Sexisme dans les médias : environ 75 % des personnes mentionnées dans les articles sont des hommes
- © Camille Besse / Reporterre
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Une équipe de recherche a analysé les prénoms mentionnés dans les journaux pour calculer leur taux de masculinité. Bilan : les femmes demeurent minoritaires, y compris à Reporterre, pourtant plus paritaire que la moyenne.
« Si la mission des médias est d’être représentatifs de la société, on n’y est pas du tout. » Ange Richard est doctorante à l’université Grenoble Alpes. Il y a quatre ans, le 8 mars 2022, trois collègues et elle ont mis en ligne un projet baptisé « GenderedNews », traduisible par « Actualités genrées ». Objectif : déterminer le taux de masculinité des articles publiés par les principaux journaux français.
Un algorithme a été programmé pour détecter le genre des prénoms apparaissant dans les contenus analysés, et comptabiliser ainsi combien de fois les femmes et les hommes sont mentionnés. Pour cette étude, dix-huit médias ont été passés au crible. Les principaux journaux nationaux d’abord, comme Le Monde, Libération et Le Figaro. Une poignée de publications locales, à l’image du Dauphiné Libéré, des Dernières nouvelles d’Alsace et du Télégramme. Et quelques médias spécialisés, dont Les Échos, L’Équipe… et Reporterre.
Deux femmes pour huit hommes
De ces travaux découle un graphique à disposition du public, mis à jour chaque lundi. Et un coup d’œil à celui-ci suffit à tirer un premier constat : le taux de masculinité — tous médias compris — stagne depuis le début des enregistrements en janvier 2020. D’année en année, sa valeur navigue seulement entre 74 % et 77 %. Traduction : pour 10 personnes mentionnées dans les articles de presse, à peine plus de 2 sont des femmes.
Seules les courbes de deux médias s’échappent un brin du peloton central bien compact. Celle du journal sportif L’Équipe, héritant du taux de masculinité le plus élevé du lot de médias étudiés. Et celle de Reporterre, s’approchant au contraire le plus du seuil de parité.
Excepté quelques tendances conjoncturelles, à l’image de l’été 2024 où les Jeux olympiques ont amené la presse à mentionner davantage de femmes que d’ordinaire, aucune réduction durable du taux de masculinité n’est observée.
Rien d’étonnant aux yeux d’Ange Richard : « Depuis 1995, tous les cinq ans, une grande enquête ponctuelle évalue les inégalités des représentations de genre dans les médias de plus d’une centaine de pays. Et les chercheurs se sont aperçus que les chiffres ne bougent plus depuis les années 2010. »
Pour dépasser les failles de ce projet international, opéré sur une seule journée et donc fortement influencé par l’actualité du moment, l’équipe grenobloise de GenderedNews a décidé de reproduire l’exercice en France avec une bien plus grande régularité. 318 689 articles ont ainsi été collectés sur l’année 2025, et leur analyse a renforcé les conclusions de leurs homologues étrangers : « Les médias se heurtent à cette sorte de plafond de verre », analyse la doctorante en sociologie.
Un taux à 69,6 % chez Reporterre
Reporterre s’est aussi prêté à l’exercice en confiant à GenderedNews plus de 19 600 publications, mises en ligne entre 2013 — année de professionnalisation du média — et aujourd’hui. Sur l’ensemble de cette période, le taux de masculinité observé s’élève à 69,6 %. Soit 6,1 points de moins que la moyenne des autres journaux passés au crible entre 2020 et 2026, mais tout de même presque 20 points de plus qu’une parité binaire parfaite.
Dans le détail, les données de notre média montrent une légère réduction de ces inégalités de représentations au fil des années. Entre 2013 et 2018, la barre des 70 % a été constamment dépassée. En revanche, depuis 2019, les taux de masculinité annuels sont tous inférieurs à 69,4 %. Le seuil le plus bas ayant été enregistré sur l’année 2025, avec 65,1 % de mentions attribuées aux hommes.
D’autres observations permettent de pousser l’analyse un cran plus loin. À commencer par les chiffres relatifs aux formats d’articles : chez Reporterre, les éditoriaux (79,6 %) et les tribunes (75,2 %) caracolent en tête du classement des taux de masculinité les plus forts, tandis que les reportages (66,1 %) et les portraits (59,5 %) ferment la marche.
Les données par thématique d’article nous apprennent par ailleurs que les mentions masculines sont bien plus nombreuses dans la rubrique « débats et opinions » (76 % chez Reporterre) que dans celle sur la santé (57 %). Pareilles tendances affectent les dix-sept autres supports sur lesquels se sont penchés l’équipe de sociologues et d’informaticiens.
« Ces chiffres démontrent qu’il existe tout un panel de voix que l’on entend pas dans la sphère médiatique. Toute une tranche de la population dont l’opinion est invisibilisée, déplore Ange Richard. Les médias contribuent non seulement à reproduire, mais aussi à produire, ces rapports de genre inégalitaires. Ils ne sont pas uniquement le miroir d’une société sexiste. Ils contribuent aussi à renforcer des représentations stéréotypées. »
Pour compléter ces recherches, un travail approfondi sur un corpus d’articles du journal Le Monde remontant à 1945 a aussi été mené. « On s’est ainsi aperçu de différences dans l’utilisation des verbes d’introduction de citations », précise la doctorante.
Du côté des femmes, le lexique employé a tendance à traduire une certaine passivité du sujet, restreint au rôle de témoin. « Elle confie, raconte, murmure, rapporte, etc. », illustre Ange Richard. À l’inverse, pour les hommes, priment des verbes plus assertifs — comme annoncer, proposer, déclarer ou avertir. « C’est assez frappant d’observer que même dans les pratiques d’écriture, ces biais ressortent », poursuit-elle.
Dans les prochains jours, le site de GenderedNews devrait afficher de nouvelles données, cette fois-ci relatives aux citations. Une étape de plus dans la mise en lumière de l’effacement des femmes de la scène médiatique. « Nous parlons ici de genre, mais d’autres études traduisent des dynamiques similaires pour d’autres identités sociales, à commencer par la classe, précise Ange Richard. Dès lors, se pose une question : quel type de débat public peut-on avoir si une seule partie d’entre nous a le pouvoir de s’exprimer ? »