a le risque de n’avoir que des bobos qui viennent. Mais je crois que ça peut être un lieu où se ressourcer, un porte-avion de luttes.



Quelles autres luttes vous ont inspiré ?

Je suis allé trois jours à Tarnac. L’énorme fluidité collective dans les fonctionnements m’a marqué tout de suite. Les gens ont une espèce de puissance, de charisme lié au fait que le corps est vivant, qu’ils construisent, qu’ils déplacent, qu’ils sont corrélés à la nature et ça se sent. Cette dimension-là m’a beaucoup touchée, plus que les dimensions théoriques.



Que pensez-vous des Gilets jaunes ?

Pour moi, c’est une divine surprise. Je pensais que tout le monde courbait l’échine et là, cette catégorie de la société qu’on n’attendait pas du tout se mobilise. Ce sont des inclus, ceux qui travaillent, ont un petit commerce, etc. Ils ont cru au système, et tout d’un coup, ont compris que quoi qu’ils fassent, ils se font baiser. Et que ce sentiment personnel, individué, est partagé par des millions de gens qui se retrouvent sur les ronds-points, qui se disent « faut qu’on lutte ensemble ». Ils ont renouvelé la forme manif et, pour ça, il faut les bénir. Ils ont explosé l’idée de cortège prédéfini en préfecture, mis la police dans des situations assez complexes.

Le fait d’avoir utilisé la forme rond-point est un coup de génie. Cela a apporté beaucoup de fraîcheur parce que ce sont des gens qui n’étaient pas formatés, à la différence de nous qui manifestons depuis 25 ans. Cela nous a fait un bien fou. Ça crée un terreau politique, et les prochaines années vont être bien meilleures pour la lutte. Je m’attends à un printemps très animé, un premier mai très fort [l’entretien a été réalisé le 17 avril]. Nuit debout va remonter aussi. L’attaque macronienne est tellement massive, évidente pour tout le monde que la mobilisation peut être importante, je suis optimiste.

« L’autopoïèse, l’autoréparation, la capacité de métamorphose, de changement d’état, la furtivité, la faculté d’échapper à la prédation… je trouve cela mille fois plus sidérant, fascinant, que n’importe quelle machine ou intelligence artificielle. »

Les luttes écologiques sont-elles à l’avant-garde selon vous ?

Oui, au sens où il n’y a pas de sortie du technocapitalisme extractiviste, pas de sortie de l’Anthropocène fermé s’il n’y a pas de renouement avec le vivant. Je pense que tous les milieux zadistes et de la gauche radicale sont conscients de ça. J’en parle beaucoup avec Baptiste Morizot [philosophe étudiant la relation entre les humains et le vivant]. Pour moi, la voie, c’est une politique du vivant. C’est retrouver des rapports de négociation, de compréhension, d’entraide, de prédation, parfois d’exploitation mais de façon modeste, avec le vivant. Pour cela, il faut éviter deux choses fondamentales, cela Baptiste le dit très bien. C’est, premièrement, d’arrêter de considérer la nature comme une masse de ressources indéfiniment exploitables. C’est évident. Et, deuxièmement, à l’inverse, il faut arrêter de considérer que la nature est un sanctuaire vierge qu’on doit protéger, ne pas toucher. Et j’y inclus le végétal, qui est vivant aussi. Donc, à un moment donné, il faut accepter de manger du vivant, comme le vivant nous mangera plus tard.

Je ne sais plus pourquoi je raconte tout cela… [rires]



La question était : les luttes écologiques sont-elles à l’avant-garde ?

Pour être précis, je dirais plutôt qu’une politique du vivant est l’avenir de ce que l’on doit faire. J’ai toujours été dans l’idée qu’en tant qu’espèce humaine, je dois retisser de façon horizontale avec le vivant, en me disant qu’on fait partie de la trame, de l’étoffe. Baptiste [Morizot] apporte une nouvelle dimension, verticale, extrêmement intéressante : il montre que l’espèce humaine partage énormément de capacités cognitives avec d’autres espèces. Cette patience qu’a le fauve par rapport à sa proie, c’est une aptitude que l’espèce humaine a aussi. Pareil pour la capacité de discrimination du chevreuil quand il mange telle feuille et pas telle autre. C’est une faculté cognitive qu’on utilise au quotidien. Ou la capacité politique des singes, etc. On est un feuilleté de toutes ces capacités-là. Cette double dimension généalogique verticale et horizontale tissante nous réintègre dans le vivant. Cela reste pour moi d’avant-garde, même si c’est très travaillé par plein de sociologues, philosophes, anthropologues…



Toutes ces réflexions que vous avez sur le vivant font justement penser aux furtifs. Que sont-ils, finalement ?

Ils sont l’incarnation de la plus haute vitalité possible, mon fantasme ultime du vivant. Le furtif est extrêmement proche de ce qu’est capable de faire un enfant. J’ai deux filles qui ont été un éblouissement continu, notamment de l’âge de 3 à 5 ans. Par la capacité d’apprendre, de se métamorphoser, de se construire, de se déployer, d’acquérir le langage, de jouer… par la joie, la vitalité prodigieuse qu’elles ont. Mais, comment perd-on tout ça ? Qu’est-ce qui se passe à l’adolescence, à l’âge adulte ?

Les furtifs sont construits comme une espèce d’image absolue — peut-être de l’enfance —, en tout cas du vivant parce que j’utilise toutes ses capacités. L’autopoïèse, l’autoréparation, la capacité de métamorphose, de changement d’état, la furtivité, la faculté d’échapper à la prédation… je trouve cela mille fois plus sidérant, fascinant, que n’importe quelle machine ou intelligence artificielle. Je ne comprends pas cet imaginaire de la science-fiction qui pendant très longtemps voulait augmenter l’humain en le couplant avec la machine. Je dis non, cela viendra par un couplage avec le vivant. Essayons de renouer avec ces dimensions animales qu’on a déjà en nous et qui nous ouvrent des mondes magnifiques.

« Pour moi, il y a une énorme complaisance à dire qu’on va droit dans le mur. Je ne trouve pas cela mobilisant. »

Les prévisions que l’on fait aujourd’hui concernant le changement climatique ou l’effondrement de la biodiversité n’apparaissent pas dans le futur que vous décrivez. Pourquoi ?

C’est fait exprès. J’y ai pensé, mais j’ai un problème avec la collapsologie, vraiment. Je ne dis pas que Pablo Servigne est là-dedans. Mais, je crois qu’il y a une diffusion extrêmement forte des théories de la collapsologie pour de mauvaises raisons. C’est une intuition. Comment cela se fait-il que, ces chiffres étant connus depuis 40 ans, il ait fallu les mettre en scène comme un blockbuster hollywoodien en mode fin du monde ? Pour moi, il y a une énorme complaisance à dire qu’on va droit dans le mur. Je ne trouve pas cela mobilisant. Il y a aussi ce côté très parareligieux, qui me fait penser à ce que Nietzsche appelle les « forces réactives » : ressentiment, mauvaise conscience, culpabilité, idéal ascétique. Au lieu d’être dans ce qu’il appelle les « forces actives », c’est-à-dire, renouement avec le vivant, vitalité, capacité de se réentrelacer, générosité, etc.



Vous essayez de renouer avec le vivant, alors, qu’est-ce qui a changé dans votre perception du monde ?

Je fais beaucoup de randonnée, notamment dans les calanques. Quand je m’isole, j’écris le matin, puis je fais deux ou trois heures de randonnée l’après-midi. Depuis plusieurs années, j’avais le sentiment que je n’étais pas connecté à ce que je faisais. Il y avait un côté sportif, défoulement, respiration, aération, mais je ne voyais rien. Alors que, quand je fais des balades avec Baptiste Morizot, je vois à quel point il est connecté. Il explique que ça ne suffit pas de s’ouvrir. Trois étages marchent ensemble : le percept, l’affect et le concept. Avoir des connaissances scientifiques va te permettre de mieux regarder un oiseau. Pour que la ballade soit riche, il faut que ton corps produise un effort. Mais aussi que tu sentes les choses, que tu touches les laissées, que tu regardes les traces, que t’ailles te baigner dans la rivière. La pensée, le corps, l’émotion sont vivants. C’est vers cela que je veux aller. Je me considère encore comme très handicapé. Dans les calanques, je trouve que je ne perçois pas assez de choses. J’ai du chemin à faire, mais j’en suis conscient.

  • Propos recueillis par Marie Astier


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Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos : © Mathieu Génon/Hans Lucas/Reporterre



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