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Climat

Télé : la hiérarchie bloque les sujets sur l’écologie

Journalistes en juin 2021.

Les journalistes écolos des médias généralistes audiovisuels se battent pour que ces questions soient mieux traitées à l’antenne. Après des années à prêcher dans le désert, ils semblent aujourd’hui entendus.

Un « tournant environnemental » qui donne beaucoup d’espoir. Mardi 30 août, le groupe Radio France a publié une liste de dix engagements promettant de mieux traiter les enjeux de la crise climatique sur l’ensemble de leurs antennes. Une charte qui arrive à point nommé, après un été cataclysmique où beaucoup de médias ont été pointés du doigt pour leur traitement inapproprié des vagues de chaleur. Certains semblent désormais avoir retenu la leçon et promettent de ne plus diffuser d’images d’enfants pataugeant dans les fontaines ou d’amis dégustant des glaces les jours de canicules.

« Dans notre rédaction, la société des journalistes est montée au créneau. On a alerté les rédacteurs en chef en disant qu’on ne pouvait plus traiter l’actualité de cette façon », explique Marie [*], journaliste dans une grande chaîne d’information. Les articles sur le climat ne sont en effet pas toujours faciles à illustrer en image. « Le rapport du Giec [1] est un très bon exemple. Ce n’est pas toujours facile, il faut des experts, des images d’archives », dit Marie. Elle se souvient aussi de remarques désobligeantes de la part de sa hiérarchie : « On nous dit que les sujets écolos font perdre des téléspectateurs. »

Après des années à prêcher dans le désert, elle se sent désormais moins seule dans son combat. « Nous avons eu un gros turn-over dans la rédaction et beaucoup de jeunes entre 25 et 30 ans sont arrivés récemment. Ils ont des convictions et sont force de proposition sur ces sujets. Plus nous serons nombreux à en parler, plus les choses changeront vite. »

Le fossé générationnel de la hiérarchie

Souvent d’une ancienne génération, les rédacteurs en chef des chaînes généralistes s’intéressent peu au climat et à l’environnement. « La rédaction est plus sensibilisée que la hiérarchie. Malheureusement, ce sont les membres de celle-ci qui décident des sujets », confirme Anne-Sophie [*], qui travaille pour les journaux de M6. « Je me souviens d’un reportage sur des randonneurs qui faisaient de la peinture à la montagne. Juste après, on proposait aux gens d’aller voler à bord d’un avion de chasse. Lorsque j’ai dit aux rédacteurs en chef que quelque chose n’allait pas, ils m’ont répondu qu’il en fallait pour tous les goûts. Je sais que nous sommes sur une chaîne privée et qu’il faut rassembler le maximum de téléspectateurs, mais certains goûts ne sont plus compatibles avec nos exigences écologiques actuelles », poursuit-elle.

Céline [*], 29 ans, travaille dans une antenne locale de France Télévisions et constate elle aussi le décalage générationnel. « J’échange souvent avec un présentateur d’une émission et j’ai essayé d’aborder avec lui ces thématiques. Mais il est assez réfractaire. De plus, il fait souvent des petites blagues, en me demandant si je vais manger du tofu à midi. » L’âge n’est cependant pas le seul facteur de ce désintérêt. « Il y a des personnes totalement déconnectées de la réalité. Elles font partie d’une certaine classe sociale et ne se rendent pas compte de l’impact de certains sujets sur les gens, comme la hausse des prix de l’énergie. »

L’été des canicules : le point de bascule

La jeune journaliste estime toutefois que l’ambiance a changé après les incendies de l’été. « Ce qui semblait éloigné de leur réalité géographique s’est rapproché d’eux. Mais il faudrait aller encore plus loin. On a fait des dizaines de reportages sur des agriculteurs touchés par la sécheresse sans inviter de chercheurs ou d’experts qui pourraient apporter un éclairage sur les causes de cette sécheresse. On s’arrête souvent aux conséquences oubliant d’expliquer les raisons. »

Aller plus loin que les simples faits en s’attachant à décrypter les causes profondes et pas seulement les conséquences de ces évènements climatiques : voici les défis qui attendent beaucoup de rédactions dans les prochains mois. « On se demande comment rendre tout cela accessible. Comment donner des conseils et guider vers des solutions », dit Marie. Céline, de France Télévisions, veut également se tourner vers le journalisme de solutions pour « montrer aux gens qu’ils peuvent faire quelque chose pour améliorer la situation ».

La formation apparaît comme l’une des clés de voûte afin de sensibiliser les journalistes encore réfractaires à ces questions. Sandrine Feydel, qui travaille à la rédaction nationale de France 2 et France 3 et qui pousse ces sujets depuis quinze ans, se souvient d’un séminaire organisé en mars dernier avec les scientifiques du Giec. Une vraie révélation pour certains rédacteurs en chef, qu’elle estimait pourtant déjà sensibilisés. « C’est bien différent de lire un article et d’avoir sous les yeux pendant plusieurs heures des analyses scientifiques. De voir à quel point cela peut être systémique. Tout le monde était content du séminaire et nous allons refaire des formations de ce type à la rentrée. »

Le groupe France Télévisions vient également d’annoncer la création d’une cellule dédiée au climat et la biodiversité. Une grande première. « Je n’ai jamais eu à me battre contre un discours climatosceptique à la rédaction et tous les sujets que je propose sur l’environnement sont acceptés à 98 %. Mais jusqu’à très récemment, il n’y avait pas de vision systémique de la crise écologique », poursuit Sandrine Feydel.

Très optimiste sur la prise de conscience grandissante à l’égard de ces sujets dans l’audiovisuel, elle se réjouit également de la publication de la Charte pour un journalisme à la hauteur de l’urgence écologique. « À l’instar de la Charte sur les violences faites aux femmes, je pense que cela peut donner matière à réfléchir. C’est bien de parler des petits gestes, mais il ne faut pas oublier d’aller chercher les véritables responsables de la crise climatique. »

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