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ReportageDéchets

En Provence, un projet de décharge géante suscite une levée de boucliers

La carrière qui doit accueillir la décharge abrite déjà des dizaines de milliers de tonnes de déchets inertes.

Le projet d’un vaste « écopôle » dans la petite commune d’Aups vise à stocker plus de 100 000 tonnes de déchets inertes par an. Considéré comme surdimensionné par les habitants, le projet suscite une vive opposition.

Aups (Var), reportage

Depuis le sommet des collines avoisinantes, la carrière Pilabre n’est qu’une cicatrice poussiéreuse dans l’océan vert de la garrigue. Couverts de chênes verts, de pins d’Alep et de genévriers, ses replis boisés s’étendent à perte de vue, de vallon en vallon, jusqu’à atteindre la lisière des villages de Tourtour et Aups, dans le Haut-Var.

C’est au détour d’une promenade sur cette crête que William Hitchcock a eu le déclic : « En découvrant cette vue, j’ai réalisé que c’est cette étendue de nature si tranquille qui allait accueillir nos déchets. Je me suis dit qu’il fallait agir », raconte ce jeune intermittent du spectacle, qui a grandi dans le Haut-Var.

© Louise Allain / Reporterre

Depuis le 7 octobre, William est en ébullition, comme des centaines d’habitants d’Aups et des communes voisines. Dans leur viseur, un projet d’« écopôle » porté par Terra 83, une société crée en 2024 par Paprec, le géant du recyclage, et Sartorius, expert en installations de stockage de déchets inertes (non dangereux, provenant principalement des chantiers et qui ne se décomposent pas).

La carrière Pilabre, entourée de garrigue, vue depuis le sommet d’une colline voisine. © Lyse Mauvais / Reporterre

Le site choisi pour l’accueillir est la carrière Pilabre, déjà gérée par Sartorius, qui a le droit d’y stocker jusqu’à 32 000 tonnes de déchets inertes par an. Avec l’écopôle, elle deviendrait un des centres névralgiques de cette industrie dans le Var, qui compte sept autres installations de ce type. Terra 83 a lancé début octobre une « concertation » avec la population pour finaliser sa conception, avant dépôt d’une éventuelle demande d’autorisation.

Les ordures ménagères repoussées

À terme, le site doit accueillir une déchetterie professionnelle (4 000 tonnes de déchets réceptionnés par an), une installation de stockage (100 000 tonnes de déchets par an), et un centre de tri avec production de combustible (40 000 tonnes qui permettraient de produire 20 000 tonnes de combustible par an, comme alternative à l’enfouissement).

Au départ, les porteurs du projet souhaitaient que le site réceptionne également 10 000 tonnes d’ordures ménagères par an, incluant les 5 000 tonnes produites annuellement par la communauté de communes Lacs et gorges du Verdon. Pour l’heure, ces déchets partent vers la décharge de Pierrefeu, à 80 kilomètres. Mais Paprec a indiqué à Reporterre avoir abandonné cette idée, face à l’indignation des habitants qui craignaient de voir déferler des ordures venues de toute la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (Paca).

Les déchets versés dans la décharge seraient issus de chantier et ne se décomposeraient pas. © Lyse Mauvais / Reporterre

Pour William et la quinzaine de membres qui constituent le noyau du collectif Non à la décharge XXL dans le Haut-Var, rien ne justifie l’installation d’un tel projet à Aups, même la promesse de « localiser » le traitement de leurs déchets, hypocrite, selon eux : « 100 000 tonnes par an sur vingt ans, ça fait 2 millions de tonnes », s’insurge William, qui sort sa calculatrice et assène : « C’est l’équivalent de 445 années de nos déchets qui vont être enfouis ici en vingt ans. »

Leur crainte majeure, c’est de voir l’environnement défiguré par la décharge et d’en subir les nuisances. « Il vaudrait mieux multiplier des sites d’enfouissement locaux autour d’axes routiers », déclare Gérard Darrigol, membre du collectif, élu à la commune de Régusse, voisine d’Aups, et à la communauté de communes Lacs et gorges du Verdon. « Là, il faudra venir par de très petites routes, ça va causer des nuisances dans tous les villages traversés, de la pollution, du bruit, des dégâts aux routes… Qui a pu penser à un tel projet ? »

Conséquences catastrophiques en cas de fuite

Ils s’inquiètent aussi d’une potentielle contamination des cours d’eau avoisinants par des lixiviats, le liquide généré par la décomposition des ordures. « Le ruissellement des eaux de pluie passe pile sur le site de la carrière, et ça va directement à la source de Saint-Barthélémy », explique William, qui s’est penché sur des cartes hydrologiques de la zone. Les conséquences en cas de fuite seraient catastrophiques pour le village voisin de Salernes, qui en tire une partie de son eau potable.

L’extension du site entraînerait le défrichement de huit hectares de garrigue. © Lyse Mauvais / Reporterre

Du côté de Paprec, on récuse ces craintes en bloc. « On recevra principalement des déchets secs : en matière de production de lixiviat, c’est nettement inférieur à ce qu’on peut avoir avec des ordures ménagères, explique Nicolas Moretti, chef du projet à Paprec. On sait très bien qu’on est dans une zone où il peut y avoir des épisodes méditerranéens, c’est pour ça qu’on surdimensionne l’installation de traitement des lixiviats et les bassins de gestion, en se basant sur des pluies centennales. »

« On nous pique les terres, on nous pique la flotte, on nous pique les forêts, et puis on nous balance les ordures »

Le projet passe d’autant plus mal qu’Aups est situé dans le parc naturel régional du Verdon, un territoire à la fois touristique et enclavé. « Le Haut-Var, c’est un peu le tiers-Paca, ironise André Coldebœuf, un membre du collectif. Les richesses sont en bas [sur la côte] et nous, on se prend tous les problèmes. On nous pique les terres, on nous pique la flotte, on nous pique les forêts, et puis on nous balance les ordures. »

« On cache les déchets à ceux qui les produisent »

Vu ce contexte, la branche départementale de France Nature Environnement (FNE 83) s’est positionnée contre le projet. « On a effectivement besoin de centres de tri et de stockage, mais pas n’importe où, pas n’importe comment », dit Philippe Chesneau, membre du comité de pilotage déchets de FNE 83. « Aujourd’hui, on apporte dans des endroits relativement peu denses des déchets qui sont produits dans des zones beaucoup plus urbaines. » Ce faisant, souligne Philippe Chesneau, « on cache les déchets à ceux qui les produisent ».

Les opposants au projet de décharge à Aups. © Lyse Mauvais / Reporterre

De son côté, Terra 83 assure se concentrer sur les déchets inertes, qui doivent être récupérés dans un rayon de « 100 km maximum » de l’écopôle, selon Nicolas Moretti. Et insiste sur le fait que le site est propice à ce genre de projet, puisque la carrière Pilabre a longtemps hébergé une décharge municipale à ciel ouvert, jusqu’à sa fermeture dans les années 2000.

Reprise en 2012 par Joseph de Bresc, filiale de Sartorius, elle abrite déjà des dizaines de milliers de tonnes de déchets inertes et reçoit la visite d’une noria de camions qui exploitent la carrière. Elle en jouxte d’ailleurs une deuxième, que la commune voisine de Tourtour envisage aussi de transformer en centre de stockage de déchets.

« La poubelle déborde »

« On utilisera les mêmes routes que les camions actuels, sans passer par le cœur des villages », assure Nicolas Moretti, qui estime la circulation à « une trentaine de gros-porteurs par jour ». Reste que l’extension du site entraînera le défrichement de huit hectares de garrigue, dans une zone de présence potentielle du lézard ocellé, espèce protégée. Même si Paprec parle plutôt de « trois hectares net », puisque le projet annulerait une extension de la carrière déjà prévue sur cinq hectares.

Mais ces arguments peinent à convaincre le collectif, dont la pétition contre l’écopôle a déjà recueilli plus de 27 000 signatures. Lundi 16 décembre, le conseil communautaire de la communauté de communes Lacs et gorges du Verdon s’est positionné contre, tout comme le village de Salernes — membre d’une autre communauté de communes —, qui craint pour sa ressource en eau.

À elle seule, cette motion ne peut pas bloquer le projet, mais témoigne d’une forte opposition parmi les élus locaux. La commune d’Aups, seule capable de s’opposer juridiquement à l’écopole, puisqu’elle est propriétaire d’une partie du site, doit quant à elle se positionner lors de son prochain conseil municipal qui aura lieu début 2025. « Le projet tel qu’il a été présenté, personne ne le pense viable », tranche Nicolas Dani, premier adjoint à la maire de Salernes.

Les populations du Haut-Var se mobilisent contre le projet de décharge. © Lyse Mauvais / Reporterre

De son côté, le bureau du parc naturel régional du Verdon — qui n’a pas de pouvoir réglementaire dans ce dossier — a adopté le 5 décembre un avis consultatif défavorable au projet, ainsi qu’à celui (voisin) de décharge sur la commune de Tourtour. En attendant la livraison des études d’impact liées à ces deux projets, sur lesquels les élus du parc promettent de rester « très vigilants ».

Chez Paprec et Terra 83, la frustration est perceptible face à cette levée de boucliers. « On se rend compte qu’on n’arrive pas du tout à discuter », dit Nicolas Moretti, visiblement agacé, rappelant que le problème des déchets ne va pas disparaître dans le Var, un département confronté à un déficit structurel d’infrastructure. « Pierrefeu, c’est un site qui accueille 160 000 tonnes de déchets par an, et c’est aussi dans une zone boisée, explique-t-il. Le problème aujourd’hui, c’est que la poubelle déborde. »

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