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Un dimanche noir. Comprendre, résister, inventer

7 décembre 2015 / Hervé Kempf (Reporterre)



Il y a eu 2002 : le Front national se hissait à la deuxième position - derrière Jacques Chirac, à la présidentielle. Il y a 2015 : le Front national est en première position - aux régionales.

Ce dimanche 6 décembre est un jour noir. Et d’autant plus que, dans la foulée des attentats de Daech le 13 novembre, le terrain a été préparé pour que l’on s’habitue à l’état d’urgence, c’est-à-dire au recul de l’État de droit et des libertés publiques.

La porte s’est ouverte à une situation comparable au fascisme. Ne croyez pas que j’exagère. Nous manquons de mots pour désigner la réalité politique qui s’affirme dans le capitalisme oligarchique du XXIe siècle. Le régime de Poutine, en Russie, n’est pas fasciste. Celui d’Erdogan, en Turquie, ne l’est pas. Celui de Ben Ali et des militaires, en Algérie, ne l’est pas. Celui de MM. Hollande et Valls et de l’état d’urgence, qui ouvre la voie à Mme Le Pen, ne l’est pas. Mais dans l’évolution délétère du capitalisme de ce début de siècle, la conjugaison de l’inégalité, du contrôle des médias, de l’autoritarisme, se traduit par cette situation qui éteint peu à peu l’espoir et laisse s’épanouir les armes, la répression, la violence, la haine.

Comprendre

On peut comprendre la montée apparemment irrépressible du parti de Mme Le Pen depuis une dizaine d’années. La raison fondamentale en est la démission du Parti socialiste, qui a adopté la même politique néo-libérale, soumise aux marchés financiers, que ses supposés adversaires conservateurs. Renonçant à libérer l’Europe du pouvoir des banques, refusant de lutter contre la montée des inégalités, renâclant à parler au peuple des ouvriers, des paysans et des petits salariés victimes d’une mondialisation sans limites, trahissant ses engagements et mentant, le PS a perdu l’adhésion des forces sociales qui pouvaient le soutenir. Beaucoup se sont réfugiées dans l’abstention, un bon nombre sont parties vers le FN.

La stratégie intelligente de celui-ci ne saurait être niée. Effacement par Mme Le Pen de l’antisémitisme de son père, focalisation sur les immigrés, récupération à l’occasion de thèmes de gauche, attention portée aux territoires oubliés des métropoles.

La responsabilité des écologistes et de la gauche hors PS ne saurait non plus être occultée. Elle traduit deux erreurs. D’abord, l’incapacité à trancher nettement la relation avec le PS. Avec ou concurrent ? Le tournant perdant a sans doute été pris en 2012, quand EELV a accepté un accord insatisfaisant, n’a pas exigé le ministère de l’Écologie, a avalé ensuite couleuvre sur couleuvre sans broncher.

Quant au Parti de gauche, il s’est rendu incapable de rattraper les classes populaires, par l’erreur tactique d’une confrontation directe avec le Front national, et par le maintien, à travers le Parti communiste, d’une alliance électorale avec le PS qu’il ne cesse par ailleurs de dénoncer.

Écologistes et Parti de gauche ont aussi une lourde responsabilité de ne pas avoir travaillé sérieusement sur ce qui les rapprochait et sur leurs points de désaccord.

Et puis, ce qui est sans doute le plus important, la liaison entre les partis politiques écologistes et de gauche et le mouvement social et écologiste s’est trop distendu. Au lieu d’être irrigué par ce qui se dit dans les rues, dans les champs et dans les entreprises, les partis semblent isolés dans la sphère des institutions et du buzz médiatique, oublieux du mécontentement général à l’encontre de la classe politique et qui s’exprime par l’adhésion au Front national, qui parvient à faire croire qu’il n’en est pas.

Résister

Le programme de Mme Le Pen est simple : tout le malheur de la France vient des immigrés.

Tout ce qu’il y a à dire est simple : le malheur de la France ne vient pas des immigrés.

Et ensuite, il faut réfléchir, argumenter, convaincre :

- la France, l’Europe, ne peuvent être des forteresses, sauf à devenir des prisons où chacun aura en permanence à rendre compte à des policiers et à des administrations de surveillance ;

- la gravité des problèmes écologiques, si on la laisse empirer, ne peut que conduire à une poussée migratoire ou à des guerres incessantes ; croire que le terrorisme, les migrations, les guerres sont indépendants du changement climatique est un leurre dangereux ;

- la raison cruciale du malaise social et du chômage vient de l’inégalité et du système financier, qui détourne une large partie de la richesse publique vers des intérêts privés ;

- enfin, les politiques écologiques sont créatrices de bien-être et avant tout d’emploi : que ce soit dans les économies d’énergie, l’agriculture, les transports, les énergies nouvelles, l’éducation, des centaines de milliers d’emploi sont à créer, sur tout le territoire. À condition, justement, que l’on reprenne l’argent qui est volé par les banques et par les grandes entreprises dans les grands projets inutiles.

Inventer

Et oui, il nous faut inventer une nouvelle politique. Qui écoute et entende les gens. Qui suscite la parole. Qui ne concentre pas les pouvoirs. Qui contourne les médias ou les mette franchement en cause. Qui sache que beaucoup de nos concitoyens ne lisent pas beaucoup, voire pas du tout. Qui rappelle que la délibération collective est le cœur même de la démocratie, le moyen d’exposer les conflits pour parvenir à la paix.




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Lire aussi : EDITO - MM. Hollande et Valls ouvrent la voie au fascisme

Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Dessin : © Red !/Reporterre

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