Un mois après le retour de Trump, comment résister ?
Comment résister à Trump et son monde ? Reporterre a posé la question à différentes personnalités du milieu écologiste - © David Dee Delgado / AFP
Comment résister à Trump et son monde ? Reporterre a posé la question à différentes personnalités du milieu écologiste - © David Dee Delgado / AFP
Durée de lecture : 7 minutes
Donald Trump est de retour au pouvoir depuis un mois. Comment résister au fascisme ? Corinne Morel Darleux, Cédric Herrou... Pour les écologistes, il faut agir : « Il y a toujours un sourire à sauver. »
Un mois après le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, nous assistons à un point de bascule. C’est le début d’une nouvelle ère. Depuis le 20 janvier, chaque jour, Donald Trump et ses soutiens milliardaires de la tech multiplient les attaques contre les droits des femmes, des migrants, des personnes trans et racisées, les scientifiques, les pays voisins, l’état de droit...
Face à ces offensives qui nous plongent dans un état de sidération, comment résister ? Reporterre a posé la question à différentes personnalités du milieu écologiste. Car il est encore temps de réagir pour s’opposer à ce vent de haine et d’intolérance.
• Corinne Morel Darleux, essayiste : « Trouver la beauté ailleurs »
« Depuis la victoire de Donald Trump, je repense beaucoup à cette phrase d’Antonio Gramsci [philosophe et politique italien] : “Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître, et c’est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres.” Franchement, c’est dur. Alors pour tenir, je m’accroche à la dignité du présent, la nécessité de rester digne et debout même quand tout semble vain. Car il y a toujours un dixième de degré, un hectare de terres non bétonnées, un geste de solidarité, un sourire à sauver.
Et puis je m’efforce d’aller trouver la beauté ailleurs. Cela peut être de petites choses “insignifiantes”, comme les premiers semis, retrouver des amies de cercles écoféministes, ouvrir un bon roman... Ou savourer les rares victoires, la part de lumière de ce clair-obscur, comme celle de la Confédération paysanne en Ardèche ou l’abandon du projet d’Engie sur la montagne de Lure [dans les Alpes-de-Haute-Provence]. À Saint-Claude, dans le Jura, j’ai récemment découvert une Maison du peuple incroyable, et un bâtiment de la Banque de France reconverti en médiathèque, où des cours pour demandeurs d’asile ont lieu dans l’ancien bureau du directeur ! Voilà qui est réjouissant.
En fait, curieusement, plus le monde va mal, plus j’y perçois des éclats de beauté à préserver et plus je veux redoubler d’élan et de gaieté, comme s’il me fallait tenter de compenser avec mes modestes forces toute la laideur du monde. »
• Benoît Feuillu, Les Soulèvements de la Terre : « Créer une hostilité populaire à l’égard des milliardaires »
« Le fascisme se nourrit du sentiment d’impuissance face aux politiques qui alimentent le désastre écologique et l’accroissement des inégalités sociales. Mais il nous faut dépasser l’idée que l’arrivée au pouvoir de gouvernements d’extrême droite est une fatalité. Aussi imposante qu’elle soit, la machine industrielle, médiatique et financière néofasciste peut être désarmée. Cela demande d’analyser les leviers et les infrastructures qui matérialisent, financent et propagent le fascisme, puis de se donner les moyens de les mettre hors d’état de nuire et de s’en émanciper.
C’est ce que l’on tente de faire avec Les Soulèvements de la Terre et d’autres organisations dans le cadre de la campagne Désarmer Bolloré. Pillage colonial, atteintes aux droits humains, accaparement de terres agricoles… Grâce à son empire, Vincent Bolloré est devenu un levier majeur de mise au pouvoir de l’extrême droite en France.
À Montpellier, fin janvier, des militants ont mis en lumière les contrats entre la Cirad, un établissement de recherche publique, et la Socfin, une entreprise de production d’huile de palme accusée de multiples crimes écologiques et sociaux [dont Bolloré est l’actionnaire minoritaire]. Fin mai, c’est la population du Finistère qui va se rassembler face à l’île qu’il fait garder par un néonazi.
Désarmer le fascisme et ses faux ennemis c’est notamment propager une hostilité populaire à l’égard des milliardaires. L’extrême droite nous monte les uns contre les autres, en accusant les immigrés d’être responsables des malheurs des travailleurs, ou les écolos du malheur des agriculteurs plutôt que les patrons de Monsanto ou de Lactalis. On ne doit pas se laisser diviser. »
• Mélanie Vogel, sénatrice écologiste : « L’alliance des féministes est un outil puissant »
« Le parallèle avec le paysage européen est monté d’un cran ces derniers temps. Le risque d’une vague populiste est tout ce qu’il y a de bien réel. Il ne faut pas sous-estimer l’alliance qui lie aujourd’hui les trumpistes et l’extrême droite française.
Face au péril de l’extrême droite contre la démocratie, nous, les écologistes, ne devons pas nous tromper d’ennemi en cédant aux divisions internes. Le camp présidentiel doit clairement se positionner et se poser la question suivante : “Quel est mon pire ennemi, la justice sociale, la transition écologique, les droits LGBT ou les fascistes ?” Nous nous approchons de ce point de bascule que la France a connu dans les années 1930, où les libéraux ont choisi Hitler plutôt que le Front populaire. Ne refaisons pas les mêmes erreurs.
Face au démantèlement des droits des femmes, des personnes LGBT, des immigrés et du climat, l’alliance des féministes est un outil puissant contre les réactionnaires à l’échelle internationale et européenne. »
• Cédric Herrou, agriculteur et figure de la solidarité avec les migrants : « Il faut réagir »
« Difficile pour l’heure de dire que l’on garde le moral, mais une chose est sûre : il faut réagir. Donald Trump est un furoncle qui sort d’un corps malade, quelque chose de visible dans un monde qui va mal. Ce qui fait peur, c’est la gestion de la politique française par Emmanuel Macron et sa mise en péril de la démocratie.
Comment s’organise-t-on sur le terrain ? Avec la communauté Emmaüs Roya, on invente en quelque sorte notre petit monde à nous, avec un mode d’organisation choisi par tous et qui nous ressemble. Nous faisons de l’agriculture pour être autonomes en alimentation et nous ne percevons aucune subvention publique afin de garder notre indépendance. Seuls les dons nous permettent de survivre.
Malgré mon côté libertaire, j’ai toujours voté, mais cela devient de plus en plus compliqué de convaincre mon entourage. Il faut agir à l’échelon local : le danger est que la droite radicale arrive à mobiliser les foules. Avec Emmaüs Roya, nous montons un restaurant associatif, un endroit où les gens pourront échanger, discuter, afin de recréer ce lien social qui a disparu. Quand je suis arrivé en 2000, il y avait sept bars, il n’en reste qu’un seul… C’est là que les gens se rencontraient, vivaient ensemble, malgré les différences. »
• Félix Tréguer, sociologue et militant de La Quadrature du Net : « Reconstruire une autonomie médiatique »
« C’est encore un peu trop tôt pour arriver à sortir de la torpeur. Nous sommes plusieurs militants à partager un sentiment d’échec et de dégoût face à cette dérive néofasciste.
Entre le virage masculiniste de Mark Zuckerberg et les courbettes de Sam Altman d’OpenAI, voir l’industrie du numérique être à ce point dans une posture de déférence vis-à-vis de Donald Trump est inquiétante.
Le personnage d’Elon Musk accompagne une extrême droitisation de ceux qui s’identifient à lui. En France, on assiste à une influence croissante de l’extrême droite dans l’univers de la tech, comme c’est le cas dans certains pans de l’entrepreneuriat incarné par le milliardaire Pierre-Édouard Stérin [Smartbox, Otium Capital].
Du côté de La Quadrature du Net, nous avons conscience que c’est en investissant le travail militant que l’on pourra réussir à instaurer, a minima, un rapport de force. Avec notre campagne Technopolice, nous avons par exemple recensé les dispositifs de surveillance mis en place en France, tels que la reconnaissance faciale, et avons pu, grâce à des recours devant les tribunaux administratifs, faire reculer certains projets.
Nous devons également reconstruire une autonomie médiatique, afin d’éviter que les luttes pour les droits humains soient invisibilisées par les grandes plateformes proches du pouvoir et de Donald Trump. »