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ReportageAgriculture

Travail non payé, habitat indigne... un agriculteur accusé de « traite d’êtres humains »

« Cet été, on travaillait de 6 h du matin à 6 h du soir pour ramasser 500 cageots de tomates et de courgettes par jour », assure à Reporterre un travailleur.

Ils ont beau avoir ramassé courgettes ou tomates dans le Vaucluse, ils assurent que leur patron ne leur a pas versé de salaire. En attendant que la justice agisse, une quinzaine de travailleurs marocains survivent dans une maison insalubre.

Malemort-du-Comtat (Vaucluse), reportage

Le garage fait office de cuisine et de salle de séjour. La porte métallique a été laissée grande ouverte pour que les fumées d’un brasero puissent s’évacuer. Depuis le 28 octobre 2023, une quinzaine d’ouvriers agricoles marocains, âgés de 22 à 45 ans, survivent dans des conditions indignes dans une maison à l’entrée du village de Malemort-du-Comtat dans le Vaucluse.

« On ne va pas repartir au Maroc sans l’argent », dit Driss, la quarantaine, les traits creusés par des semaines d’incertitude. Les travailleurs accusent leur employeur de ne pas vouloir les payer. Ils sont venus du Maroc pour cueillir courgettes, tomates et raisins et ont signé un contrat de travail pour six mois en CDD, mais ils n’auraient reçu que quelques acomptes. Placés en garde à vue la semaine dernière, Michel Jean — l’agriculteur employeur — et son associé Rachid Tazi sont mis en examen pour « traite d’êtres humains », « soumission de personnes vulnérables ou dépendantes à des conditions de travail indignes et à des conditions d’hébergement indignes », ainsi que « travail dissimulé », selon un communiqué du parquet de Carpentras du 22 janvier.

Boujemaa devant la maison insalubre dans laquelle ils vivent. Il fait partie des saisonniers marocains à Malemort-du-Comtat (Vaucluse) qui ont porté plainte contre leur employeur qu’ils accusent de ne pas leur avoir versé de salaire. © Anthony Micallef / Reporterre

Sur un groupe de dix-sept travailleurs concernés, quelques-uns ont trouvé refuge en France chez des proches. Ailleurs que dans cette villa, où l’eau et l’électricité ont été coupés dès la fin des vendanges par leur patron. Le froid mordant de ce vendredi 12 janvier s’immisce dans toutes les pièces.

Indifférence des autorités et des élus

Les matelas sur lesquels ils dorment sont disposés à même le sol. Quelques voisins apportent de l’eau, rechargent les téléphones portables qui permettent de rester en contact avec les familles. Des bénévoles du Secours catholique et des Restos du cœur venus de Mazan et de Carpentras s’occupent de certains repas ou les accompagnent pour les soins médicaux. Une cagnotte de soutien a été créée.

La situation est également préjudiciable pour leurs familles. « Nous sommes plusieurs à ne pas pouvoir faire scolariser nos enfants. On n’a pas d’argent pour payer les vêtements, les fournitures et le transport », explique Driss. Mohamed, 31 ans, avait prévu de se marier grâce à l’argent qu’il devait gagner ici. « Le mariage est annulé. Regardez ces taches sombres sur mon visage, c’est à cause du stress et des crises d’angoisse. » Leurs vies bloquées dans cette maison entraînent des troubles psychiques, diagnostiqués par des professionnels du centre médico-psychologique de Carpentras.

Mohamed devait se marier avec Cheima en mars 2024. Il était venu faire la saison pour financer ce mariage, qui n’aura, assure-t-il, pas lieu à cause du non versement de son salaire. © Anthony Micallef / Reporterre

Bénévole aux Restos du cœur, Alain Grosmougin dénonce « l’énormité d’une situation où personne ne bouge ». Seule une poignée de nuits en hôtel via l’hébergement d’urgence du 115 ont été proposées par la préfecture. « Le maire et les conseillers départementaux ne se sont même pas déplacés », fustige le Vauclusien. Début décembre, les soutiens ont sollicité la presse locale. Les travailleurs ont porté plainte. L’inspection du travail a été saisie et les premières décisions des prud’hommes d’Avignon ont condamné la société De Rigoy qui les emploie à payer les salaires, les heures supplémentaires, ainsi que 800 euros chacun de dommages et intérêts. D’autres audiences suivront jusqu’au printemps.


10 000 euros pour venir travailler en France

Originaires de la région rurale de Taza au Maroc, ces ouvriers agricoles expliquent avoir versé des sommes équivalentes à 10 000 ou 12 000 euros contre une alléchante promesse : celle de venir travailler en France au long cours. Dans un pays où le salaire minimum mensuel est inférieur à 300 euros, ils expliquent avoir dû économiser pendant de longues années, vendre des véhicules ou encore s’endetter auprès de proches.

Selon les travailleurs, au cœur de cette affaire se trouve Rachid Tazi, un Franco-marocain. Son père est celui qui percevrait l’argent, demandé au départ. Et Rachid Tazi est associé à leur patron, Michel Jean. Le père, « retraité de la France » qui viendrait aussi de la région de Taza, aurait dit à Mustapha comme aux autres qu’ils pourraient « travailler toute leur vie en France. » « Pur mensonge. Les magouilles et les bakchichs au Maroc, ça me dépasse et ça ne me concerne pas », répond Rachid Tazi, joint au téléphone par Reporterre. Il concède que son père aurait pu aider certains travailleurs à obtenir des euros en échange de dirhams afin d’avoir de la monnaie en Europe. Les éventuels intermédiaires pourraient être des cousins.

Cette jeune femme est venu soutenir les ouvriers agricoles. Elle les aide notamment dans leurs démarches administratives. © Anthony Micallef / Reporterre

Les travailleurs ont ensuite signé des contrats de six mois dits Ofii, car encadrés par l’Office français de l’immigration et de l’intégration pour le compte du ministère de l’Intérieur. Ils permettent aux employeurs recherchant de la main-d’œuvre saisonnière, en particulier dans l’agriculture, d’employer des étrangers qui doivent retourner dans leur pays une fois le contrat terminé. Arrivés sur place, tous n’ont pas tout le temps travaillé malgré leur embauche en CDD. Certains disent avoir attendu dans le désœuvrement pendant plus d’un mois. Mouhcine montre des vidéos et des photos sur son téléphone, le mettant en scène en train de faire des travaux dans des maisons appartenant à Rachid Tazi dans les environs d’Avignon. Son contrat porte pourtant l’intitulé d’ouvrier agricole. Après que l’inspection du travail a rappelé à l’ordre l’entrepreneur, qui possède plusieurs sociétés immobilières, ce dernier a expliqué qu’il s’agissait d’éloigner Mouhcine et l’un de ses camarades de la maison de Malemort tout en leur donnant du travail. Ils y auraient été en conflit avec d’autres.

Les saisonniers sont conseillés par Jean-Yves Constantin (à gauche) du Codetras, le Collectif de défense des travailleur.euse.s étranger.ère.s dans l’agriculture. © Anthony Micallef / Reporterre

Faire payer des personnes sur place pour obtenir du travail en France n’est pas une pratique isolée — bien qu’illégale — selon le Collectif de défense des travailleur.euse.s étranger.ère.s dans l’agriculture (Codetras). Membre du collectif et de la CFDT, Jean-Yves Constantin est venu des Bouches-du-Rhône apporter un soutien juridique aux travailleurs. Il dénonce une « traite d’êtres humains par un système mafieux. Ce n’est pas la production de fruits et légumes qui permet de gagner de l’argent, mais les sommes payées avant le départ en France ».

« Un système mafieux »

La plupart du temps, les victimes ne diraient rien de l’arnaque dont elles font les frais. « Il y a un assujettissement des personnes qui se taisent une fois rentrées chez elles, pour ne pas atteindre à leur honneur, pour des raisons affectives parce que l’argent a été versé à des proches ou par pression sociale. On peut leur dire par exemple que si elles parlent, tous les gens de leur village ne pourront pas travailler en France », explique le syndicaliste.

Reporterre a rencontré Michel Jean, 74 ans, sur le chemin rural qui mène chez lui. Il a tenté de couper court : « C’est fini, le mandataire judiciaire va les payer et ils vont rentrer chez eux. » Son entreprise a été placée en redressement mi-décembre, plombée par cette affaire et par le défaut de paiement d’un client important, a assuré l’agriculteur. Il s’occupe d’un domaine de 60 hectares « en bio depuis 1971, j’étais mal vu à l’époque », a-t-il dit, lorsqu’on lui a expliqué la ligne éditoriale de Reporterre.

« J’ai affaire à des voyous, une bande organisée. Je ne veux pas me faire voler », a-t-il poursuivi. Selon lui, une partie des ouvriers se seraient concertés pour le spolier avant même de venir en France. Ils lui auraient réclamé des salaires plus importants que le Smic convenu au départ et le paiement d’heures supplémentaires qui n’auraient pas été travaillées. Entre la fin juillet et la mi-novembre, il raconte avoir été hospitalisé pour de lourdes pathologies déclenchées après que l’Inspection du travail et les gendarmes sont venus sur l’exploitation. « Je n’ai pas laissé ces gens sans le sou, j’ai assuré qu’on leur donne de quoi vivre ».

Michel Jean dans son exploitation à Malemort-du-Comtat (Vaucluse). Selon lui, les saisonniers marocains «  sont venus pour [l]’arnaquer, ils avaient tout prévu  ». © Anthony Micallef / Reporterre

Dans son hangar agricole, il nous a présenté un tableau manuscrit attestant de la distribution de 26 000 euros en liquide aux ouvriers, soit 254 euros par mois et par personne selon le calcul de Reporterre. Et le logement insalubre dans lequel vivent les travailleurs ? Il n’était pas prévu. La maison qui « appartient à [sa] femme », associée à Rachid Tazi dans une même société civile immobilière (SCI), serait donc squattée depuis le premier jour d’arrivée des ouvriers.

Pourtant, les contrats de travail et bulletins de salaire que Reporterre a consultés portent l’adresse de cette villa. Des attestations d’hébergement portent même la signature de Françoise, l’épouse de Michel Jean. « C’était pour leur permettre d’avoir une carte Vitale et d’ouvrir un compte en banque en France. On leur a redit qu’il fallait qu’ils se logent ailleurs », a justifié l’agriculteur. « On a signé sous contrainte, après des appels téléphoniques répétés de leur part, parfois jusqu’à 23 heures », a précisé Rachid Tazi.

Boujemaa, Driss et Khalid dans les vignes qu’ils ont vendangées au mois d’octobre. C’était leur dernière récolte de la saison. L’employeur possède 60 hectares de culture dans la zone. © Anthony Micallef / Reporterre

Pour ce dernier, les travailleurs sont « victimes de leur propre comportement. Je me considère comme Français. On n’a pas du tout le même logiciel. Je suis à 10 000 lieues de leur mentalité de renard. Ils savent manipuler : nous, les associations et vous, la presse. » Avec son associé, ils auront l’occasion de s’expliquer devant la justice.

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