Stockage dangereux d’ammonitrate : la centrale de Fessenheim exposée à un risque majeur ?

Durée de lecture : 6 minutes

19 septembre 2018 / Moran Kerinec (Reporterre)



Le stockage d’ammonitrate de la Coopérative agricole de céréales d’Ottmarsheim est mis en cause par un lanceur d’alerte, révélait hier Reporterre. De plus, en cas d’explosion, l’accident pourrait selon le lanceur d’alerte mettre en péril la centrale nucléaire de Fessenheim. Mais le débat sur cette question au sein de la Commission locale d’information a été jusqu’à présent étouffé.

Comme le révélait hier Reporterre au travers de l’exemple de la Coopérative agricole de céréales d’Ottmarsheim (CAC), les conditions de stockage de l’ammonitrate dans le milieu agricole sont parfois plus que périlleuses.

Cette situation est d’autant plus inquiétante qu’un incident sur le site de la coopérative, située au centre de la zone industrielle d’Ottmarsheim (Haut-Rhin), pourrait se répercuter sur les entreprises voisines, créant un effet domino d’explosions. La coopérative agricole se trouve en effet à proximité d’un important site chimique de Solvay ainsi que de Butachimie, premier consommateur en France de gaz naturel. À 150 mètres se trouve l’usine chimique de Chalampé ; à 250 mètres, un stockage d’hydrocarbures ; à 400 mètres, le lieu de dépotage des barges de butadiènes… Quant au site d’Armbruster-Ottmarsheim, situé à 40 mètres du grand canal d’Alsace, il stocke lui-même 450 tonnes d’ammonitrates à moins de 1.000 mètres du barrage d’Ottmarsheim, et d’un troisième lieu de stockage de 80.000 tonnes d’ammonitrate dans la zone portuaire d’Ottmarsheim, sur le site de Borealis, situé dans la zone d’effet domino des deux autres lieux de stockage.

Le bâtiment de stockage de l’ammonitrate de la Coopérative agricole de céréales (CAC) d’Ottmarsheim est située à moins de 30 mètres du grand canal du Rhin.

En cas d’explosion sur le site de la CAC ou sur celui d’Armbruster, outre la création d’un cratère et les retombées de plusieurs milliers de tonnes de béton et de gravats, l’incident pourrait, selon l’inspecteur des risques industriels chez Groupama Grand Est, qui lance l’alerte [1], provoquer un impact capable de faire céder les portes du barrage tout proche. De plus, il y a un trafic constant des péniches, chimiquiers et gaziers sur le grand canal d’Alsace, et une détonation pourrait envoyer l’un des navires dériver et heurter l’écluse, menaçant aussi la centrale nucléaire de Fessenheim, située 13 kilomètres plus au nord sur le Rhin.

« On risque l’accident nucléaire majeure de surcroît » 

Une distance trop grande pour que la centrale soit considérée comme en danger ? Pas à en croire l’inspecteur des risques industriels qui s’est confié à Reporterre : selon lui, la vague qui résulterait d’une explosion, voire la dérive d’une péniche, mettrait en danger la centrale. Le président de l’association Stop Fessenheim, André Hatz, s’est lui aussi penché sur la question : « Il faut savoir que, juste en limite du canal, il y a les deux piscines de décontamination de la centrale nucléaire, lesquelles ne répondent à aucune norme, car si la partie inférieure est en béton, la partie supérieure est un simple bardage métallique. Si le combustible nucléaire qui est contenu dans les alvéoles se met à vibrer et si une des alvéoles vient à céder, on risquerait d’atteindre la marge critique, qui conduirait à un accident nucléaire majeur. » Pour André Hatz, « C’est le pire scénario possible, et [l’inspecteur] l’a démontré. »



Interrogée par Reporterre, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) se montre rassurante. « Cette situation d’alerte a été traitée. Nous avons pu vérifier les différents éléments pointés, certains étaient avérés, d’autres non », indique Pierre Bois, chef de la division de l’ASN Strasbourg, à Reporterre. L’ASN a demandé à EDF d’évaluer les risques qu’encourait la centrale, notamment pour savoir si des dommages sur le grand canal d’Alsace pourraient engendrer une perte de la source de refroidissement de Fessenheim. « EDF nous a fait parvenir son analyse, et nous l’avons recoupée avec les différents éléments de sûreté de l’installation, explique Pierre Bois ; les accidents ayant pour origine des dommages causés au grand canal sont aujourd’hui pris en compte au niveau du dimensionnement du site par rapport aux agressions externes. Une possible rupture de barrage ainsi que son effacement sont déjà calculés. Ces éléments-là se situent à l’intérieur des scénarios pris en compte. »

Quoi qu’il en soit, le débat public sur cette question est difficile. Lors de la réunion publique annuelle de la Commission locale d’information et de surveillance (Clis) de la centrale nucléaire de Fessenheim, le 26 juin dernier, son président, Michel Habig, a tenté de faire taire l’inspecteur des risques industriels présent dans la salle : celui-ci a évoqué le danger qu’encourt, selon lui, la centrale.

« On ne peut pas poser une question à la Clis qui ne soit pas à l’ordre du jour » 

« Monsieur Habig, président de la Clis, a fait obstruction et a cherché à empêcher [l’inspecteur] de parler et d’exposer la problématique de ces grandes quantités de nitrate d’ammonium stockées à la Coopérative agricole de céréales, raconte à Reporterre Jean-Jacques Rettig, président du Comité pour la sauvegarde de Fessenheim et de la plaine du Rhin, présent lors de la réunion. À un moment, il voulait même faire évacuer [la salle]. » L’inspecteur a néanmoins pu exposer pendant quelques minutes ses analyses, indique un second témoin de la scène, et s’est vu répondre par Michel Habig que ce dernier, agriculteur de métier, connaissait davantage que lui les propriétés du nitrate d’ammonium pour l’avoir utilisé pendant des années. « [L’inspecteur] a finalement pu présenter brièvement le problème, mais de façon très succincte, alors qu’il s’agit d’un risque majeur pour les populations alsacienne et badoise », dit Jean-Jacques Rettig.

De son côté, Michel Habig défend un point de vue bien différent sur le déroulement de la réunion de la Clis. Il affirme « lui avoir laissé le temps de s’exprimer » à deux reprises, sans chercher à clore la réunion. « On ne peut pas poser une question à la Clis qui ne soit pas à l’ordre du jour, indique-t-il à Reporterre. J’ai reçu depuis un courrier [de l’inspecteur] qui m’incite à inscrire ce point à la prochaine Clis. »

Le Grand Canal d’Alsace assure 100 % du trafic fluvial vers la Suisse et de toute l’industrie chimique et pharmaceutique baloise (trafic marchandises, dont des pétroliers, des chimiquiers et des gaziers ainsi que différents bateaux de croisières accueillant 200 passagers).

Mais quelle mouche a pu piquer en juin le président de la Clis de Fessenheim pour empêcher un homme se présentant comme un lanceur d’alerte, spécialiste des risques industriels, d’évoquer un danger qu’il a pu constater ? Serait-ce parce que son fils, Jean-Michel Habig, est le président de cette même coopérative agricole d’Ottmarsheim ? Ou bien se sentirait-il visé, en tant qu’ancien président de Groupama Alsace, dont la CAC d’Ottmarsheim est un client historique ? Interrogé par Reporterre, Michel Habig, qui est aussi maire d’Ensisheim, à deux pas d’Ottmarsheim, se défend en expliquant qu’il n’est plus président de Groupama Alsace depuis six ans, et que la mutuelle d’assurance a depuis fusionné pour devenir Groupama Grand Est, qui emploie le lanceur d’alerte. Quant à son fils, il n’est président de la CAC d’Ottmarsheim que depuis un an et il faut « beaucoup d’imagination  » pour voir quoi que ce soit dans ces liens familiaux. « [L’inspecteur] cherche des choses là où il n’y en a pas. Il faudrait qu’il fasse attention, au moindre dérapage, certains ne le louperont pas. »





[1Reporterre a choisi de ne pas révéler le nom de l’inspecteur des risques industriels pour ne pas compromettre la suite de sa vie professionnelle. Son identité est déjà connue de l’ensemble des acteurs de ce dossier.


Lire aussi : Un lanceur d’alerte révèle un grave danger d’explosion d’un site industriel en Alsace

Source et carte : Moran Kerinec pour Reporterre

Photos : Les photographies sont issues du rapport que le lanceur d’alerte a transmis à la Dreal, fin janvier 2018.
. chapô : La zone industrielle d’Ottmarsheim. Le stockage de trois fois 1.250 tonnes d’ammonitrates de la Coopérative agricole de céréales (tache rouge) avoisine les quais de débarquement. Lors de la prise de la photo, deux chimiquiers étaient à proximité du site, dont un, à quai, dépotait du butadiène, un gaz très inflammable et cancérogène de catégorie 1.

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