Sur la Zad, récit d’une journée de victoire historique

18 janvier 2018 / Nicolas de La Casinière (Reporterre)

L’abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes est vécu sur le terrain comme une victoire jubilatoire mais aussi comme une étape pour négocier l’avenir de la zone. Récit d’une journée de joie.

  • Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), reportage

C’est forcément une date dans l’histoire des luttes. L’histoire des luttes de terrain, des luttes pour des terres. Ce 17 janvier aura pourtant mis du temps à commencer. Avant 13 h, rien ou presque. Un hélicoptère de la gendarmerie survolant le bocage, comme un rappel, la signature d’une zone sous tension. Des journalistes errant comme des chiens dans la prairie. Les vaches, ruminant derrière la haie, indifférentes au train-train de l’attente.

A quatre kilomètres du bourg de Notre-Dame-des-Landes, au lieu-dit La Rolandière, dans la salle du bas de la bibliothèque, une quarantaine de zadistes écoutent la radio, piaffant avant l’allocution du Premier ministre. Beaucoup de surexcitation, des sourires forcés, et ces commentaires des scénarios possibles qu’ils et elles ont déjà tant de fois ressassés. Pour tuer l’attente, une banderole est réalisée à l’improviste, à dérouler sur le phare érigé comme une vigie au bord de la maison. « On met quoi : “Nananère !” ou alors “ Même pas cap !”  ? ». Finalement, ce sera « Et TOC ! RDV 10 février », date du rassemblement fêtant la fin de la déclaration d’utilité publique. « Non mais si le projet est pas abandonné... » « Ben euh. On sort pas la banderole... » Et puis ils l’ont sortie.

Quand enfin, le discours d’Édouard Philippe scelle la victoire, c’est forcément un hurlement de joie, des embrassades, des sourires jusqu’aux oreilles, des pleurs de joie. Quatre fumigènes brandis à bout de bras et toute la troupe grimpe, avec la banderole, au pylône transformé en phare. Un poste d’observation qui domine la longère occupée par la bibliothèque et le groupe presse. La lisse retrouve les habitudes des slogans : « Et la Zad elle est à qui ? Elle est à nous ! » et au gré de l’imagination, un « Et un et deux et trois zéro ! » de supporters de foot qui fait sourire les vieux militants paysans : « Ben tu vois, les jeunes, ils sont comme nous ! »

Un groupe de zadistes prépare une autre banderole, « Merci », pour rendre visite dans leurs fermes et sans journaliste, aux paysans historiques qui ont initié et maintenu la lutte depuis les années 1970. L’unité des composantes, les mercis et les embrassades ponctuent les nouvelles retrouvailles de militants accourus fêter ça. Photographes et cameramen se ruent à bout portant sur ces moments d’émotion, avec une rapacité parfois un peu voyeuriste.

Même ruée au début de la prise de parole des composantes du mouvement, à la Vacherit à 500 mètres de là. La grappe serrée de journalistes pousse vers le mur les porte-parole du mouvement contre l’aéroport. « Libérez nos camarades ! » beuglent des zadistes, hilares. « La Zad, c’est une zone de respect des autres. On peut être pro et respectueux », reprend une photographe indépendante. Les porteurs de caméras jouent des coudes, s’engueulent, on n’entend rien. Cette pathétique mêlée ouverte de médias en meute individualiste aurait bien besoin d’un stage d’autogestion, au moins autant que d’espace de prise de vue.

Une fois la bousculade tassée, le brouhaha vaguement calmé, on entendra : « La nécessité pour les paysan·nes et habitant·es exproprié·es de pouvoir recouvrer pleinement leurs droits au plus vite. Le refus de toute expulsion de celles et ceux qui sont venu·es habiter ces dernières années dans le bocage pour le défendre et qui souhaitent continuer à y vivre ainsi qu’à en prendre soin. Une volonté de prise en charge à long terme des terres de la Zad par le mouvement dans toute sa diversité — paysans, naturalistes, riverains, associations, anciens et nouveaux habitants. »

Les militants qui ne se sont pas encore croisés se tombent dans les bras, envoient des textos, « On-a-ga-gné ! » alternant avec « On arrose ça quand ? ». Et toujours des bises, des bras enveloppants, et des abrazos entre des gens qui ne se sont jamais sentis si proches, bien ensemble, les larmes aux yeux. Un chauffeur routier passe sur la route, fenêtre du camion ouverte, doigts en V pour saluer la victoire. Genre de barde à guitare de tous les rassemblement, Dominique Loquais a composé une nouvelle chanson : « Main dans la main, on n’a pas baissé les bras, lon la. Main dans la main, on lâchera pas », reprise, braillée, entonnée sous le hangar par des gens de tous âges et de tous horizons.

« Ça faisait 46 ans que j’avais cette épée de Damoclès sur la tête. Hop, terminé !, jubile Dominique Fresneau, le président de l’Acipa. Mais bon, c’est pas fini. Maintenant on doit écrire l’histoire de l’avenir de la Zad. » La projection dans l’avenir immédiat est unanime. « Cette victoire, c’est une nouvelle étape pour pérenniser tout ce qui s’est fait ici, habitat, projets agricoles, organisation de la vie sociale », sourit Geneviève Coiffard, inlassable cheville ouvrière de la coordination des opposants. « Il faut que ça reste un laboratoire d’expériences basées sur l’échange humain », dit une voisine arrivée en 1983, quand le projet était un peu oublié, fantôme vaguement menaçant.

Sur le chemin encombré de voitures, dans le contre-jour du hangar agricole où se sont tenues tant d’assemblées, on s’échange des « Merci, merci... » « Ben merci quoi ? C’est un merci collectif. C’est la diversité qui a gagné ! ».

« Avec la commémoration de Mai 68, Macron a une opportunité à saisir en laissant la Zad, comme une “zone d’utopie en marche”  », lâche Christophe Dougé, conseiller régional EELV. Une idée qui séduit l’ancien docker Gilles Denigot, et qu’il va suggérer à son pote Dany Cohn-Bendit, qui a l’oreille de Macron, notamment ces dernières semaines sur le sujet de Notre-Dame-des-Landes. Gilles Denigot pense même que Macron a joué un coup de stratégie locale et de calcul politicien, anticipant les prochaines élections municipales de 2020 et espérant reprendre deux grandes villes, Nantes et Saint-Nazaire, tenues par un PS qui a porté à bout de bras le projet d’aéroport et que ce désaveu décrédibilise un peu plus.

Figure du mouvement, l’ancienne élue Françoise Verchère n’en peut plus de redire devant les micros son « mélange de joie, de soulagement, d’émotion et d’épuisement, après un combat déraisonnablement long. J’ai espoir que ça permettra une réflexion critique sur les méthodologies de décision publique. J’en arrivais à penser que les porteurs du projet faisaient tous partie de l’infime part des Français qui croient que la terre est plate... Pour contrer leurs arguments, on aura été obligé de tout faire, résistance des matériaux, technique aéroportuaire, géologie, architecture, droit... Un travail de dingue. On va presque pouvoir piloter des avions... J’espère qu’à partir de ça, on ne pourra plus “aménager” en détruisant. Le Premier ministre n’a pas parlé d’expulsions ni d’évacuation. On a un peu de temps pour discuter de la phase d’avenir ».

Les régularisations et tolérances à négocier pour les expériences agricoles en cours ont sans doute l’hiver pour affiner leurs zones d’accord avec les instances administratives officielles.

Mais le futur imminent porte un nom de code : D281, du nom de la départementale qui traverse la Zad, trois petits kilomètres et demi fermés administrativement en 2013. « Les squats qui débordent sur la route doivent être évacués, les obstacles retirés, la circulation rétablie. À défaut, les forces de l’ordre procéderont aux opérations nécessaires », a dit Édouard Philippe à l’issue du Conseil des ministres.

Cette « route des chicanes », que les gendarmes auraient surnommée « route Mad Max », cristallise les volontés de retour visible à la normale. Ce qui voudrait dire une réouverture à la circulation, sans trous dans le bitume ni rétrécissements. Les nouveaux habitants des cabanes de ses rives souhaitent pourtant y rester, obtenir des dos d’âne et des réductions de vitesse et garder la trace de cette déco de restes de barricades, de carcasses de voitures emplies de terre où l’herbe a poussé. Plus largement, le mouvement (paysans, Acipa, coordination, zadistes) ne voudrait pas tout perdre pour ce seul symbole. « Le mouvement s’engage à répondre lui-même à cette demande pour éviter une intervention policière qui ne ferait qu’envenimer la situation. »

L’urgence est à l’entente cordiale entre les occupants du bord de la route et les composantes du mouvement. « Malgré nos différences d’organisation, parfois nos divergences, on ne s’est pas décomposé dans cette lutte. Je suis vraiment contente d’avoir vécu ces moments de construction et de composition », souligne une zadiste confiante.

« Ce soir, on fait la fête mais dès demain, on a une AG dès 10 h du mat pour parler des usages, des enjeux immédiats, comment on pense ensemble ce que deviennent les terres cédées par le projet, confie un autre zadiste. On est prêt à entrer en négociation, à discuter des projets dans le cadre officiel ou hors cadre, des lieux occupés qui sont ainsi reconnus comme légitimes, puisque le gouvernement a acté que la résistance a été légitime en contribuant à l’abandon du projet... »

Mercredi soir, en tout cas, foin des discussions : on a fait la fête !



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Source : Nicolas de La Casinière pour Reporterre

Photos : © Emmanuel Brossier/Reporterre

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