Thomas Sankara, le président qui roulait en Renault 5

30 octobre 2014 / Christophe Goby



Thomas Sankara, président du Burkina Faso de 1983 à 1987, est devenu un mythe de courage et de dignité. Assassiné en 1987, il avait fait de l’anti-impérialisme son combat. Un président intègre, dont le souvenir reste gravé dans la mémoire des peuples, alors qu’en ce moment même, au Burkina, les jeunes s’opposent au nouveau coup de force constitutionnel de l’actuel président, Blaise Compaoré.

Est-ce que la cour dort ?*

Il y a des choses qu’on n’oublie pas. C’est comme ça, gravé dans notre mémoire, parce que ça nous a émus, jusqu’au fond des larmes. Comme ce vieux copain qui pleurait en décembre 95, quand les gens étaient repartis au turbin.

Debord ou Chamoiseau ont dit comment les dominants tentaient de nous couper de notre mémoire et de fait de notre histoire : la première intention de la domination spectaculaire était de faire disparaître la connaissance historique en général (1). J’essaie ici de les imiter humblement et de parler de notre histoire. À nous le peuple. Pour ne pas oublier. Voici un portrait du président qui roulait en R5.*

E Kraaa !*

Thomas Sankara fut le jeune président d’un des pays les plus pauvres de la planète, la patrie des hommes intègres : le Burkina Faso. Capitaine, il avait combattu à Madagascar, puis la lecture de « L’état et la Révolution » de Lénine lui avait ouvert les yeux. Pour autant il restait simple, capable de jouer de la musique avec Richard Taylor ou Rawlings. Il parlait de libérer le génie créateur des africains.

Idéal révolutionnaire, règne court ! Il n’eut que peu de temps pour changer son pays (entre 1983 et 1987). C’était le temps de l’agence de voyage tiers-mondiste Point Mulhouse, les communistes français avaient déjà un clown : Georges Marchais. En 1986, toute une génération avait espéré refaire un looping à la 68 ! On ne savait pas encore que Mitterrand avait eu la Francisque. Daniel Prévost passait à la télé. Thomas Sankara, aliasTom Sank, arbitrait alors un match de foot entre membres de son gouvernement, afin de secouer ceux que la fonction aurait pu alourdir.

Misticraaa !*

Au chapitre des décisions exemplaires, Sankara décréta la gratuité des loyers durant toute l’année 85. Lors du sommet de l’OUA, à Addis Abeba, raout de dictateurs en costumes, il prononça avec son humour habituel : « Je dis que les africains ne doivent pas payer la dette. Celui qui n’est pas d’accord peut sortir tout de suite, prendre son avion et aller à la Banque Mondiale pour payer. »

On ne riait pourtant pas beaucoup chez Mengistu, dictateur éthiopien et stalinien qui menait une guerre à outrance à l’Erythrée. Provocateur, Sankara tendait le pied au lieu de la main à ces confrères dictateurs.


- Ouaga -

L’audace du grand "Féticheur"

Sa politique était faite de générosité et de bon sens : reboisement du Sahel, réappropriation du savoir et de la culture vivrière en lieu et place des importations étrangères.

Son humour justement. Quand Elisabeth Nicolini (2) l’interroge sur ses lectures à propos de désertification, il répond : « Non c’est trop aride ! » Extrêmement audacieux, il l’est quand il condamne la polygamie et interdit l’excision dans un pays majoritairement musulman : « Une femme est exploitée comme une vache, une vraie vache. » (3) Un pays féodal pour les femmes, disait-il.

Nihiliste philosophiquement, il était néanmoins extrêmement pragmatique pensant que les hommes avaient besoin autant de culture que de nourriture. Ce grand « Féticheur » avait conscience de la sociologie de son peuple mais tenait à bousculer les traditions quand elles étaient injustes.

Il entreprit de faire repeindre Ouagadougou en blanc ! Cette capitale horizontale, cette capitale de misère en pays Mossi où la chaleur étouffe les moindres ardeurs, et qui sent le sable ocre envahissant le goudron.

Dignité et coups d’éclat

Spécialiste des coups d’éclat, il enflamme la jeunesse lors de ses tournées africaines ; il vend les voitures de luxe du gouvernement et organise des procès contre la corruption mais tranchant avec de vieilles habitudes du pouvoir, sans qu’aucune peine de mort ne soit prononcée.

Soucieux de dignité et opposé au principe de l’aide alimentaire, il décide aussi d’interdire le passage du Paris-Dakar : « Les pompes sont un alibi qui cache des actions moins nobles. » (4) L’indépendance économique et la production locale étaient son credo.


- Les "pionniers" de la Révolution -

Lorsque Mitterrand lui rend visite, il le tance sur l’accueil de la France à Peter Botha, président de l’Afrique du Sud. Cette semonce totalement improvisée et contraire aux usages diplomatiques, c’était Tom Sank.

Ses initiatives soutenus par les CDR, les Comités de Défense de la Révolution, ont séduit la jeunesse, mais non pas empêché des erreurs telles que le remplacement de 2600 instituteurs par des révolutionnaires non qualifiés. Selon les uns, il musellera la presse, pour les autres, rendra coup pour coup au seul journal d’opposition « l’Observateur », qui subit un incendie en 1983 attribué aux CDR.

Un monument national transmis par la parole

Le Burkina ne possédant ni point culminant, ni cathédrale, son seul monument visible est transmis dans la parole et il s’appelle Sankara. L’oralité a porté ses actes au plus haut point de l’admiration.

Ce sont des jeunes qui ne l’ont pas connu, qui nous ont emmenés à notre demande, sur sa tombe, près de la station Esso, au troisième carré : là dans une décharge à ciel ouvert.

On se souvient encore de sa visite chez « ses frères » à Harlem, lui alors en visite à l’ONU, ou quand il allait au Mali, exhortant la jeunesse à se révolter, à entreprendre par elle-même, à se défier de l’aide internationale, de leur pitié avec leurs puits, leurs pompes et leur Daniel Balavoine.

Sankara fait encore la fierté des burkinabés parce qu’il leur a dit, à eux, aux jeunes des C.D.R, épris de liberté, qu’après des siècles d’esclavage, de déportation, qu’après la colonisation, il fallait retrouver leur dignité en faisant les choses par eux-mêmes !

Parce qu’il était de ses militaires qui obéissent en commandant. Un air de Sous-Commandant Marcos balayait déjà l’Afrique sub-saharienne. Un douanier de la vieille génération me confiera : « Un beau jour moi qui étais dans l’armée, mon vieux, on nous dit que ce sont les soldats qui commandent, hein ? Tu imagines, moi qui étais formé à l’école militaire française ! »

Assassiné aux marches du palais

Certains se souviennent qu’Alpha Blondy avait mis le feu au stade du 4 septembre. Et tous ceux qui y étaient, et encore plus ceux qui n’y avaient pas été, nous racontait cette fête africaine joyeuse, déchaînée, fraternelle, parce qu’extraordinairement jeune !

En 2006, le chanteur a viré sa cuti et s’est prosterné devant Compaoré. Alpha Blondy estime qu’entre Sankara et Blaise Compaoré il s’agissait d’un duel de cow-boys. « C’est le premier qui a dégainé qui l’a emporté. » En fait de duel de pistoleros, nombre de preuves s’accumulent depuis longtemps pour faire penser plutôt que Blaise Compaoré a organisé l’assassinat de Thomas Sankara.


- Blaise Compaoré -

Outre le fait que cette déclaration informe sur l’identité de l’assassin, qui a toujours affirmé être indisponible aux moments de l’exécution, le reggaeman applique la loi qui veut que ce soient les vivants qui refassent l’Histoire. À moins que John Wayne n’ait trouvé grâce à ses yeux.

Des artistes, il y en aura d’autres tels Black So man, chanteur des années 90, victime d’un étrange accident de voiture. Des journalistes tels Norbert Zongo, assassiné dans des conditions non-élucidées. C’est peut-être pour ça que Sam’s k Lejah, animateur sur Radio Ouaga n’est pas très tranquille, lui qui sort un album sur Sankara pour l’anniversaire de sa mort, qui coïncide avec celle du Che dont le président se revendiquait.

En 2007, le Festival Fespaco n’a pas pu faire autre chose que d’accueillir le documentaire de Robin Shuffield, « Sankara l’homme intègre » projeté au Centre Norbert Zongo, où la foule s’est ruée.

Le 15 octobre 1987, des bruits d’armes sont entendus. Sankara déclare à ces ministres : « Restez ici, c’est à moi qu’ils en veulent ». Il sort du palais, en short, les mains en l’air. On l’abat, douze personnes avec lui.

Un mythe

Sankara est devenu un mythe, celui du courage et de l’anti-impérialisme. Lui qui voulait s’affranchir de la tutelle de la France, « sortir d’une misère asservissante », ne reconnaîtrait pas son pays devenu le bon élève de la Françafrique et le paradis de l’Humanitaire.

Sankara souhaitait connaître le Groenland. Il doit y être désormais, tant dans nos cœurs il fait froid. Nous, on était là avec nos amis sur cette décharge où ils avaient mis son corps et celui de ses fidèles ; il faisait chaud comme tous les hivers à Ouaga, l’air était sec, et il ne me venait aucune larme, sauf à l’intérieur.

Non la cour ne dort pas...


Notes

* - Est-ce que la cour dort ? / E Kraaa / Misticraaa : il s’agit là de formules introductives relevant des codes du conte antillais pour attirer l’attention et rythmer le récit, propres à Chamoiseau, prix Goncourt, défenseur d’une nouvelle créolité monde inspirée de Edouard Glissant.

* - Thomas Sankara avait vendu le parc automobile des Mercedes du gouvernement pour le remplacer par des R5.

1 - Debord, Guy, Commentaire sur la société du spectacle, 1988.

2 - Nicolini, Elisabeth, Sur la littérature, « Jeune Afrique », Fev. 1986.

3 - Delbrel Guy et De Decker Marie Laure dans L’Autre Journal, 1986.

4 - Delbrel Guy et De Decker Marie Laure dans L’Autre Journal, 1986.




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Lire aussi : Au Burkina Faso, la loi d’interdiction des sacs plastiques passe mal

Source : Article transmis amicalement à Reporterre par Christophe Goby, journaliste à CQFD.

Photos :
. Fresque Sankara : Wikipedia (Sputniktilt/CC BY-SA 3.0)
. Ouagadougou : Wikipedia (CC BY-SA 3.0/Helge Fahrnberger)
. Pionniers de la révolution : Wikipedia (CC BY-SA 3.0)
. Blaise Compaoré : Wikimedia (Damien Halleux Radermecker/CC BY-SA 2.0)

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