Sous les falaises près du Havre, la montée des eaux entraîne des déchets vers la mer
Des amas de plastique recouvrent cette plage du Havre, montre Arnaud Fréret, de Surfrider. - © Violaine Colmet Daâge / Reporterre
Des amas de plastique recouvrent cette plage du Havre, montre Arnaud Fréret, de Surfrider. - © Violaine Colmet Daâge / Reporterre
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Pendant près d’un demi-siècle, des tonnes de déchets ont été jetées du haut de la falaise, près du Havre. Avec la montée du niveau de la mer, ces remblais d’ordures s’effondrent peu à peu dans la mer.
Sainte-Adresse (Seine-Maritime), reportage
« Attention aux pointes d’acier qui peuvent transpercer les chaussures », prévient Arnaud Fréret, emmitouflé dans sa parka et solidement chaussé pour se frayer un chemin sur la plage encombrée de Saint-Adresse. Sur près d’un kilomètre, le militant de Surfrider enjambe tour à tour des pelotes de ferraille, des pneus, des pierres tombales, des moteurs de voitures, des vieux outils rouillés ou encore des sacs plastiques éventrés.
Sur cette plage jonchée d’ordures, à quelques pas du Havre, on trouverait même de l’amiante ou des produits chimiques mêlés aux gravats de chantier. Tous ces déchets proviennent du haut de la falaise qui longe la plage. Sur le plateau de Dollemard, juste au-dessus, quatre décharges privées ont été exploitées pendant près d’un demi-siècle, jusqu’à leur fermeture en 2000. Loin d’être cantonnés au plateau, les déchets étaient également déversés sans précaution jusqu’en bas de la falaise, formant une zone de remblais en bord de plage.
Sous les assauts toujours plus pressants des vagues du fait du bouleversement climatique, ces montagnes de déchets s’effondrent progressivement dans la mer.
Un amas de bandes en caoutchouc noir, déchirées mais encore solidement ancrées dans le sol, retient l’attention du Havrais : « Probablement d’anciens joints de parebrise. Ils sont impossibles à extraire du sable. Les salariés d’Aquacaux les sectionnent, tout simplement. »
Depuis vingt ans, l’association de réinsertion Aquacaux effectue des ramassages sur la plage de Dollemard. Quatre fois par mois, cinq ou six salariés équipés de gants et de pinces partent en mission. Un travail précieux qui comporte toutefois des limites : la collecte se fait à pied et les détritus qui affleurent de la falaise sont impossibles à extraire.
Au total, 1 000 heures de travail permettent de récolter près de 20 tonnes de déchets par an. Une goutte d’eau face à l’immensité de la tâche et de l’urgence à agir.
Près de 400 000 tonnes de déchets gisent au pied des falaises, selon une étude réalisée en 2012. « Petit à petit, la mer vient grignoter les dépôts d’éboulis composés de roches, de terre et de déchets anthropiques », explique la géologue Anne Duperret, de l’université du Havre-Normandie. Selon les experts, les deux tiers de la masse — soit l’équivalent de 120 piscines olympiques — seront emportés par les flots dans les prochaines années.
Sur place, l’avancée de la mer est d’ailleurs parfaitement visible : alors que certains cônes de déchets sont encore recouverts de végétation, d’autres sont largement éventrés, laissant apparaître vestiges de chantier et ordures ménagères.
« La Manche est une mer dynamique, avec des courants et des marées importantes, explique Rachid Amara, chercheur à l’université du Littoral Côte d’Opale. Les polluants qui arrivent se dispersent très rapidement. Cela alimente la pollution de tout le littoral. »
Une pollution massive aux microplastiques
Bonnet vissé sur la tête et bâton de randonnée à la main, Arnaud Fréret regarde la mer : « Les médias ont les yeux rivés sur la falaise, mais c’est surtout au niveau de l’estran que les plastiques sont lessivés. » À marée basse, « on voit des amas de plastiques compressés sous les galets », explique-t-il.
La contamination aux microplastiques a d’ailleurs été documentée par Rachid Amara. En 2018, le scientifique a effectué un prélèvement au large du plateau de Dollemard. Aussi loin du port du Havre, il imaginait trouver là un échantillon témoin relativement pauvre en microplastiques. À sa grande surprise, il a découvert des taux bien plus élevés qu’au niveau du port, pourtant réputé pollué. « De l’ordre de dix fois plus », se souvient-il. Il a alors découvert l’existence de cette décharge à ciel ouvert.
« Nous avons effectué des prélèvements dans différentes conditions et nous avons constaté que lors des coefficients de marée les plus élevés, les concentrations en microplastiques étaient bien plus importantes. Cela nous a confortés dans l’idée qu’avec les grandes marées, les vagues venaient gratter et emporter tous ces microplastiques vers la mer. »
Des plastiques qui relarguent ensuite des substances chimiques délétères pour la faune et les humains, mais qui « sont aussi vecteurs de contaminants, comme des virus, des bactéries, des HAP » - hydrocarbures aromatiques polycycliques.
La pollution des plages havraises a de nombreuses sources. « Impossible de dire d’où proviennent précisément les déchets, dit Gwenn Couprie, chargé de mission chez Aquacaux. Ils peuvent venir de Dollemard, de la pêche, du port ou des poubelles qui débordent. »
L’écologue estime que le problème est bien plus large que la seule décharge de Dollemard. Un diagnostic partagé par SOS Mal de Seine, qui alerte sur les milliers de tonnes de plastiques charriées par la Seine et qui se déversent en mer au niveau du Havre.
Des travaux de déblaiement complexes
Au Havre, nombreux sont ceux qui connaissent le problème. Après la tempête Eleanor de 2018, les habitants ont ramassé 75 m3 de déchets charriés par l’océan, de quoi remplir trois camions de 5 tonnes. Un traumatisme.
Depuis, la mairie s’est engagée à agir. L’affaire est complexe, tant les montagnes de déchets situées à l’aplomb de la petite dizaine d’anciens plateaux de déchargement sont difficiles d’accès. Recouvert à marée haute, le bas de la falaise est accessible à pied, après quarante-cinq minutes de marche sur un terrain accidenté. Un chemin impraticable pour les tracteurs habituellement dévolus au ramassage des ordures.
Après trois années d’études et de relevés en tout genre, un chantier test a été conduit à l’automne 2022 : les engins de chantier ont été débarqués par bateaux, des zones de tri aménagées sur les contreforts de la falaise, et les déchets problématiques évacués par hélicoptère. À l’issue de l’opération, 1 % du volume a été traité, a annoncé la mairie. Mais elle estime que, pour résorber cette verrue, il faudra compter de 3 à 6 ans de travaux, pour un coût allant jusqu’à 41 millions d’euros, dont la moitié serait prise en charge par l’État.
Pour l’heure, la mairie est en phase de « dialogues compétitifs » à la recherche du prestataire capable de réaliser des travaux de cette envergure. Cette réhabilitation fait écho au réaménagement du plateau de Dollemard, à l’aplomb des déchets, site des décharges aujourd’hui fermées. Plusieurs enjeux environnementaux ont été identifiés sur place, avec notamment la présence de certaines espèces protégées, comme le faucon pèlerin, le traquet motteux, la cisticole des joncs ou encore le chou marin. L’objectif est également de maîtriser la prolifération d’espèces envahissantes telle que la renouée du Japon, qui apprécie les sols ferreux des anciennes décharges.
La mairie serait-elle sur le point de régler définitivement ce vieux dossier ? Le militant de Surfrider Arnaud Fréret l’espère. Mais après des années de combat, le Havrais est las et prudent : « La mairie s’est engagée à “contractualiser début 2024” l’entreprise chargée des travaux de tri et de déblaiement. La trouvera-t-il ? Et cela signifie-t-il pour autant que les travaux débuteront en 2024 ? »
55 décharges littorales à traiter en urgence
En France, environ 200 décharges littorales menacent de relarguer des déchets en mer. En 2022, l’État s’est engagé à résorber en dix ans les cinquante-cinq décharges les plus menaçantes. Les trois chantiers prioritaires comprennent ceux de Dollemard, de l’Anse Charpentier en Martinique et de Pré-Magnou à Fouras, en Charente-Maritime. Ce dernier fut le premier à être renaturé. Un second chantier de dépollution est en cours sur le site de la Torche, dans le Finistère. D’autres sont encore au point mort.