Si, la plupart des cancers sont dus aux facteurs environnementaux et au mode de vie

Durée de lecture : 4 minutes

20 janvier 2015 / Centre international de Recherche sur le Cancer

Voici deux semaines, un article paru dans Science prétendait que les cancers découlaient surtout du hasard. Le Centre international de recherche sur le cancer répond en soulignant les faiblesses méthodologiques de cette étude. Il rappelle que la majorité des cancers les plus fréquents sont liés aux expositions environnementales, et donc en principe évitables.

Le Centre international de Recherche sur le Cancer (CIRC), agence de l’Organisation mondiale de la Santé spécialisée sur le cancer, entend faire connaître son profond désaccord avec la conclusion d’un rapport scientifique sur les causes du cancer chez l’homme, publié dans la revue Science le 2 janvier 2015 par les Dr Cristian Tomasetti et Bert Vogelstein.

Cette étude, qui a reçu une large couverture médiatique, compare le nombre de divisions des cellules souches sur la vie entière dans un grand nombre de tissus différents avec le risque de cancer sur la vie entière et suggère que des mutations aléatoires (en d’autres termes, la “malchance”) seraient “les principaux contributeurs à l’ensemble des cancers, souvent plus importants que les facteurs héréditaires ou les facteurs environnementaux extérieurs”.

Conséquences graves sur la recherche

Pour de nombreux cancers, les auteurs mettent plus l’accent sur la détection précoce de la maladie que sur la prévention de sa survenue. Si cette position était mal interprétée, elle pourrait avoir de sérieuses conséquences négatives, à la fois pour la recherche sur le cancer et pour la santé publique.

Les experts du CIRC pointent une grave contradiction avec le vaste champ de données épidémiologiques, ainsi qu’un certain nombre de limites méthodologiques et des biais dans l’analyse présentée dans le rapport.

“Nous savions déjà que pour un individu, il existe une part de hasard dans le risque de développer tel ou tel cancer, mais cela a peu à voir avec le niveau de risque de cancer dans une population”, explique le Dr Christopher Wild, Directeur du CIRC. “Conclure que la malchance est la principale cause des cancers serait trompeur et peut gravement obérer les efforts entrepris pour identifier les causes de la maladie et la prévenir efficacement”.

Les cinquante dernières années de recherche épidémiologique internationale ont montré que la plupart des cancers qui sont fréquents dans une population sont relativement rares dans une autre et que ces tendances varient dans le temps. Par exemple, le cancer de l’œsophage est fréquent chez les hommes en Afrique de l’Est, mais rare en Afrique de l’Ouest.

Le cancer colorectal, qui était rare autrefois au Japon, a vu son incidence quadrupler en seulement vingt ans. Ces observations sont caractéristiques de nombreux cancers fréquents et viennent renforcer l’idée selon laquelle les expositions environnementales et liées au mode de vie ont un rôle majeur dans l’apparition des cancers, par opposition à la variation génétique ou au hasard (la “malchance”).

Limites méthodologiques

En outre, les experts du CIRC pointent un certain nombre de limites méthodologiques dans le rapport lui-même. Il s’agit notamment de l’accent mis sur les cancers très rares (par exemple l’ostéosarcome, le médulloblastome) qui, pris ensemble, ne représentent qu’une petite part du fardeau de l’ensemble des cancers.

Le rapport exclut aussi, en raison de l’absence de données, les cancers fréquents pour lesquels l’incidence diffère sensiblement entre populations et dans le temps. Cette dernière catégorie comprend certains des cancers les plus fréquents dans le monde, comme ceux de l’estomac, du col de l’utérus et du sein, chacun étant connu pour être associé à une infection virale ou à des facteurs liés au mode de vie et à l’environnement.

De plus, l’étude se concentre exclusivement sur la population des Etats-Unis comme mesure du risque sur la vie entière. La comparaison de différentes populations aurait clairement donné des résultats différents.

Bien que l’on sache depuis longtemps que le nombre de divisions cellulaires augmente le risque de mutation et, par conséquent, de cancer, la majorité des cancers les plus fréquents qui surviennent dans le monde sont fortement liés aux expositions environnementales et au mode de vie.

La moitié des cancers sont évitables

Ces cancers sont donc en principe évitables ; sur la base de nos connaissances actuelles, près de la moitié de tous les cas de cancer dans le monde peuvent être évités.

Ceci est étayé dans la pratique par des données scientifiques rigoureuses, qui montrent que l’incidence du cancer diminue à la suite d’interventions préventives. On notera entre autres la diminution des taux de cancer du poumon et des autres cancers associés au tabac après réduction du tabagisme, et la baisse du carcinome hépatocellulaire chez les personnes vaccinées contre le virus de l’hépatite B.

« On ne peut pas imputer les lacunes de nos connaissances en matière d’étiologie du cancer simplement à la ‘malchance’ »,clarifie le Dr Wild. « La recherche des causes des cancers doit se poursuivre tout comme les investissements dans des mesures de prévention pour les cancers dont on connait les facteurs de risque. Ceci est particulièrement important dans les régions les plus défavorisées du monde, qui font face à un fardeau croissant de cancer avec des ressources limitées à consacrer aux services de santé. »


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale. Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant : géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions. Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux. Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.

Vous comprenez donc sans doute pourquoi nous sollicitons votre soutien. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, et de plus en plus de lecteurs soutiennent le journal, mais nos revenus ne sont toutefois pas assurés. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre

Lire aussi : Pour la première fois, une étude établit le lien entre changement climatique et émergence d’une maladie

Source : Courriel à Reporterre

Photos : Peacelink (à Tarente, en Italie)

THEMATIQUE    Pollutions Santé
13 septembre 2019
Valdepiélagos, l’écovillage espagnol qui résiste à l’exode rural
Alternative
14 septembre 2019
Véganes et paysans (presque) unis contre l’élevage industriel
Enquête
13 septembre 2019
Train de nuit : le réveil se fait attendre
Enquête


Sur les mêmes thèmes       Pollutions Santé