Un an après Charlie, ils et elles veulent vivre ensemble

7 janvier 2016 / Marie Astier et Emilie Massemin (Reporterre)



Et si, après les attentats de 2015, on ouvrait les coeurs plutôt que de sortir les armes ? Et si l’on tendait des fanions colorés au-dessus des rues ? Et si l’on parlait plus d’éducation que de prison ? Un an après Charlie, à la ville et à la campagne, des hommes et des femmes témoignent que oui, l’on peut vivre ensemble.

Hélène Lebecque

Commerçante de la rue Bichat, dans le 10e arrondissement de Paris, la boutique d’Hélène Lebecque se trouve à quelques mètres du bar le Carillon et du restaurant le Petit Cambodge, deux des lieux touchés par les attentats du 13 novembre dernier. Elle a eu une idée toute simple, qui a mobilisé le quartier : accrocher des guirlandes de fanions colorés dans les rues.

« Cela fait six ans que je travaille dans le quartier et j’habite à côté du Bataclan. Tous les jours je viens au travail à pied : je passe par tous les lieux des attentats, il y a des morts partout sur mon chemin... Mais je ne voulais pas changer mon parcours. Alors comme je travaille avec des tissus, du papier, j’ai eu l’idée des guirlandes de fanions.

Je l’ai proposée autour de moi, les gens ont dit oui. L’information a circulé par bouche-à-oreille, on voulait que ce soit un événement intime, pour les habitants. Les consignes étaient simples : récupérer des tissus colorés pour les coudre en guirlandes et ensuite les accrocher ensemble dans les rues. Au Bistrot des Oies, les gens ont amené des tas de tissus qui s’entassaient dans le restaurant.

On a contacté les écoles primaires, on a appris que les enfants ne voulaient plus passer par le carrefour [des rues Bichat, Alibert et Marie et Louise – NDLR], que les parents étaient obligés de faire de grands détours pour l’éviter. Donc on leur a proposé de faire des dessins sur les carrés de tissu. La dame qui tient le magasin de retouches, aussi, nous a cousu des kilomètres de guirlandes. On est également allés voir le lycée Marie Laurencin, au bout de la rue [spécialisé dans les métiers de la mode – NDLR]. Un de leurs professeur a échappé de très près à la mort ce soir-là, il a parlé du projet à tout le lycée, ils ont lancé leurs grosses machines à coudre et eux aussi en ont fabriqué des kilomètres.

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Guirlandes de tissus dans le quartier du Carillon et du Petit Cambodge.

Le 13 décembre, on a accroché les fanions. Pour les suspendre en travers de la rue, les habitants devaient aller frapper chez les voisins, se parler. Les gens du don du sang, à l’hôpital Saint-Louis, nous ont accueilli dans la cour pour organiser un buffet. Les commerçants ont donné des choses, les habitants avaient fait des tas de gâteaux, au moins 1.000 personnes sont passées dans l’après-midi.

Désormais, le carrefour est surmonté d’un toit chaleureux. C’est comme une scène de théâtre pour accueillir toutes nos initiatives. Les passants ont changé de posture, ils lèvent la tête au lieu de ne voir que les fleurs fanées et les bougies, ils ont autre chose à prendre en photo. Cela a été possible dans ce quartier parce qu’à la base les gens s’aiment bien et sont unis. Désormais, ils se parlent plus et sont plutôt contents de cette initiative, en premier lieu ceux du Carillon et du Petit Cambodge. Même s’il faut l’admettre, je ne crois pas être la seule à avoir eu du mal à rentrer après les fêtes... »


Valérie Chafik

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Valérie Chafik.

Valérie Chafik est assistante maternelle et fondatrice d’Orge’Mômes à Epinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis). Elle a notamment créé un jardin en permaculture pour les enfants

« Depuis les attentats, j’observe deux phénomènes parallèles : certains se radicalisent, d’autres resserrent les liens. Dans le milieu associatif, les gens se disent qu’il doivent être solidaires. Après les attentats de novembre, un militant associatif a invité tous ses contacts de Seine-Saint-Denis à prendre le thé, en disant qu’en ces circonstances ils avaient besoin de se retrouver. J’ai trouvé le geste génial.

Dans notre département, ça s’entrechoque. Les personnes issues d’immigration de deuxième et troisième génération sont confrontées à une nouvelle vague d’arrivants. En réaction, certaines revendiquent leur identité de Français et tiennent des discours du genre : ’Ils ont tout et on n’a rien, alors que ça fait longtemps qu’on est là’. A Saint-Ouen sont arrivés cent et quelques migrants, logés dans des conditions souvent indignes. Ils ont quand même été mal perçus.

Les agressions islamophobes se sont multipliées. En tant que Française convertie à l’Islam, je suis une républicaine convaincue. Mais on m’associe aux auteurs des massacres, des gens barbares, ignares, qui ne représentent en rien la religion musulmane. Aux réunions de quartier, je suis une des rares femmes voilées. Après les attentats, une dame a déclaré que ’c’était dingue ces gens qui portent le foulard alors qu’ils ne sont pas chez eux’. Je suis sortie de la pièce, c’était trop dur. On me dit que je ne suis pas chez moi alors que je suis Française !

Vers le 8 décembre, les habitants ont voulu organiser un événement autour du vivre ensemble. J’ai trouvé la démarche super. Seulement, ils ont commencé par dire qu’il fallait ’leur’ apprendre la citoyenneté. Mais de qui parlent-il ? Du coup, j’ai boycotté les réunions suivantes. Comment va-t-on se reconstruire, se sentir en sécurité, comment les musulmans lambda vont-ils se retrouver ? Je me pose la question, sans trouver de réponse. »


Damien Carême

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Damien Carême.

Maire de Grande-Synthe depuis 2001, proche de Dunkerque, dans le département du Nord, Damien Carême a d’abord été socialiste avant de passer chez EELV. Dans cette ville victime de la désindustrialisation, le chômage frôle les 30 %. Cela fait plusieurs années qu’un camp de migrants informel, une sorte de mini-jungle de Calais, s’est installé dans la ville. Ces derniers mois, il est passé de moins d’une centaine à 3.000 migrants, vivant dans des conditions dégradantes.

« Depuis les attentats de janvier et de novembre, je ne constate pas plus de défiance de la part des habitants. Le lendemain du 13 novembre, un spectacle a été maintenu et la salle était pleine. Concernant les migrants, j’ai eu très peu de réactions négatives. Toutes les télés nationales sont venues, ont interrogé les voisins, et elles étaient surprises parce qu’ils disaient que le camp [de migrants] ne les dérange pas. On n’a jamais eu d’acte raciste de la part des habitants. C’est vrai que le FN a fait un score élevé aux régionales, de 41 %, mais c’est l’un des moins élevés du territoire dunkerquois.

Il est vrai que notre ville a une histoire particulière. En 1958, c’était un village de 1.800 habitants. Puis dans les années soixante, une population immigrée d’Italiens, de Polonais, de Portugais, est venue travailler chez Usinor [désormais Arcelor-Mittal – NDLR]. Aujourd’hui nous sommes 20.000 habitants. Cela fait qu’il y a une grande homogénéité sociale. On a grandi ensemble, nos pères travaillaient tous à l’usine.

Pour maintenir le vivre-ensemble, on poursuit les politiques qu’on a toujours menées, avec la programmation culturelle de la ville, l’accompagnement dans les activités scolaires, des ados ou du troisième âge. On a fait une exposition sur le voile bien avant les attentats, cette année on a organisé un débat avec Edwy Plenel et le sociologue Marwann Mohammed, 400 personnes sont venues. »


Yahia Adane

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Yahia Adane.

Yahia Adane est directeur de l’association d’éducation populaire Charonne-Réunion (AEPCR) à Paris (Xxe arrondissement). Les jeunes de l’AEPCR ont participé au projet ’Climat et quartiers populaires’.

« Les habitants ont été choqués mais ne semblent pas stressés. Après les attentats de novembre, j’avais fermé le portail de l’association à clé. Les gens m’appelaient pour que je vienne leur ouvrir. Une maman du quartier m’a dit tranquillement : ’Yahia, au lieu de faire des allers-retours, laisse-moi surveiller l’entrée et t’appeler en cas de problème’.

Mais les jeunes, a fortiori ceux dont les parents sont issus de l’immigration et de confession musulmane, sont inquiets pour leur avenir. Même avant les attentats, ce n’était pas facile : nous nous sommes souvent retrouvés avec des stagiaires qui n’avaient rien trouvé ailleurs. Il existe une éducation à deux vitesses, avec des profs inexpérimentés envoyés en zones difficiles et des universités qui se coupent des classes populaires. On accepte plus facilement de laisser des gens au bord de la route.

Cela nous a conduit, un ami et moi, à relire des textes sur l’éducation populaire. Ce mouvement repose sur la formation tout au long de la vie, l’alphabétisation, et sur une culture accessible à tous. Il considère qu’il est important que le peuple soit éduqué pour défendre les valeurs de la République, ne pas sombrer dans l’obscurantisme et se laisser embrigader.

A l’AEPCR, à l’heure où l’école forme des techniciens et parle très peu de transformation sociale, nous essayons de former les jeunes à ces enjeux. Nous cultivons un brassage entre des lycéens en filière pro et des étudiants d’université. Cela permet d’échanger sur les différents parcours et d’ouvrir de nouvelles perspectives à des jeunes dont l’orientation a parfois été mal mûrie. C’est un laboratoire qui n’échappe pas aux questionnements, quand par exemple une stagiaire arrive voilée et que cela fait réagir certains. Mais le vivre ensemble n’est pas remis en question. »


Mathilde Simonneaux

Mathilde Simonneaux est paysanne et sa ferme de la Rocheraie se situe à Corps-Nuds, au sud de Rennes. Elle y cultive avec sa mère des céréales et des pommes en biodynamie. Elle privilégie la vente locale en direct et accueille tous les printemps et étés des visites pédagogiques.

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Au marché des Lices, à Rennes, le stand de la ferme de la Rocheraie, de Mathilde et Chantal Simonneaux.

« Je ne peux pas dire que j’ai vu beaucoup d’évolution depuis les attentats, il y a un an. C’est plus un mouvement commencé il y a quelques années qui se poursuit. De plus en plus de gens s’intéressent aux produits locaux, aux circuits courts et cherchent à contribuer à l’économie locale. Notre ferme est ouverte pour la vente en direct, il y a toujours du monde qui passe.

Dans les campagnes on a vu beaucoup de commerces fermer. Alors les initiatives pour faire vivre la ruralité se développent. Un bar associatif et des magasins de producteurs se sont ouverts près de chez nous, on a aussi organisé des marchés de Noël des producteurs, une association organise des défilés avec artisans et réalise les costumes avec des matériaux récupérés. Bien sûr qu’on est encore une minorité à participer, mais ça grandit, on voit arriver de nouveaux publics, il y a du brassage.

Cela permet de collaborer localement. Par exemple le pizzaiolo du coin utilise notre farine, ainsi que d’autres artisans. Donc on discute, ils expliquent à leurs clients ce que l’on fait. Et comme ça on apprend tous à mieux se connaître. »


Évelyne Darras

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Évelyne Darras.

Evelyne Darras, habitante de Prémont (Aisne). Elle a participé au projet ’Climat et quartier populaire’.

« Cabu me manque. Je l’ai découvert dans l’émission Récré A2, à la fin des années 1970. Il me faisait rire, avec sa drôle de coupe de cheveux et son air de ne pas se prendre la tête. On voyait que c’était quelqu’un de gentil. A Noël, j’ai posté sur Facebook une photo de mon chien Charlie, que j’ai légendée « Je suis Charlie ». Je me suis dit que cela ferait un petit hommage, que cela montrerait qu’on pense encore à eux.

Je continue à parler des attentats avec ma voisine. J’ai pris conscience que nous sommes peu de choses sur terre : on peut disparaître, juste en allant au concert ou au restaurant. Début décembre, j’ai accompagné mon fils à Paris. Mon regard était plus attentif qu’avant sur la manière de se comporter des gens. Mais cette vigilance était aussi liée à la présence de mon fils, parce que j’ai toujours voulu protéger mes enfants. Il est militaire ; s’il doit repartir, je serai deux fois plus inquiète qu’avant.

Je cherche à comprendre comment les auteurs des attentats en sont arrivés là. Mardi soir, j’ai regardé une émission à ce sujet. Je pense qu’il s’agit de gens faibles, manipulés pour qu’ils deviennent des tueurs. Je ne fais pas d’amalgame. Il y a trois ans, à Saint-Quentin, je travaillais avec des musulmans avec qui j’ai sympathisé. Nous prenions le café, et je leur ai posé de nombreuses questions. Aujourd’hui, j’envisage de me rendre la mosquée de Saint-Quentin, pour témoigner de ma sympathie et de ma volonté de parler avec eux.

Autour de moi, j’entends les gens dire que la vie continue. Mais pour moi, elle ne peut pas continuer comme avant. Ces attentats ne devraient pas s’être produits pour rien, ce serait trop triste. Il faut maintenant être solidaires. Les politiques ne disent rien à ce sujet. Je les entends se chamailler, mais jamais parler d’entraide. Une dame du guichet, à la Sécurité sociale, m’a rétorqué un jour qu’on n’était pas dans le monde des Bisounours. Je ne sais pas pourquoi on me sort toujours cette expression. Je me suis parfois sentie très seule, ce qui fait que quand je rencontre une personne en difficulté, j’essaie toujours de l’aider. Mais certaines personnes me disent de ne pas m’embêter avec ça, puisqu’on ne me rendra pas le service que je peux rendre. Mais je ne le fais pas pour qu’on me le rende, mais pour être utile !

Heureusement, certains se bougent. Je connais une commune des alentours où des bénévoles se retrouvent dans un local prêté par la mairie, pour réparer les objets que des habitants leur apportent. On bricole, on boit le café, on sympathise. Ca crée du lien. »




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Lire aussi : Rencontre de Reporterre : Et maintenant ? Vivre ensemble pour libérer l’avenir

Source :

Dessin : ©Tommy/Reporterre

Photos :
. Yahia Adane : © Éric Coquelin/Reporterre
. Valérie Chafik : © Émilie Massemin/Reporterre
. Évelyne Darras : © Matthieu Clavel/Reporterre
. Damien Carême : © Lorène Lavocat/Reporterre
. Stand : ferme de la Rocheraie
. Fanions : © Marie Astier/Reporterre

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